|
|
|
| Raniero Cantalamessa prédicateur de la Nouvelle Pentecôte |
|
|
2007-06-07- Famille chrétienne, 1 JUIN 2007 |
|

Ce capucin italien, prédicateur de la Maison Pontificale depuis vingt-sept ans, témoigne que sa foi et sa vie de prière ont été renouvelées au sein du Renouveau Charismatique dont on fête le quarantième anniversaire cette année. A la veille de la Pentecôte, il nous a reçus dans son couvent de Rome. Propos recueillis par Benjamin Coste et Luc Adrian. Photos : Sébastien Calvet pour FC.
Il confesse « un léger trac, les cinq premières minutes», lorsqu’il prêche devant le pape, les cardinaux, la curie, le corps diplomatique et tout le gratin romain dans une basilique Saint-Pierre archi-comble. « Plus par peur de trahir le sujet que par crainte du public » précise, en un français parfait, le capucin polyglotte, dans le parloir de son couvent de la via Piemonte. Raniero Cantalamessa, 73 ans, a un sourire immaculé de charmeur de dames à la Vittorio Gassman, une barbe blanche rasée de près, une bure brune ceinte d’une corde claire. Et un nom qui sonne comme une vocation : «Celui qui chante la messe».
On pourrait lui accoler le surnom de « Predicaelpapa » : « Celui qui prêche au pape ». Voilà vingt-sept ans que ce grand prêcheur devant l’Eternel - et son serviteur romain - assume la charge de Prédicateur de la Maison Pontificale : le plus long mandat de l’histoire de l’Eglise. «Cela s’explique par la patience héroïque de Jean-Paul II à mon égard, sans parler de celle de Benoît XVI qui m’écoutait déjà lorsqu’il était le cardinal Ratzinger», dit-il d’une voix éraillée par la retraite qu’il vient de donner en Espagne. Sa mission est délicate : elle requiert ouverture du coeur, rectitude de la pensée, audace de l’esprit. Et beaucoup d’humilité : le capucin a abordé les sujets les plus impossibles qui soit, de la sainte Trinité à la divine Pauvreté en passant par « les mystères du Christ dans la vie de l’Eglise ». Si toute vérité est bonne à croire, elle n’est pas forcément facile à dire, ni à circonscrire en vingt minutes d’homélie. En un quart de siècle, la prédication de cet Hercule de la théologie a embrassé tous les articles de la Foi. «Sans les épuiser», rassure-t-il en riant.
Parmi les mille chef-d’œuvres de Rome, il est une fresque que Raniero aime particulièrement. Celle du Caravage, exposée en l’église Saint Louis des Français, représentant l’appel de l’apôtre Mathieu. On y voit le Christ pointer un doigt et fixer un regard vers le collecteur d’impôt. Celui-ci se retourne, une main sur ses pièces ; croise les yeux du Maître ; s’interroge un instant qui pèse un éternité ; et laisse tout pour Le suivre. L’appel de l’apôtre Raniero fut aussi impérieux. A la différence que ce dernier n’eut pas à quitter de grands biens pour répondre à l’invitation incisive ressentie à l’âge de 13 ans.
Il naît le 22 juillet 1934, à Colli del Tronto, dans les Marches (centre de l’Italie), au sein d’une famille pauvre. Son enfance est baignée de foi et imprégnèe des peurs secrétées par la guerre : un père mobilisé pour lequel on craint ; les exactions des soldats ivres ; la terreur devant ces Allemands qui, dit-on, enlèvent les enfants. « A la fin du conflit, j’étais soulagé…mais je ne savais pas quoi faire de ma vie. Je suis entré dans un petit séminaire capucin. Lors de la première retraite, j’ai réalisé avec une clarté incroyable que le Seigneur m’appelait et qu’il ne pourrait y avoir d’autre plénitude pour moi. Cette évidence m’est restée. C’est une grâce immense », dit-il en confidence.
Raniero ne cache pas sa dette à l’égard du Renouveau charismatique. Il en est un ardent avocat au Vatican. «Mon chemin est analogue à celui de saint Paul : j’ai d’abord été un persécuteur ! » (lire notre entretien pages suivantes). Méfiance et soupçon devant ces excités qui dévissent les ampoules, et psalmodient des borborygmes incompréhensibles. Il déconseille à ses ouailles de s’y frotter. Jusqu’au jour où il ne peut éviter une invitation à un rassemblement. Il se planque dans l’ombre d’un confessionnal. « Là, j’ai été émerveillé devant les repentances que j’entendais, d’une pureté et d’une profondeur jamais rencontrées».
Le docteur Cantalamessa se met à étudier les mouvements charismatiques prophétiques des premiers siècles pour en avoir le cœur net et discerner une éventuelle analogie. En 1977, une donatrice lui offre de participer à une rencontre charismatique oecuménique à Kansas City. « Je devais aller aux Etats-Unis pour apprendre l’anglais : j’ai décidé de profiter de l’occasion.» Après le meeting, il est invité chez des amis qui lui proposent de prier pour lui, sur lui, à la mode « chacha ». Il ne veut pas vexer en refusant. Se laisse faire. C’est indolore et sans chaleur. Ouf, il s’en sort indemne. Du moins, le croit-il. « C’est dans l’avion du retour, en lisant mon bréviaire, que j’ai réalisé le changement : les psaumes étaient devenus vivants ; ils semblaient avoir été écrits la veille à mon intention. C’était un signe qu’il s’était passé quelque chose : l’Esprit-Saint fait que la Parole de Dieu devient vivante.»
Saint Paul a eu son chemin de Damas, Raniero aura son chemin du Kansas. «Quand je suis rentré en Italie, les gens se sont exclamés : miracle ! Nous avons envoyé Saul aux Etats-Unis, c’est Paul qui en revient !» Le mélancolique, qui se réfugiait volontiers dans sa « passion pour l’étude », rayonne d’une joie et d’une ferveur nouvelles. Directeur de département à l’Université de Milan, spécialiste reconnu de patristique et de Christologie, expert de Péguy et de Kierkegaard, le docteur en théologie décide de quitter ses postes pour devenir prédicateur itinérant de la Parole de Dieu. Il soumet cet appel intérieur à son directeur de conscience. Celui-ci le confirme après un temps d’épreuve et un an de discernement. Raniero s’apprête à prendre la route quan, en 1980, Jean-Paul II le nomme Prédicateur. Tous les chemins mènent à Rome ? «Malgré mes efforts, je n’ai pas trouvé de raisons suffisantes pour répondre non ». Il aura juste quelques semaines pour préparer son « premier Carême ». Sur le thème du Baptême du Christ, et l’Esprit saint dans la vie de Jésus. «Le baptême, c’est la Pentecôte du Christ, comme la Pentecôte est le baptême de l’Eglise. » Le Paraclet ne le lâche pas.
Plus il avance en âge et en sagesse, plus frère Cantalamessa est tenté de prêcher par le silence, à l’image de sa sainte préférée, la bienheureuse Angèle de Foligno. Celle-ci, incitée par son confesseur à raconter ses visions, répondait : « Si tu voyais ce que je vois et que tu devais monter au pupitre pour prêcher, je te dis ce que tu ferais. Tu t’arrêterais un instant, puis en regardant les gens, tu dirais : «Mes frères, allez avec la bénédiction de Dieu, car aujourd’hui je ne peux rien vous dire !» Et tu descendrais du pupitre en silence.»
Mais pressé par l’obéissance, le capucin continue de prêcher l’indicible avec de pauvres mots confiés à l’Esprit : «Ne pouvant rien ajouter par moi-même, je cherche secours dans l’expérience de l’Eglise » confesse-t-il. Conscient, tel saint Augustin, que tout discours sur les mystères divins est une tentative de puiser de l’eau avec une dé à coudre dans un océan béant. Et convaincu qu’il s’exclamera, en passant les portes de la Jérusalem céleste, émerveillé : « Totaliter aliter » (C’est tout autre chose) Alors, il imagine volontiers son cher Jean-Paul II le relever avec ces mots de réconfort : « Mon bon Raniero, ne t’inquiète pas : on en est tous là ! »
Luc Adrian
« Frères français, je vous le dis :
n’ayez pas peur du saint Esprit ! »
Vous êtes le «prédicateur du pape», mais aussi un ardent avocat du Renouveau Charismatique qui fête ses 40 ans cette année. Comment l’avez vous rencontré ?
Comme Paul avec les premiers chrétiens : j’ai d’abord été un persécuteur du Renouveau ! J’en ai entendu parler pour la première fois en 1975. Une dame que j’accompagnais spirituellement venait de participer à une retraite charismatique. Elle me parlait avec des larmes dans la voix de ces gens qui priaient en levant les mains et en chantant « Alléluia ! ». Je lui ai conseillé de ne jamais y retourner. Elle ne m’a pas écouté et a continué à m’inviter à son groupe de prière. J’ai fini par m’y rendre. Mon jugement a commencé à évoluer. En confessant des gens lors de rassemblements, j’ai été touché par une grâce de repentance d’une pureté et d’une profondeur que je n’avais jamais rencontrée auparavant. J’ai compris ce que voulais dire le Seigneur quand il promet à ses disciples que « quand il viendra, le Paraclet confondra le monde en matière de péché, en matière de justice et en matière de jugement ». ( Jn 16, 8)
Puis, en 1977, une donatrice anonyme, m’a offert des billets pour participer aux Etats-Unis, à Kansas-City, à une rencontre charismatique œcuménique. J’y allais pour apprendre l’anglais… mais ce voyage a marqué ma vie ! Après cette rencontre, j’ai séjourné dans une maison au New Jersey et là le Seigneur m’a convaincu qu’il fallait laisser les gens prier sur moi. (lire notre portrait). Cette effusion a renouvelé ma vie de foi. De retour dans ma communauté à Washington, je me sentais en permanence attiré à la chapelle. Ma prière est devenu trinitaire. J’ai découvert la seigneurie du Christ. Je m’étais spécialisé dans la christologie mais je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup plus que d’élaborer des idées sur le Christ… Il y avait le Christ ressuscité, bien vivant !
Votre «conversion» était visible ?
Je priais, je parlais d’une autre manière. Une joie nouvelle se dégageait de moi. Au moment de mon baptême dans l’Esprit, une personne m’a dit : « Tu éprouveras une joie nouvelle en proclamant ma Parole ». Je n’étais pas prédicateur à cette époque-là. Et je ne suis pas par nature un homme joyeux. Je suis au contraire naturellement plus porté à la mélancolie qu’à la louange. Mais lorsque je prêche, par exemple à la télévision italienne, les gens me disent qu’une joie émane de moi qui ne vient pas de moi. Cette joie est peut-être intrinsèque à la Parole de Dieu…
La rencontre avec le Renouveau a-t-elle changé quelque chose dans votre prière personnelle ?
Le Renouveau change indéniablement notre façon de prier. C’est l’effet le plus visible de cette nouvelle Pentecôte, de cette expérience de l’Esprit. D’ailleurs, Jean-Paul II a toujours défini le Renouveau comme une grâce de prière pour l’Eglise. Le premier effet de l’Esprit lorsqu’il nous visite, c’est de nous pousser à dire « Abba, Père » : il nous met dans le mouvement de la prière même du Christ. Mais le Renouveau ne démentit pas la sagesse traditionnelle des docteurs de la vie spirituelle : ces grâces ne sont pas des sommets mais des commencements. Souvent, les personnes qui persévèrent dans cette vie nouvelle passent à travers des purifications, une aridité spirituelle. Certains, à ce moment là, quittent tout, pensant que la grâce est finie. D’autres s’accrochent et entrent alors dans une vie spirituelle d’une grande profondeur. Peut-être ne prennent-ils plus part à des manifestations estampillés « Renouveau charismatique » mais c’est à lui qu’ils doivent leur conversion. Chez les contemplatives, par exemple, beaucoup de religieuses ont reçu un premier appel au sein du Renouveau.
Le Renouveau charismatique n’est pas un mouvement avec un fondateur, une règle ou une spiritualité. Comme son nom l’indique, il renouvelle les gens puis les renvoie à l’Eglise. De nombreuses personnes sont devenus actives dans les paroisses après être passées par le Renouveau.
Benoît XVI est-il sensible au Renouveau ?
Comme Jean-Paul II, que j’ai vu chanter en langue et lever les mains pendant la prière, Benoît XVI est bien disposé à l’égard du Renouveau. Evidemment, Benoît XVI donne aussi - et c’est son devoir- des directives, il indique les dangers à éviter et exhorte à vivre dans la communion avec les évêques locaux.
Jean-Paul II avait-il reçu le baptême dans l’Esprit ?
S’il l’a reçu, il n’a jamais rendu public ce fait. Il avait des traits charismatiques, comme a pu le révéler le préfet de la Maison pontificale, le cardinal Martin. Il a pratiqué l’exorcisme, il croyait aux charismes de guérison, de libération. Il avait une solide structure « traditionnelle » mais aussi un esprit ouvert et libre. L’esprit charismatique se caractérise comme un esprit de liberté. Saint Paul le dit : « Là où il y a l’esprit de Dieu, il y a la liberté ». Nous sommes beaucoup plus spontanés, plus libres sous l’influence de l’Esprit.
La grâce du Renouveau a-t-elle soufflé uniquement sur les laïcs ? On a du mal à imaginer un cardinal chanter en langue…
Le cardinal Suenens, le cardinal Martini ont reçu l’effusion de l’Esprit. Proportionnellement, je ne crois pas qu’il y ait plus de laïcs charismatiques que de clercs charismatiques. Il est vrai que certains membres de la hiérarchie catholique ont eu beaucoup de peine à accepter la grâce du Renouveau. Il y a une raison objective à cela : ils sont pasteurs de tous les mouvements et ne veulent pas s’identifier à un. Il y a une autre raison, plus subjective celle-là : la peur du changement, de la nouveauté. J’en parle d’autant plus librement que c’est une difficulté que j’ai dû moi-même surmonter.
Je considère mon petit service au sein de l’Eglise comme une manière d’aider mes confrères du clergé, les évêques, à ne pas avoir peur du Saint-Esprit et du Renouveau. Je ne les exhorte évidemment pas à devenir membre du Renouveau charismatique mais je leur présente ce magnifique cadeau du Seigneur pour l’Eglise d’aujourd’hui. Souvent ces retraites que je prêche partout dans le monde se termine par une messe, véritable effusion de l’Esprit, sans en avoir les signes extérieurs.
Le développement des évangéliques n’est-il pas une manière pour l’Esprit Saint de signifier aux catholiques que leur cœur est trop fermé à son action et qu’il est donc obligé de passer par d’autres frères chrétiens ?
J’ai été pendant treize ans membre de la délégation catholique pour le dialogue avec les églises pentecôtistes. Lorsque nous nous rencontrions, un climat spirituel incroyable régnait entre nous - et ce, en dépit de différences doctrinales très marquées. L’Esprit Saint nous unissait. Cela m’a permis de comprendre comment le Saint-Esprit a poussé la première Eglise à s’ouvrir au monde, aux païens. Dans la maison de Corneille, les païens ont reçu l’Esprit avec les mêmes manifestations que celles de la Pentecôte. Et saint Pierre de tirer cette conclusion : « Quelqu’un pourrait-il empêcher de baptiser par l’eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l’Esprit Saint ? » (Actes des Apôtres, ch.10). Aujourd’hui, le Seigneur fait quelque chose de semblable. Il a donné son Esprit, souvent avec les mêmes manifestations dans différentes dénominations chrétiennes, pour nous obliger à reconnaître qu’il est à l’œuvre partout.
Les succès apostoliques des églises pentecôtistes et évangéliques ne sont-ils pas le signe qu’elles sont « bénies » ?
Sur ce point, il faut être plus nuancé. Tout d’abord, les évangéliques et les pentecôtistes ne sont pas identiques. Les évangéliques insistent plus sur la Parole de Dieu, le kérygme ; les pentecôtistes, sur l’Esprit Saint et sur ses dons. Ce sont les pentecôtistes qui connaissent un grand succès. C’est l’unique segment de la chrétienté qui s’accroît de manière exponentielle notamment en Amérique latine, au Brésil… Mais ce « succès » n’est pas sans zones d’ombre notamment au niveau du prosélytisme. Lors de nos rencontres, l’une des questions que nous posions fréquemment à nos frères pentecôtistes était : « Pourquoi n’allez-vous pas évangéliser dans des pays non-chrétiens au lieu d’aller toujours pêcher dans des pays de tradition catholique ? » Car il est facile d’enthousiasmer des gens qui n’ont pas un lien très fort avec leur Eglise. Cette discussion a abouti à un document signé par les principales dénominations pentecôtistes où elles s’engagent à ne pas inciter les gens à changer d’Eglise. Partout, j’essaie d’exhorter mes frères catholiques au dialogue mais souvent les évêques me confient que c’est une tâche impossible, qu’ils ont tout essayé. Le pentecôtisme, ce sont des centaines et des centaines d’églises libres où chacun répond à son pasteur, qui est souvent autoproclamé.
Comment expliquez-vous que les évangéliques réussissent là où les catholiques échouent ?
Jean-Paul II l’a répété : nous ne pouvons pas simplement nous opposer, il faut également tâcher de répondre aux défis posés par les évangéliques. Même s’il ne faut pas schématiser, je pense qu’il y a chez ces derniers une annonce de la Parole de Dieu plus fondamentale, qui vise à établir une relation avec le Christ. Souvent les catholiques ont une certaine formation mais ils n’ont pas de rapport personnel avec le Christ. La notion de communauté est également plus tangible côté évangélique. Ils forment des groupes dans lesquels les personnes se connaissent, s’accueillent, se soutiennent les unes les autres. Et puis dans quelques cas, les ministères de guérison jouent un rôle ambigu. Ainsi, on ne sait plus quelles sont vraiment les motivations des gens - comme ces personnes qui suivaient le Christ parce qu’elles savaient qu’elles pourraient manger quelque chose…
Nous catholiques sommes certainement beaucoup plus préparés à être pasteurs d’âme que pêcheurs d’âme. D’ailleurs, la première retraite de l’Avent que j’ai prêché devant Benoît XVI a été consacrée à cette question : comment évangéliser ce monde post-chrétien ? A mon avis, pour trouver la solution, nous devons comprendre comment les premiers apôtres ont évangélisé le monde pré-chrétien. Et là nous voyions quel rôle a joué la proclamation du kérygme, c'est-à-dire la proclamation essentielle, élémentaire, de la mort et de la résurrection du Christ, du pouvoir de l’Esprit. Saint Paul nous dit que la foi naît à cette annonce là. L’enseignement, la doctrine, forment la foi mais la foi comme telle ne naît pas face aux problèmes éthiques et moraux. Le grand danger pour l’Eglise d’aujourd’hui est d’ailleurs d’être enfermée dans des questions éthiques. Le monde l’identifie à une sorte d’agence morale Il ne voit pas qu’elle est porteuse du mystère du Christ, que l’Eglise est le lieu pour Le rencontrer.
Le Renouveau charismatique fête ses 40 ans cette année. Nombreuses sont les communautés qui semblent marquer le pas. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai qu’on cherche un peu partout les signes d’un nouvel enthousiasme dans le Renouveau. Ici, le principe d’Origène prend toute sa dimension : « Ne crois pas qu’il suffit d’être renouvelé une fois par le baptême ; même l’amour doit être renouvelé. » C’est un principe qui vaut pour tout le christianisme mais surtout pour le Renouveau.
Que pensez-vous de la nouvelle vague charismatique (voir FC 1451) ?
Je ne dirais pas qu’il faut prendre ce qui se passe dans ces groupes en exemple. Certaines manifestations sont assez marquées par une culture américaine, pentecôtiste. Il faut les respecter, ne pas les juger mais ne pas nécessairement se sentir interpellé en disant : « Ca, c’est l’Esprit ! »
L’action du Saint-Esprit, dans la Bible, se manifeste de deux manières. Il y a l’esprit qu’on appelle sanctificateur et l’esprit charismatique. L’esprit sanctificateur est plutôt une action intérieure, qui change le cœur, donne une prière nouvelle et, en résumé, renouvelle l’homme.
L’esprit charismatique donne plutôt des dons particuliers à des gens, non pas pour leur sanctification, mais pour leur communauté. On le voit dans l’Ancien Testament, ainsi que dans Paul au chapitre 12 de la première épitre aux Corinthiens. Cette tension entre l’action sanctificatrice de l’Esprit et son action charismatique est intrinsèque. C’est une donnée constitutive de l’Esprit. Dans le Renouveau, il y a toujours eu cette habitude d’accentuer l’une ou l’autre. Il y a des groupes de prière ou des pays entiers qui favorisent plutôt un esprit de prière, de réforme intérieure, de sanctification personnelle. Et il y a d’autres groupes, d’autres pays, qui on plus accentué l’aspect charismatique. Ces derniers sont les plus résistants aux statuts, à avoir une loi, des constitutions. Ils veulent rester plus libres. A la Pentecôte dernière, j’ai eu l’occasion de m’adresser aux responsables des communautés charismatiques en visite à Rome et j’ai tâché de leur faire voir cette dialectique qui est bonne.
Comment définiriez-vous la nouvelle Pentecôte ?
Jean XXIII a appelé par ses prières cette nouvelle Pentecôte sur l’Eglise. Et on peut dire que le Seigneur l’a exaucé car les textes du Concile Vatican II parlent des charismes même s’ils n’ont jamais quitté l’Eglise. Mais certains charismes avaient été laissés de côté et même, disait certains, ils appartenaient seulement à l’origine de l’Eglise. Le Concile a redécouvert ces charismes et les a transféré de l’hagiographie à l’ecclésiologie. Avant, nous pensions que les charismes appartenaient aux saints. Mais le Concile a montré qu’ils appartenaient à l’Eglise. Quelques années plus tard, en 1967, le Seigneur a apporté une autre réponse, plus inattendue celle-là, à la prière de Jean XXIII avec l’apparition de communautés où les charismes se manifestaient concrètement.
A ce sujet, une parole de Paul VI me frappe beaucoup. Il ne parle pas d’une « nouvelle » mais d’une « Pentecôte pérenne », c'est-à-dire quotidienne. Dans l’ecclésiologie catholique, nous avons une vision de la Pentecôte qui peut et doit succéder chaque jour à l’eucharistie. C’est le contexte idéal pour la Pentecôte !
Il faut sans cesse répéter que la Pentecôte n’est pas une grâce réservée à certains mais qu’elle est pour toute l’Eglise. Le Renouveau charismatique n’est pas un mouvement à côté d’autres mouvements, pour certaines personnes. Il est comme une flamme qui doit enflammer toute l’Eglise. Yves Congar le comparaît à « un feu de brousse ». Et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé puisque d’une dizaine d’étudiants qui ont commencé à se réunir pour prier il y a 40 ans, nous sommes passés à plus de 100 millions de chrétiens touchés par le Renouveau à travers le monde. C’est quelque chose d’unique dans l’histoire de l’Eglise.
Pourtant, ce feu semble perdre de son intensité. Est-ce un constat européen ou mondial ?
C’est un constat qu’il faut nuancer. Au Brésil, aux Philippines, dans de nombreux pays de missions, le Renouveau est, à mon avis, l’avant-garde de l’action missionnaire de l’Eglise, sa première ligne sur le front de l’évangélisation. Les évêques s’appuient beaucoup sur des communautés comme les Béatitudes ou autres. Néanmoins, il y a quand même cette impression d’un repli, d’une baisse d’enthousiasme. A mon avis, ces mouvements sont comme des grâces initiales qui doivent pousser les gens à un renouvellement mais ils ne sont pas faits pour maintenir ces sommets tout le temps. Et puis le Renouveau charismatique n’a pas de structures. Ainsi, une fois que les gens ont été renouvelés, ils rejoignent d’autres fonctions dans l’Eglise.
Et comment l’Esprit Saint se débrouille avec l’Islam ?
Le fondement théologique du dialogue interreligieux, en particulier avec l’Islam, est l’Esprit créateur. Nous proclamons que l’Esprit est créateur donc son domaine est toute la création. Et l’Esprit Saint en tant qu’esprit créateur agit en toute la création. Mais le fait que nous croyons en l’esprit créateur fait que nous lui reconnaissons la possibilité de parler aussi en dehors de l’Eglise, dans des systèmes philosophiques et surtout dans des pratiques religieuses autres que le christianisme. Le Concile a dit que le Saint Esprit, d’une façon connue par Dieu seul, met en contact avec le mystère pascal les personnes en dehors de l’Eglise. Saint Thomas d’Aquin disait que toute vérité authentique, peu importe par qui elle est découverte, vient du Saint Esprit.
Cela nous permet de regarder l’Islam pas forcément comme un adversaire ou une alternative au christianisme mais comme une religion dans laquelle les gens peuvent être guidés par le Saint Esprit, à travers une vie acceptable aux yeux de Dieu. Et cela nous permet d’avoir un regard plus positif sur l’Islam, de ne pas nous laisser impressionner par les excès des fondamentalistes mais de voir ce que le Saint Esprit fait dans l’Islam à travers les gens simples. Le Saint-Esprit travaille dans d’autres religions d’une manière que nous ne pouvons pas théologiquement définir. Saint Justin disait que le Verbe avait dispersé des semences du logos dans les philosophies anciennes mais qu’il s’était manifesté en plénitude dans le Christ. Je suis personnellement convaincu que l’Esprit qui travaille en dehors de l’Eglise oriente vers le Christ.
Quels conseils donneriez-vous pour vivre une vraie Pentecôte ?
Il faut croire ! Croire que le Christ nous a donné l’Esprit, que l’Esprit est une personne. Nous devons être habité d’une foi pleine d’attentes, d’une foi certaine de recevoir. Il faut désirer le Saint-Esprit. Sans Lui nous ne pouvons rien faire.
La prière enfin est essentielle. On voit dans le Nouveau Testament que l’Esprit vient sur des gens qui prient. Et je dis à mes frères en France : n’ayez pas peur du Saint-Esprit ! Il vient réaliser tous les désirs cachés dans le cœur de l’homme : désir de liberté, d’espérance, de joie, d’amour…Finalement, comme l’explique saint Paul, la venue du Saint-Esprit signifie la venue de l’amour de Dieu dans nos cœurs. « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Epitre aux Romains 5, 5). Ce besoin d’amour que le monde ressent désespérément et cette impuissance à réaliser l’amour ne pourra être surmonté que par le contact avec la source de tout amour.
Vos prédications vous entraînent à vivre en cohérence avec ce que vous annoncez. N’est-ce pas trop lourd ?
C’est un défi. Je resterai toujours en dessous de ce que je prêche. Je crois que la prédication chrétienne ne se fonde pas sur le postulat que le prédicateur fait ce qu’il dit. Ce que le prédicateur annonce, c’est le Christ qui l’a dit, qui l’a fait.
|
|
| List des articles et conférences |
|
|