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LE RENOUVEAU CHARISMATIQUE CATHOLIQUE, UN COURANT DE GRACE POUR TOUTE L'ÉGLISE

Rome, salle Paul VI, 8 juin 2019

Inauguration du service de CHARIS

Je pars de la conviction – que nous partageons tous et que le pape François a souvent répétée – que le Renouveau charismatique catholique (RCC) est « un courant de grâce pour toute l’Église ». Si le RCC est un courant de grâce pour toute l’Église, nous avons alors le devoir de comprendre – et d’expliquer à l’Église – en quoi il consiste précisément, pourquoi il est destiné à toute l’Église et pourquoi il lui est nécessaire. Expliquer, en bref, ce que nous sommes et ce que nous offrons – mieux, ce que Dieu offre – à l’Église avec ce courant de grâce.
Jusqu’à présent, nous n’avons pas été en mesure – et nous ne pouvions pas l’être – de dire de façon claire ce qu’est le Renouveau charismatique. Il est en effet nécessaire de faire l’expérience d’une forme de vie avant de pouvoir la définir. Cela a toujours été le cas dans le passé, à l’occasion de l’apparition de nouvelles formes de vie chrétienne. Les mouvements et ordres religieux qui naissent avec tout un tas de règles et de constitutions minutieusement établies dès le début, qu’il faut mettre en pratique comme un protocole à suivre, sont bien pauvres. C’est la vie qui, au fur et à mesure qu’elle progresse, acquiert une physionomie et se donne une règle, comme le fleuve qui, à mesure qu’il avance, creuse son lit.
Il faut reconnaître que jusqu’à présent, nous avons donné à l’Église toutes sortes d’idées et de représentations du Renouveau charismatiques parfois contradictoires. Il suffirait de faire une petite enquête auprès de ceux qui vivent en dehors du Renouveau, pour se rendre compte de la confusion qui règne autour de son identité.
Pour certains, il s’agit d’un mouvement « d’excités » semblable aux mouvements « excités et illuminés » du passé, le peuple des Alléluia, aux mains levées, qui prie et chante dans une langue incompréhensible, un phénomène – tout compte fait – émotionnel et superficiel. Je peux le dire en connaissance de cause, car j’ai été, moi aussi, pendant quelque temps, de ceux qui le pensaient. D’autres identifient le Renouveau à ceux qui font des prières de guérison et pratiquent des exorcismes ; pour d’autres encore, il s’agirait d’une « infiltration » protestante et pentecôtiste dans l’Église catholique. Dans le meilleur des cas, on perçoit le Renouveau charismatique comme une réalité sur laquelle on peut compter pour beaucoup de choses dans la paroisse, mais dans laquelle il vaut mieux ne pas s’impliquer. Comme quelqu’un disait un jour, on aime les fruits du Renouveau, mais pas l’arbre.
Après 50 ans de vie et d’expérience, et à l’occasion de l’inauguration du nouvel organisme de services qu’est CHARIS, le moment est peut-être venu d’essayer de faire une relecture de cette réalité et d’en donner une définition, que l’on ne pourra bien sûr pas considérer comme définitive, son chemin étant tout sauf achevé.
Je crois que l’essence de ce courant de grâce est contenue, de manière providentielle, dans son nom « Renouveau charismatique », à condition de comprendre le vrai sens de ces deux mots. C’est ce que je propose de faire, en consacrant la première partie de mon intervention au substantif « Renouveau » et la seconde à l’adjectif « charismatique ».

PREMIÈRE PARTIE : « RENOUVEAU »

Il est nécessaire de poser un principe général pour comprendre la relation qu’il y a entre le nom « renouveau » et l’adjectif « charismatique », et ce que chacun d’entre eux représente.
Dans la Bible, il apparaît clairement que l’Esprit Saint travaille de deux manières de travailler. Il y a avant tout la manière que nous pouvons appeler charismatique. Elle consiste dans le fait que l’Esprit de Dieu descend sur certaines personnes, dans des circonstances particulières, et leur confère des dons et des capacités qui sont au-delà de la portée humaine, pour s’acquitter de la tâche que Dieu attend d’elles.
La caractéristique de cette manière de faire de l’Esprit de Dieu est qu’il se donne à une personne, non pour elle-même, ni pour la rendre plus agréable à Dieu, mais plutôt pour le bien de la communauté, pour le service. Certains de ceux qui reçoivent ces dons dans l’Ancien Testament finiront par mener une vie bien loin d’être conforme à la volonté de Dieu.
Ce n’est que dans un deuxième temps, en pratique après l’exil, qu’on commence à parler d’une manière différente d’agir de l’Esprit de Dieu, une manière que l’on nommera plus tard l’action sanctifiante de l’Esprit (2 Th 2, 13). C’est dans le psaume 51 que, pour la première fois, l’Esprit est défini comme « saint » : « ne me retire pas ton Esprit Saint ». Le témoignage le plus clair en est la prophétie d’Ézéchiel 36, 26-27 :
Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles.
La nouveauté de cette manière d’agir de l’Esprit est qu’il descend sur une personne, y demeure et la transforme de l’intérieur, en lui donnant un cœur nouveau et une capacité nouvelle d’observer la Loi. Plus tard, la théologie appellera la première manière d’agir de l’Esprit « gratia gratis data », don gratuit, et la seconde « gratia gratum faciens », grâce qui rend agréable à Dieu.
Passant de l’Ancien au Nouveau Testament, cette double façon d’agir de l’Esprit devient encore plus claire. Il suffit de lire d’abord le chapitre 12 de la première Lettre aux Corinthiens où l’Apôtre parle de chaque type de charisme, puis de passer au chapitre suivant, le 13, qui parle d’un don unique, égal et nécessaire à tous, la charité. Cette charité est « l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint » (Rm 5, 5), « l’amour » – tel que le définit saint Thomas d’Aquin – « dont Dieu nous aime et avec lequel il nous rend capables de l’aimer, lui, et d’aimer nos frères ».
Paul voit la relation entre l’œuvre sanctifiante de l’Esprit et son action charismatique comme la relation qu’il y a entre l’être et l’agir et comme la relation qui existe entre l’unité et la diversité dans l’Église. L’action sanctifiante concerne l’être du chrétien, les charismes concernent l’agir, ils sont pour le service (1 Co 12, 7 ; 1 P 4, 10) ; la première constitue le fondement de l’unité de l’Église, les seconds la variété de ses fonctions. À ce sujet, il suffit de lire Ephésiens 4, 4-13. L’Apôtre y expose d’abord ce qui fonde l’être du chrétien et l’unité de tous les croyants : un seul corps, un seul Esprit, un seul Seigneur, une seule foi, pour parler ensuite de « la grâce […] donnée selon la mesure du don fait par le Christ » : apôtres, évangélistes, maîtres …
L’Apôtre ne se cantonne pas à mettre en évidence les deux manières d’agir de l’Esprit, mais il affirme également la priorité absolue de l’action sanctifiante sur l’action charismatique. L’agir dépend de l’être (agere sequitur esse), et non l’inverse. Paul passe en revue la majorité des charismes – parler toutes les langues, avoir le don de prophétie, connaître tous les mystères, distribuer tous ses biens aux pauvres – et conclut que, sans la charité, ils ne seraient d’aucune utilité pour ceux qui les exercent, même s’ils peuvent bénéficier à ceux qui les reçoivent.
Il est vrai que le charisme n’est pas donné à cause ou en vue de la sainteté d’une personne, mais il est également vrai qu’il ne se garde pas sain, qu’il se corrompt et finit par causer des dommages s’il ne repose pas sur le fondement d’une sainteté personnelle. Rappeler la priorité de l’œuvre sanctifiante de l’Esprit sur l’œuvre charismatique est la contribution spécifique que le RCC peut apporter aux mouvements évangélique et pentecôtiste, lesquels eurent eux-mêmes, parmi leurs racines, ce qu’on a appelé le « mouvement de sainteté » (Holiness movement).
Tout ce que j’ai dit de l’action renouvelante et sanctifiante de l’Esprit se trouve dans le substantif « Renouveau ». Pourquoi précisément ce terme ? Pourquoi appelons-nous « séminaire de la vie nouvelle dans l’Esprit » l’instrument avec lequel nous nous sommes préparés à recevoir le baptême dans l’Esprit ? L’idée de nouveauté accompagne du début jusqu’à la fin la révélation de l’action sanctifiante de l’Esprit. Déjà en Ezéchiel on parle d’un « esprit nouveau ». Jean parle de « naître de nouveau de l’eau et de l’Esprit » (Jn 3, 5). Mais c’est surtout saint Paul qui voit dans cette « nouveauté » ce qui caractérise toute « l’Alliance nouvelle » (2 Co 3, 6). Il définit le croyant comme étant un « homme nouveau » (Ep 2, 15 ; 4, 24) et le baptême comme ce qui « nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. » (Tt3, 5)
Ce qu’il faut préciser d’emblée, c’est que cette vie nouvelle, c’est la vie que le Christ nous apporte. C’est lui qui, en ressuscitant d’entre les morts, nous a donné la possibilité, grâce à notre baptême, de « mener une vie nouvelle » (Rm 6, 4). Elle est donc don, avant d’être devoir, un « fait » avant d’être une « marche à suivre ». Sur ce point, nous avons besoin d’une révolution copernicienne dans la mentalité courante du croyant catholique (pas dans la doctrine officielle de l’Eglise !) et c’est l’une des contributions les plus importantes que le Renouveau charismatique puisse apporter – et a déjà partiellement apporté – à la vie de l’Église. Pendant des siècles, on a beaucoup insisté sur la morale, sur le devoir, sur ce qu’il fallait faire pour gagner la vie éternelle, renverser la relation et placer le devoir avant le don, faisant de la grâce l’effet, et non la cause, de nos bonnes œuvres.
Le Renouveau charismatique, concrètement le baptême dans l’Esprit, a opéré en moi cette révolution copernicienne dont je parlais, et c’est pour cela que je suis intimement convaincu qu’il peut opérer de même dans toute l’Église. Et c’est la révolution dont dépend la possibilité de ré-évangéliser le monde postchrétien. La foi s’épanouit en présence du kérygme, et non en présence de la didaché, c’est-à-dire pas en présence de la théologie, de l’apologétique, de la morale. Ces choses sont nécessaires pour « former » la foi et la mener à la perfection de la charité, mais je ne suis pas en mesure de la générer. Le christianisme, à la différence des autres religions, ne commence pas par dire aux hommes ce qu’ils doivent faire pour se sauver ; il commence en leur disant ce que Dieu a fait, en Jésus-Christ, pour les sauver. C’est la religion de la grâce.
De cette manière, nous ne risquons pas de tomber dans le « quiétisme », en oubliant notre engagement à acquérir des vertus. L’Écriture et l’expérience ne laissent aucune issue sur ce point : le signe le plus certain de la présence de l’Esprit du Christ, ce ne sont pas les charismes, mais les « fruits de l’Esprit ». Le RC doit plutôt se méfier d’un autre danger, celui que saint Paul reprochera aux Galates et qui est « de finir par la chair après avoir commencé par l’Esprit » (cf. Ga 3, 3), c’est-à-dire de revenir à un vieux légalisme et moralisme qui serait l’antithèse parfaite de ce que l’on entend par « Renouveau ». Il existe en effet aussi le danger opposé de faire de la liberté « un prétexte pour votre égoïsme » (Ga 5, 13), mais il est plus facilement reconnaissable.
En quoi consiste la vie nouvelle dans l’Esprit
Mais le moment est venu maintenant d’entrer davantage dans le concret et de voir en quoi consiste la vie nouvelle dans l’Esprit, comment elle se manifeste, et donc en quoi consiste le vrai « Renouveau ». Nous nous appuyons sur saint Paul et plus précisément sur sa Lettre aux Romains, car c’est là qu’en sont exposés, presque comme un programme, les éléments qui le constituent.

Une vie vécue selon la loi de l’Esprit
La vie nouvelle est avant tout une vie vécue « dans la loi de l’Esprit ».
Ainsi, pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort. (Rm 8, 1-2)
On ne peut comprendre l’expression « loi de l’Esprit » qu’à partir de l’événement de la Pentecôte. Dans l’Ancien Testament, il y avait deux interprétations fondamentales de la fête de la Pentecôte. Au début, la Pentecôte était la fête de la Récolte (cf. Nb 28, 26s.), quand on offrait à Dieu les prémices du grain (cf. Ex 23, 16 ; Dt 16, 9). Mais plus tard et certainement du temps de Jésus, la fête s’était enrichie d’un nouveau sens. C’était la fête qui rappelait la remise de la Loi au mont Sinaï et l’alliance établie entre Dieu et son peuple ; la fête, en bref, qui commémorait les événements décrits dans Ex 19-20. « Ce jour de la fête des Semaines – dit un texte de l’actuelle liturgie juive de la Pentecôte (Shavuot) – est le temps du don de notre Torah ».
Il semble que saint Luc ait volontairement décrit la descente du Saint-Esprit avec les traits qui ont caractérisé la théophanie du Sinaï ; en effet, il emploie des images qui rappellent celles du tremblement de terre et du feu. La liturgie de l’Église confirme cette interprétation, puisqu’elle inclut Ex 19 dans les lectures de la vigile de la Pentecôte.
Que nous dit de notre Pentecôte cette juxtaposition ? Que signifie, en d’autres termes, le fait que le Saint-Esprit descende sur l’Église précisément le jour où Israël faisait mémoire du don de la Loi et de l’alliance ? Saint Augustin se posait déjà cette question et y a donné la réponse suivante. Cinquante jours après l’immolation de l’agneau en Égypte, sur le mont Sinaï, le doigt de Dieu écrivit la loi de Dieu sur des tables de pierre, et voici que cinquante jours après l’immolation du véritable Agneau de Dieu qu’est le Christ, de nouveau le doigt de Dieu, le Saint-Esprit, écrit la Loi ; mais cette fois, non pas sur des tables de pierre, mais sur les tables de chair des cœurs .
Cette interprétation se fonde sur l’affirmation de Paul qui définit la communauté de la nouvelle alliance comme une « lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, […] sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. » (2 Co 3, 3)
Tout à coup, les prophéties de Jérémie et d’Ézéchiel sur l’alliance nouvelle s’illuminent : « Mais voici quelle sera l’Alliance que je conclurai avec la maison d’Israël quand ces jours-là seront passés – oracle du Seigneur. Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. » (Jr 31, 33) Non plus sur des tables de pierre, mais sur les cœurs ; non plus une loi extérieure, mais une loi intérieure.
Comment cette loi nouvelle qu’est l’Esprit agit-elle de manière concrète, et dans quel sens peut-on dire que c’est une « loi » ? Elle agit par amour ! La loi nouvelle est ce que Jésus appelle le « commandement nouveau » (Jn 13, 34). Le Saint-Esprit a inscrit la loi nouvelle dans nos cœurs, en y insufflant l’amour : « L’amour de Dieu a été déversé en nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Saint Thomas nous a expliqué que cet amour est l’amour dont Dieu nous aime et dont, en même temps, il nous assure que nous pouvons L’aimer et aimer notre prochain. C’est une capacité nouvelle à aimer qui nous est ainsi offerte.
Il y a deux manières d’amener l’homme à faire ou à ne pas faire certaines choses, soit par contrainte, soit par attraction ; c’est la loi extérieure qui l’y pousse dans le premier cas, par contrainte, sous la menace de la punition ; l’amour l’y pousse dans le deuxième, par attraction. Chacun en effet est attiré par ce qu’il aime, sans subir aucune contrainte extérieure. La vie chrétienne se vit par attraction, et non par contrainte, par amour, et non par peur.

Une vie d’enfants de Dieu
Deuxièmement, la vie nouvelle dans l’Esprit est une vie d’enfants de Dieu. L’Apôtre écrit encore :
« Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Rm 8, 14-16)
C’est une idée centrale du message de Jésus et de tout le Nouveau Testament. Grâce au baptême qui nous a greffés sur le Christ, nous sommes devenus des enfants dans le Fils. Que peut alors apporter le Renouveau charismatique dans ce domaine ? Une chose très importante, à savoir la découverte et la prise de conscience existentielle de la paternité de Dieu qui en a fait fondre en larmes plus d’un au moment du baptême dans l’Esprit. Nous sommes enfants de droit par le baptême, mais nous le devenons de fait grâce à une action du Saint-Esprit qui se poursuit dans notre vie.
Le sentiment filial naît. Dieu, de maître, devient père. C’est le moment radieux où l’on s’exclame, pour la première fois, avec tout l’élan du cœur : « Abba, mon Père ! » C’est l’un des effets les plus fréquents du baptême dans l’Esprit. Je me souviens d’une dame âgée de Milan qui, après avoir reçu le baptême dans l’Esprit, allait dire à tous ceux qu’elle rencontrait dans son groupe : « Je me sens comme une enfant, je me sens comme une enfant ! J’ai découvert que Dieu est mon papa ! » Faire l’expérience de la paternité de Dieu signifie faire l’expérience de son amour infini et de sa miséricorde.

Une vie dans la Seigneurie du Christ
Enfin, la vie nouvelle est une vie dans la Seigneurie du Christ. L’Apôtre écrit :
« En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. » (Rm 10, 9)
Et de nouveau un peu plus loin dans la même Lettre :
« En effet, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants. » (Rm 14, 7-9)
Cette connaissance particulière de Jésus est l’œuvre du Saint-Esprit : « Personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint. » (1 Co 12, 3) Le cadeau le plus évident que j’ai reçu à l’occasion de mon baptême dans l’Esprit a été la découverte de la Seigneurie du Christ. Jusque-là, j’étais un érudit en Christologie, je donnais des cours et j’écrivais des livres sur les doctrines christologiques anciennes ; le Saint-Esprit m’a fait passer de la christologie au Christ. Quelle émotion quand j’ai entendu au stade de Kansas City en juillet 1977, 40 000 croyants de diverses confessions chrétiennes chanter : “He is Lord, He is Lord. He’s risen from the dead and He is Lord. Every knee shall bow and every tongue confess that Jesus Christ is Lord”. « Jésus-Christ est Seigneur. Il est sorti du tombeau, Il est Seigneur. Tout genou fléchira, toute langue confessera que Jésus est Seigneur. » Pour moi, encore observateur extérieur du Renouveau, ce chant avait des résonnances cosmiques, remettant en question ce qui est au ciel, sur terre et sous la terre. Pourquoi ne pas renouveler, en une occasion comme celle-ci, cette expérience et proclamer ensemble, par ce chant, la Seigneurie du Christ … ? Que ceux qui le connaissent le chantent en anglais …
Qu’y a-t-il de particulier, dans la proclamation de Jésus comme Seigneur, qui la rende si différente et décisive ? C’est qu’il ne s’agit pas là seulement d’une profession de foi, mais de prendre une décision personnelle. Celui qui la prononce décide du sens de sa vie. C’est comme s’il disait : « Tu es mon Seigneur ; je me soumets à toi, je te reconnais librement comme mon Sauveur, mon Chef, mon Maître, celui qui a tous les droits sur moi. Je te cède volontiers les rênes de ma vie ».
Cette redécouverte lumineuse de Jésus comme Seigneur est peut-être la plus belle grâce que, de nos jours, Dieu a accordée à son Église par l’intermédiaire du RC. Au début, la proclamation de Jésus comme Seigneur (Kyrios) était, pour l’évangélisation, ce qu’est le soc pour la charrue, cette sorte d’épée qui s’enfonce dans le sol pour permettre à la charrue de tracer le sillon. Malheureusement, sur ce point, un changement s’est opéré dans le passage du milieu juif au milieu grec. Dans le monde juif, le titre Adonaï, Seigneur, suffisait à lui seul à proclamer la divinité du Christ. Et c’est avec lui que, le jour de la Pentecôte, Pierre proclame Jésus-Christ au monde : « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. » (Ac 2, 36)
Dans la prédication aux païens, ce titre n’était plus suffisant. Beaucoup, à commencer par l’empereur romain, se faisaient appeler seigneurs. L’Apôtre le remarque avec tristesse : « Il y a une quantité de « dieux » et de « seigneurs », pour nous, au contraire, il n’y a […] qu’un seul Seigneur, Jésus Christ » (1 Co 8, 5-6). Déjà au III° siècle, le titre de Seigneur n’est plus compris dans son sens kérygmatique ; il est considéré comme le titre propre de ceux qui sont encore au stade de « serviteur » et de la peur, inférieur donc au titre de Maître qui est le propre du « disciple » et de l’ami . On continue certes de parler de Jésus « Seigneur », mais c’est devenu un titre comme les autres, et ainsi plus souvent l’un des éléments du nom complet du Christ : « Notre Seigneur Jésus-Christ ». Mais une chose est de dire « notre Seigneur Jésus-Christ » et une autre de dire : « Jésus-Christ est notre Seigneur ! » (avec le point d’exclamation).
Où se situe dans tout cela le saut qualitatif que le Saint-Esprit nous fait faire dans la connaissance de Christ ? Dans le fait que proclamer que Jésus est le Seigneur est la porte qui mène à la connaissance du Christ ressuscité et vivant ! Non plus un Christ personnage, mais personne ; non plus un ensemble de thèses, de dogmes (et d’hérésies correspondantes), non plus simplement objet de culte et de mémoire, mais réalité vivante dans l’Esprit. Il y a entre ce Jésus vivant et celui des livres et des discussions savantes à son sujet la même différence qu’entre le vrai ciel et un ciel dessiné sur une feuille de papier. Si nous voulons que la nouvelle évangélisation ne reste pas un vœu pieux, nous devons remettre le « soc » devant la charrue, le kérygme avant la parénèse.
L’expérience commune de la Seigneurie du Christ est également ce qui pousse davantage les chrétiens à l’unité, ce que nous constatons également ici entre nous. Une des tâches prioritaires de CHARIS, selon les indications reçues du Saint-Père, consiste précisément à promouvoir par tous les moyens cette unité entre tous les croyants en Christ, dans le respect mutuel de leur identité.
Un courant de grâce pour toute l’Eglise
Je crois qu’à ce stade, nous comprenons bien pourquoi nous disons que le Renouveau charismatique est un courant de grâce pour toute l’Église. Tout ce que la Parole de Dieu nous a révélé sur la vie nouvelle en Christ – une vie vécue selon la loi de l’Esprit, une vie en enfants de Dieu et une vie dans la Seigneurie du Christ – tout cela n’est autre que la substance de la vie et de la sainteté chrétiennes. C’est la vie baptismale pleinement mise en œuvre, c’est-à-dire non seulement pensée et crue, mais vécue et proposée, et pas seulement à quelques âmes privilégiées, mais à tout le saint peuple de Dieu. Pour des millions de croyants, dans les diverses Eglises, le baptême dans l’Esprit a été la porte qui les a introduit à ces splendeurs de la vie chrétienne
L’une des maximes chères au pape François est que « la réalité est supérieure à l’idée », et donc que l’expérience est supérieure à la pensée. Je crois que le Renouveau charismatique peut être (et a été en partie) une aide précieuse pour faire passer les grandes vérités de la foi de la simple pensée au vécu, pour faire passer le Saint-Esprit des livres de théologie à une authentique expérience des croyants.
Saint Jean XXIII conçut le Concile Vatican II comme l’occasion d’une « nouvelle Pentecôte » pour l’Eglise. Le Seigneur a répondu à cette prière du pape au-delà de toute attente. Mais que signifie « une nouvelle Pentecôte » ? Elle ne peut pas consister uniquement en une nouvelle floraison de charismes, de ministères, de signes et de prodiges, en une bouffée d’air frais sur le visage de l’Église. Ces choses sont le reflet et le signe de quelque chose de plus profond. Une nouvelle Pentecôte, pour qu’elle le soit vraiment, doit avoir lieu à la profondeur que l’Apôtre nous a révélée ; elle doit renouveler le cœur de l’Epouse, et pas seulement sa robe.
Cependant, pour être le courant de grâce que nous avons décrit, le Renouveau charismatique lui-même doit se renouveler et c’est ce à quoi l’institution de CHARIS veut contribuer. « Ne croyez pas – écrit Origène au troisième siècle – qu’il suffise d’être renouvelé une fois ; il faut renouveler la nouveauté même : « Ipsa novitas innovanda est  » ». Il n’y a rien d’étonnant à cela. C’est ce qui se passe pour chaque projet de Dieu, dès qu’il est mis entre les mains de l’homme.
Immédiatement après avoir adhéré au Renouveau, un jour, dans la prière, j’ai été assailli par certaines pensées. Il me semblait sentir ce que le Seigneur faisait de nouveau dans l’Église ; j’ai alors pris un morceau de papier et un stylo, et j’ai écrit ces quelques pensées qui m’ont étonné moi-même, si peu qu’elles soient le fruit de ma réflexion. Elles se trouvent dans mon livre « La sobre ivresse de l’Esprit », mais je me permets de les partager à nouveau avec vous, car il me semble que c’est là d’où nous devons redémarrer.
Le Père veut glorifier son Fils Jésus-Christ sur la terre d’une manière nouvelle, avec une nouvelle invention. Le Saint-Esprit est responsable de cette glorification, car il est écrit : « Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître . » Une vie chrétienne entièrement consacrée à Dieu, sans fondateur, ni règle, ni congrégation. Fondateur : Jésus ! Règle : l’Evangile vécu dans le Saint-Esprit ! Congrégation : l’Eglise ! Ne vous inquiétez pas du lendemain, ne cherchez pas à faire des choses qui restent, ne cherchez pas à mettre sur pied des organismes reconnus qui se perpétuent avec des successeurs … Jésus est un fondateur qui ne meurt jamais, il n’a donc pas besoin de successeurs. Nous devons toujours le laisser faire des choses nouvelles, même demain. Le Saint-Esprit sera encore là demain dans l’Église !

Deuxième partie
« CHARISMATIQUE »

Le moment est venu de passer à la deuxième partie de mon exposé, qui sera beaucoup plus court : qu’est-ce que cet adjectif « charismatique » qui qualifie le nom « Renouveau » ? Mais d’abord, je ressens le besoin de vous accorder une courte pause pour mettre fin à votre effort d’écoute et vous dégourdir les jambes. Faisons-la en chantant la première strophe du chant avec lequel nos frères hispanophones proclament la Seigneurie du Christ : « Vive Jesus el Señor ».
Tout d’abord, il est important de dire que « charismatique » doit rester un adjectif, et ne jamais devenir un nom. En d’autres termes, nous devons absolument éviter de notre côté d’employer l’expression « les charismatiques » pour désigner les personnes qui ont fait l’expérience du Renouveau. Qu’on emploie plutôt l’expression de « chrétiens renouvelés », et non de charismatiques. L’emploi de ce mot suscite à juste titre du ressentiment, parce qu’il crée une discrimination entre les membres du corps du Christ, comme si certains étaient dotés de charismes et d’autres pas.
Je ne veux pas ici faire d’enseignement sur les charismes dont il y a tant d’occasions de parler. Mon intention est de montrer comment, même en tant que réalité charismatique, le Renouveau est un courant de grâce destiné à toute l’Église. Pour illustrer cette affirmation, il faut jeter un coup d’œil rapide sur l’histoire des charismes dans l’Église.
La redécouverte des charismes à Vatican II
Qu’est-il advenu en réalité des charismes après leur apparition tumultueuse dans les débuts de l’Église ? Les charismes n’avaient pas tant disparu de la vie de l’Église que de sa théologie. Si nous retraçons l’histoire de l’Eglise en gardant à l’esprit les différentes listes de charismes du Nouveau Testament, nous devons en conclure que, à l’exception peut-être du « parler en langues » et de « l’interprétation des langues », aucun des charismes ne s’est complètement perdu.
L’histoire de l’Eglise est pleine d’évangélisateurs charismatiques, de dons de sagesse et de science (il suffit de penser aux docteurs de l’Église), d’histoires de guérisons miraculeuses, d’hommes dotés d’un esprit de prophétie ou de discernement des esprits, pour ne pas mentionner des dons comme les visions, ravissements, extases, illuminations, comptés aussi dans les charismes.
Alors, où est la nouveauté qui nous permet de parler d’un réveil des charismes à notre époque ? Qu’est-ce qui était absent auparavant ? Les charismes, de leur domaine d’utilité commune et de « l’organisation de l’Église », avaient été progressivement confinés à la sphère privée et personnelle. Ils n’entraient plus dans la constitution de l’Église.
Dans la vie de la communauté chrétienne primitive, les charismes n’étaient pas des faits privés, ils définissaient, en union avec l’autorité apostolique, la physionomie de la communauté. Les apôtres et les prophètes étaient les deux forces qui, ensemble, guidaient la communauté. Bientôt, l’équilibre entre les deux instances – celle de l’institution et celle du charisme – se brise au profit de l’institution. Le charisme est alors conféré avec l’ordination et vit avec l’institution. Un élément déterminant fut l’émergence des premières fausses doctrines, en particulier des doctrines gnostiques. C’est ce qui a fait toujours plus pencher l’aiguille de la balance vers les détenteurs de la charge, les bergers. Un autre fait fut la crise du mouvement prophétique diffusé par Montanus en Asie mineure au deuxième siècle, qui servit à discréditer encore plus un certain type d’enthousiasme collectif charismatique.
De ce fait fondamental découlent toutes les conséquences négatives vis-à-vis des charismes. Les charismes sont relégués aux marges de la vie de l’Église. On entend dire encore pendant quelque temps que persistent, çà et là, certains d’entre eux. Saint Irénée, par exemple, dit qu’il existe encore à son époque « nombre de frères dans l’Église, qui possèdent des charismes prophétiques, parlent toutes sortes de langues grâce à l’Esprit, manifestent les secrets des hommes pour leur profit et exposent les mystères de Dieu ». Mais c’est un phénomène qui va en s’épuisant. Surtout, disparaissent ces charismes qui avaient pour terrain d’exercice le culte et la vie de la communauté, le discours inspiré et la glossolalie, les charismes dits pentecostaux. La prophétie se réduit au charisme du Magistère d’interpréter la révélation de manière authentique et infaillible. (C’était là la définition de la prophétie dans les traités d’ecclésiologie que l’on étudiait de mon temps.)
On tente encore de justifier cette situation, même théologiquement. Selon une théorie souvent répétée à partir de saint Jean Chrysostome, certains charismes étaient réservés jusqu’à la veille de Vatican II à l’Église dans son « état naissant », mais devaient « cesser » plus tard, comme s’ils n’étaient plus nécessaires à l’économie générale de l’Église .
Une autre conséquence inévitable est la cléricalisation des charismes. Liés à la sainteté personnelle, ils finissent par être presque toujours associés aux représentants habituels de cette sainteté, pasteurs, moines, religieux. Du domaine de l’ecclésiologie, les charismes passent à celui de l’hagiographie, c’est-à-dire à l’étude de la vie des saints. La place des charismes est tirée des « sept dons de l’Esprit » qui, au début (en Isaïe 11) et jusqu’à la scolastique, n’étaient qu’une catégorie particulière de charismes, ceux promis au roi messianique et plus tard à ceux qui ont la tâche du gouvernement pastoral.
C’est la situation à laquelle le Concile Vatican II a voulu remédier. Dans l’un des documents les plus importants de Vatican II, nous lisons ce texte bien connu :
Mais le même Esprit Saint ne se borne pas à sanctifier le Peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l’ornement des vertus, il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, « répartissant ses dons à son gré en chacun » (1 Co 12, 11), les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l’Église, suivant ce qu’il est dit : « C’est toujours pour le bien commun que le don de l’Esprit se manifeste dans un homme » (1 Co 12, 7). Ces grâces, des plus éclatantes aux plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec action de grâce et apporter consolation, étant avant tout ajustées aux nécessités de l’Église et destinées à y répondre .
Ce texte n’est pas une note marginale à l’intérieur de l’ecclésiologie de Vatican II ; il en est plutôt le couronnement. C’est la manière la plus claire et la plus explicite d’affirmer qu’à côté de la dimension hiérarchique et institutionnelle, l’Église a une dimension pneumatique, et que la première est opérationnelle et au service de la seconde. Ce n’est pas l’Esprit qui est au service de l’institution, mais l’institution qui est au service de l’Esprit. Il n’est pas vrai – comme le soulignait de manière polémique le grand ecclésiologue du XIXe siècle Johannes Adam Möhler – que « Dieu a créé la hiérarchie et a ainsi pourvu plus que suffisamment aux besoins de l’Église jusqu’à la fin du monde ». Jésus a confié son Église à Pierre et aux autres apôtres, mais il l’a confiée avant tout au Saint-Esprit : « il vous conduira dans la vérité tout entière […] il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » (cf. Jn 16, 4-15).
À ce stade, une fois le Concile achevé et une fois rassemblés ses décrets en un volume, le danger de marginaliser les charismes est apparu sous une autre forme, non moins dangereuse : celle de rester un beau document que les érudits ne se lassent jamais d’étudier et les prédicateurs de citer. Le Seigneur lui-même a évité ce danger en faisant voir de ses yeux à celui qui avait fortement désiré ce texte sur les charismes, qu’ils étaient revenus non seulement dans la théologie, mais également dans la vie du peuple de Dieu. Quand, pour la première fois, en 1973, le cardinal Leo Suenens entendit parler du Renouveau charismatique catholique, apparu aux États-Unis, il était en train d’écrire un livre intitulé « Le Saint-Esprit, source de nos espérances ». Voici ce qu’il raconte dans ses mémoires :
« J’arrêtai alors d’écrire mon livre. Je pensai qu’il était de la cohérence la plus élémentaire de prêter attention à l’action du Saint-Esprit, bien qu’elle se manifestât de manière surprenante. J’étais particulièrement intéressé par la nouvelle du réveil des charismes, puisque le Concile avait invoqué un tel réveil ».
Et voici ce qu’il écrit après avoir vu de ses yeux ce qui se passait dans l’Église :
« Tout à coup, saint Paul et les Actes des Apôtres semblent devenir vivants et faire partie du présent ; ce qui était authentiquement vrai dans le passé semble se reproduire sous nos yeux. C’est une découverte de la véritable action du Saint-Esprit qui est toujours à l’œuvre, comme Jésus lui-même l’a promis. Il tient parole. C’est à nouveau une explosion de l’Esprit de Pentecôte, une joie qui était devenue inconnue de l’Église ».
Maintenant c’est clair, je crois, parce que je dis que même comme réalité charismatique, le Renouveau est un courant de grâce destiné à toute l’Église, et qui lui est nécessaire. C’est l’Église elle-même qui l’a défini au Concile. Il ne reste plus qu’à passer de la définition à la mise en œuvre, des documents à la vie. Et c’est là le service que CHARIS, en totale continuité avec le RCC du passé, est appelé à rendre à l’Église.
Ce n’est pas seulement une question de fidélité au Concile, mais de fidélité à la mission même de l’Église. Les charismes, lit-on dans le texte conciliaire, sont « utiles au renouveau et au plus grand développement de l’Église ». (Peut-être aurait-il été plus juste d’écrire « nécessaires » au lieu de « utiles »). La foi, aujourd’hui comme du temps de Paul et des apôtres, ne se transmet pas avec « des discours de sagesse persuasifs, mais avec la manifestation de l’Esprit et de son pouvoir » (cf. 1 Co 2, 4-5 ; 1 Th 1, 5). Si un temps, dans un monde devenu – au moins officiellement – « chrétien », on a pu penser qu’on n’avait plus besoin des charismes, des signes et des prodiges, comme au début de l’Église, plus aujourd’hui. Nous sommes plus proches du temps des Apôtres que de celui de saint Jean Chrysostome, lesquels Apôtres devaient annoncer l’Evangile à un monde préchrétien ; pour nous, du moins en Occident, ce sera dans un monde postchrétien.
J’ai dit jusqu’à présent que le RC est un courant de grâce nécessaire à toute l’Église catholique. Je dois ajouter que c’est encore plus vrai pour certaines églises nationales qui depuis longtemps assistent à une douloureuse hémorragie de leurs fidèles vers d’autres réalités charismatiques. Il est bien connu que l’une des raisons les plus courantes de cet exode est le besoin d’une expression de la foi plus conforme à sa propre culture : avec plus d’espace accordé à la spontanéité, à la joie et au corps ; une vie de foi dans laquelle la religiosité populaire soit une valeur ajoutée et non un substitut à la Seigneurie du Christ.
On fait des analyses pastorales et sociologiques du phénomène et des remèdes sont proposés, mais on peine à réaliser que le Saint-Esprit a déjà pourvu, de manière grandiose, à ce besoin. On ne peut plus continuer à voir le RCC comme faisant partie du problème de l’exode des catholiques, plutôt que comme la solution du problème. Pour que ce remède soit réellement efficace, il ne suffit pas cependant que les pasteurs approuvent et encouragent le RC, en restant soigneusement en dehors. Il convient que chacun accueille le courant de grâce dans sa vie. C’est ce à quoi l’exemple du pasteur de l’Eglise universelle nous pousse, y compris avec l’institution de CHARIS.
Je n’ai pas l’intention de m’étendre davantage sur le thème des charismes et de l’évangélisation. Notre cher coordinateur Jean-Luc nous en a parlé et ce sera tout à l’heure le tour de Mary Healy qui, à ce sujet, en plus d’une excellente formation théologique, possède également une expérience considérable dans le domaine. Je termine par une réflexion sur l’exercice des charismes.
Je mentionne certaines des attitudes ou des vertus qui contribuent le plus directement à maintenir le charisme en bonne santé et à faire qu’il serve « à l’utilité commune ». La première vertu est l’obéissance. Dans ce cas, nous parlons d’obéissance avant tout à l’institution, à ceux qui exercent le service de l’autorité. Les vrais prophètes et charismatiques, dans l’histoire encore récente de l’Église catholique, ont été ceux qui ont accepté de mourir à leurs certitudes, en obéissant et en se taisant, avant de voir leurs propositions et critiques accueillies par l’institution. Les charismes sans l’institution sont voués au chaos ; l’institution sans les charismes est vouée à l’immobilisme.
L’institution ne mortifie pas le charisme, mais c’est elle qui assure au charisme un avenir et aussi un … passé. C’est-à-dire qu’elle le préserve de s’épuiser comme un feu de paille et met à sa disposition toute l’expérience de l’Esprit que les générations précédentes ont faite. C’est une bénédiction de Dieu que le réveil charismatique de l’Église catholique soit né avec une forte volonté de communion avec la hiérarchie et que le Magistère y ait reconnu « une chance pour l’Église » et « les premiers signes d’un grand printemps pour le Christianisme ». Cette obéissance nous devrait être d’autant plus facile et plus nécessaire aujourd’hui que l’autorité suprême de l’Église ne se limite plus à louer et à encourager le courant de grâce du RC, mais qu’elle en a de manière évidente épousé la cause et la propose avec insistance à toute l’Eglise.
Une autre vertu vitale pour un usage constructif des charismes est l’humilité. Les charismes sont opération du Saint-Esprit, étincelles du feu de Dieu confié aux hommes. Comment arriver à ne pas s’y brûler les doigts ? Voilà quelle est la tâche de l’humilité, de permettre à cette grâce de Dieu de passer et de circuler dans l’Église et dans l’humanité, sans se perdre, ni se contaminer.
L’image du « courant de grâce » qui se perd dans la masse s’inspire clairement du monde de l’électricité. Mais parallèle à la technique de l’électricité se trouve la technique d’isolation. Plus la tension est haute et plus est puissant le courant électrique qui passe à travers un fil, plus l’isolation doit être résistante pour empêcher le courant de provoquer des courts-circuits. L’humilité est, dans le RC et dans la vie spirituelle en général, le grand isolant qui permet au courant divin de grâce de passer à travers une personne sans se perdre, ou pire, provoquer des flambées d’orgueil et de rivalité. Jésus a introduit l’Esprit dans le monde en s’humiliant et en se faisant obéissant jusqu’à la mort ; nous pourrons contribuer à répandre le Saint-Esprit dans l’Église de la même manière, en restant humbles et obéissants jusqu’à la mort, la mort de notre « moi » et de notre vieil homme.
En tant qu’assistant ecclésiastique, j’ai essayé d’apporter, par cet enseignement, ma contribution pour une vision correcte du CR dans l’histoire et le présent de l’Église. Cependant, le modérateur et les membres du comité international devront soutenir eux-mêmes le poids de ce nouveau départ. C’est à eux tous que j’exprime mon amitié fraternelle et je les assure de ma collaboration inconditionnelle, tant que le Seigneur me donnera la force de le faire. La lettre aux Hébreux recommandait aux premiers chrétiens : « Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : ils vous ont annoncé la parole de Dieu. » (He 13, 7) Nous devons faire de même, nous rappelant avec affection et gratitude ceux qui les premiers ont vécu et promu la nouvelle Pentecôte : Patti Mansfield, Ralph Martin, Steve Clark, Kevin et Dorothy Ranaghan, et tous les autres qui par la suite ont servi le RCC à l’ICCRS, la Fraternité catholique et dans d’autres organes de service.
Je termine par une parole prophétique que j’ai proclamée la première fois que j’ai prêché en présence de saint Jean-Paul II. C’est la parole que le prophète Aggée adresse aux chefs et au peuple d’Israël au moment où ils s’apprêtent à reconstruire le Temple :
« Mais à présent, courage, Zorobabel ! – oracle du Seigneur. Courage, Josué fils de Josédeq, grand prêtre ! Courage, tout le peuple du pays ! – oracle du Seigneur. Au travail ! Je suis avec vous – oracle du Seigneur de l’univers. » (Ag 2, 4)
Courage Jean-Luc et tous les membres du comité, courage, tout le peuple du RCC, courage frères et sœurs d’autres dénominations Chrétiennes qui êtes parmi nous, et au travail, « parce que je suis avec vous, dit le Seigneur ! »
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti