Slide 15 Slide 2 Foto di Filippo Maria Gianfelice

« Nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu » - Veillée œcuménique de Pentecôte avec le pape François Rome, Cirque Maxime, 3 juin 2017

Des Actes des Apôtres, chapitre2 :
« Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. » Ils étaient tous dans la stupéfaction et la perplexité, se disant l’un à l’autre : « Qu’est-ce que cela signifie ? » (Ac 2, 5-13)
Cette scène se reproduit aujourd’hui en ce lieu. Nous sommes nous aussi venus « de toutes les nations sous le ciel » et nous voilà rassemblés pour proclamer ensemble « les merveilles de Dieu ».
Il y a un important message à découvrir dans cette partie du récit de la Pentecôte. Dès la fin de l’Antiquité, on a saisi que si l’auteur des Actes – c’est-à-dire, en premier lieu l’Esprit Saint ! – insiste à ce point sur le phénomène des langues, c’est parce qu’il a voulu nous faire comprendre que ce qui se passe à la Pentecôte est là pour renverser ce qui s’est passé à Babel. L’Esprit transforme le chaos linguistique de Babel en une nouvelle harmonie des voix. Ce qui explique pourquoi le récit de Babel rapporté par Genèse 11 est traditionnellement présent dans les lectures bibliques de la vigile de Pentecôte.
Les bâtisseurs de Babel n’étaient pas, comme on l’avait cru pendant un temps, des impies qui cherchaient à défier Dieu, une sorte d’équivalent des titans de la mythologie grecque. Non, c’était des hommes pieux et religieux. La tour qu’ils voulaient construire était un temple à la divinité, un de ces temples aux terrasses superposées que l’on appelle des ziggurats, dont il reste encore des ruines en Mésopotamie.
Alors en quoi consistait leur péché ? Ecoutons ce qu’ils se disaient entre eux en se mettant à l’ouvrage : « Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville, avec une tour dont le sommet soit dans les cieux. Faisons-nous un nom, pour ne pas être disséminés sur toute la surface de la terre ». » (Gn 11, 4) Martin Luther fait une observation très éclairante sur ces paroles :
« Construisons-nous une ville, avec une tour » : construisons pour nous – et non pour Dieu […]. « Faisons-nous un nom » : faisons-le pour nous. Ils ne sont pas pressés que le nom de Dieu soit glorifié, ils se préoccupent de se faire un nom . »
En d’autres termes, Dieu est instrumentalisé ; il doit servir leur volonté de puissance. Ils pensaient selon la mentalité de l’époque qu’en offrant des sacrifices depuis une plus grande hauteur, ils pourraient arracher à la divinité de nouvelles victoires sur les peuples voisins. Voilà pourquoi Dieu est contraint de mélanger leurs langues et de faire tomber leur projet à l’eau.
Voilà qui tout à coup rapproche de nous cet épisode de Babel et de ses bâtisseurs. Une grande partie des divisions entre les chrétiens est due au désir secret de nous faire un nom, de nous élever au-dessus des autres, de traiter avec Dieu depuis une position de supériorité par rapport aux autres ! Que de divisions dues au désir de se faire un nom, ou de faire un nom à notre propre Eglise, plus qu’à Dieu ! De là notre Babel !
Passons maintenant à la Pentecôte. Nous voyons là aussi un groupe d’hommes, les apôtres, se préparer à construire une tour qui monte de la terre au ciel, l’Eglise. A Babel, on ne parlait encore qu’une langue et à un certain moment, personne ne comprend plus son voisin : là, tous parlent des langues différentes et pourtant tous comprennent les apôtres. Pourquoi ? Parce que l’Esprit Saint a opéré en eux une révolution copernicienne.
Avant cela, les apôtres aussi étaient préoccupés de se faire un nom et c’est bien pour cela qu’ils discutaient souvent de savoir qui était « le plus grand parmi eux ». Désormais l’Esprit Saint les a décentrés d’eux-mêmes et recentrés sur le Christ. Leur cœur de pierre est parti en miettes et à sa place bat un « cœur de chair » (Ez 36, 26). Ils ont été « baptisés dans l’Esprit Saint » comme le leur avait promis Jésus avant de les quitter (Ac 1, 8), c’est-à-dire complètement immergés dans l’océan de l’amour de Dieu répandu sur eux (cf. Rm 5, 5).
Ils sont éblouis par la gloire de Dieu. Le fait qu’ils parlaient en des langues diverses s’explique aussi par le fait qu’ils parlaient avec leurs yeux, avec leur visage, avec leurs mains, avec la stupeur de celui qui a vu des choses qu’on ne peut pas traduire en paroles humaines. « Tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu », disent les gens. Voilà pourquoi ils se comprennent tous : ils ne parlent plus d’eux-mêmes, mais de Dieu !
Dieu nous appelle à opérer dans notre vie la même conversion : de nous-mêmes à Dieu, de la petite unité qu’est notre paroisse, notre mouvement, notre Eglise même, à la grande unité qui est celle du corps tout entier du Christ, voire de toute l’humanité. Voilà le pas difficile que le pape François nous pousse – nous catholiques – à faire, et que les représentants des autres Eglises rassemblés ici manifestent vouloir partager.
Déjà saint Augustin avait montré clairement que la communion ecclésiale se réalise par dégrées et à des différents niveaux : du niveaux plein, propre de ces qui partagent soit les sacrements et les signes extérieurs, soit la grâce intérieure de l’Esprit, jusqu’au niveaux moins complet, propre de ceux qui partagent le même don intérieur de l’Esprit Saint. Saint Paul embrassait dans sa communion « tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre » (1 Co 1, 2). Une formule qu’il nous faut peut-être redécouvrir et remettre à l’honneur. Elle s’étend aujourd’hui aussi à nos frères Juifs messianiques.
Le phénomène pentecostal et charismatique a une vocation et une responsabilité particulières, vis-à-vis de l’unité des chrétiens. Sa vocation œcuménique apparaît encore plus évidente, si nous pensons à ce qui s’est passé dans les débuts de l’Eglise. Comment le Ressuscité s’y est-il pris pour pousser les apôtres à accueillir les païens dans l’Eglise ? Dieu a envoyé l’Esprit Saint sur Corneille et sa maison de la même façon et avec les mêmes manifestations qu’il l’avait fait dans les débuts pour ses apôtres. Du coup, il ne reste plus à Pierre qu’à tirer la conclusion : « Et si Dieu leur a fait le même don qu’à nous, parce qu’ils ont cru au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi, pour empêcher l’action de Dieu ? » (Ac 11, 17). Lors du Concile de Jérusalem, Pierre reprend cet argument : « Dieu n’a fait aucune distinction entre eux et nous » (Ac 15, 9).
Nous avons vu nous-mêmes se reproduire sous nos yeux le même prodige, à une échelle, cette fois, mondiale. Dieu a répandu son Esprit Saint sur des millions de croyants, appartenant à presque toutes les dénominations chrétiennes et, afin qu’il n’y ait aucun doute sur ses intentions, il l’a répandu avec exactement les mêmes manifestations, y compris la plus singulière qu’est le parler en langues. Il ne nous reste plus donc, à nous aussi, qu’à tirer la même conclusion que Pierre : « Et si Dieu leur a fait le même don qu’à nous, qui sommes-nous pour continuer à dire des autres croyants chrétiens : ils n’appartiennent pas au corps du Christ, ce ne sont pas de vrais disciples du Christ ? »
***
Il nous faut voir en quoi consiste la voie charismatique vers l’unité. Voilà le programme que saint Paul a tracé à l’Eglise : « vivre dans la vérité de l’amour » (Ep 4, 15). Ce que nous devons faire, ce n’est pas passer par-dessus la question de la foi et des doctrines, pour nous retrouver unis sur le front de l’action commune de l’évangélisation et de l’engagement social. L’œcuménisme a fait l’expérience, à ses débuts, de ce chemin, et cela l’a conduit à l’échec. Les divisions ressurgissent bien vite, inévitablement, même sur le front de l’action. Nous ne devons pas substituer la charité à la vérité, mais plutôt tendre à la vérité dans la charité, commencer à nous aimer pour mieux nous comprendre.
Ce qui est extraordinaire, à propos de ce chemin œcuménique fondé sur l’amour, est qu’il est possible tout de suite, il est grand ouvert devant nous. Nous ne pouvons pas « brûler les étapes » en ce qui concerne la doctrine, parce qu’il y a des différences et qu’on les résout avec patience, dans des lieux appropriés. Nous pouvons cependant brûler les étapes dans la charité, et être unis, dès maintenant.
C’est la seule « dette » que nous ayons les uns envers les autres (Rm 13, 8) Nous pouvons nous accueillir et nous aimer malgré les différences. Le Christ ne nous a pas commandé d’aimer seulement ceux qui pensent comme nous, qui partagent intégralement notre credo. Si vous aimez seulement ceux-là, nous a-t-il prévenus, que faites-vous de particulier que ne font pas aussi les païens ? (cf. Mt 5, 46).
Nous pouvons nous aimer, car ce qui nous unit déjà est infiniment plus important que ce qui nous divise encore. C’est la même foi en Dieu Père, Fils et Esprit Saint qui nous unit ; Jésus Seigneur, vrai Dieu et vrai homme ; l’espérance commune de la vie éternelle, l’engagement commun pour l’évangélisation, l’amour commun pour le corps du Christ qu’est l’Eglise.
Une autre chose importante nous unit : la souffrance commune et le martyre commun pour le Christ. Dans de nombreux endroits dans le monde, les croyants des différentes Eglises partagent les mêmes souffrances, endurent le même martyre pour le Christ. Ils sont persécutés et assassinés non parce qu’ils sont catholiques, anglicans, pentecôtistes ou autre, mais parce qu’ils sont « chrétiens ». Aux yeux du monde, nous sommes déjà un, et c’est une honte que nous ne le soyons pas aussi dans la réalité.
Comment faire, concrètement, pour mettre en pratique ce message d’unité et d’amour ? Repensons à l’hymne à la charité de saint Paul (1 Co 13, 4s). Chacune de ses phrases acquiert une signification actuelle et nouvelle, s’applique à l’amour entre les membres des diverses Eglises chrétiennes, dans les relations œcuméniques :
« L’amour prend patience…
L’amour ne se vante pas…
L’amour ne cherche pas son propre intérêt (sous-entendu : mais aussi celui des autres Eglises)…
L’amour ne tient pas compte du mal reçu (sous-entendu : du mal reçu de la part d’autres chrétiens, mais plutôt de celui qui a pu leur être fait par nous).

« Heureux le serviteur qui ne se glorifie pas plus du bien que le Seigneur dit et opère par lui – disait saint François dans une de ses Admonitions – que du bien que le Seigneur dit et opère par un autre . » Puissions-nous dire à notre tour : Heureux le chrétien qui est capable de se réjouir du bien que le Seigneur fait par les autres Eglises, comme du bien qu’il fait par sa propre Eglise.

***

Le prophète Aggée donne un oracle qui semble écrit pour nous à ce moment de l’Histoire. Le peuple d’Israël vient tout juste de rentrer d’exil ; mais plutôt que de reconstruire ensemble la maison de Dieu, chacun se met à reconstruire et embellir sa propre maison. Dieu envoie alors son prophète avec un message de reproche :
« Et pour vous, est-ce bien le temps d’être installés dans vos maisons luxueuses, alors que ma Maison est en ruine ? Et maintenant, ainsi parle le Seigneur de l’univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins ! Vous avez semé beaucoup, mais récolté peu […] Rendez votre cœur attentif à vos chemins ! Allez dans la montagne, rapportez du bois pour rebâtir la maison de Dieu. Je prendrai plaisir à y demeurer, et j’y serai glorifié – déclare le Seigneur. » (Ag 1, 4-8)
Ce reproche s’adresse à nous aussi et nous pousse à la repentance. Ceux qui écoutèrent le discours de Pierre le jour de Pentecôte « ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux apôtres : ‘Frères, que devons-nous faire ?’ Pierre leur répondit : ‘ Repentez-vous…et vous recevrez le don du Saint Esprit » (Actes 2, 37-38). Une effusion nouvelle du Saint Esprit ne sera pas possible sans un mouvement collectif de repentance de tous les chrétiens. Ce sera une des intentions principales de la prière qui suivra ce moment de partage
Apres que le peuple d’Israël se repent et se met à reconstruire la maison de Dieu, le prophète Aggée est envoyé de nouveau, cette fois avec un message d’encouragement et de consolation :
« Mais à présent, courage, Zorobabel ! – oracle du Seigneur. Courage, Josué fils de Josédeq, grand prêtre ! Courage, tout le peuple du pays ! – oracle du Seigneur. Au travail ! Je suis avec vous […] Mon esprit se tient au milieu de vous : Ne craignez pas ! » (Ag 2, 4-5)
Le même message d’encouragement est adressé maintenant à nous et j’ose le faire résonner en ce lieu, non comme une simple citation biblique, mais comme Parole de Dieu vivante et efficace qui agit aujourd’hui et accomplit ce qu’elle signifie : « Courage pape François ! Courage chefs et représentants des autres confessions chrétiennes ! Courage à toi, peuple tout de Dieu, et au travail parce que je suis avec vous, dit le Seigneur ! Mon Esprit sera avec vous. »
_____________________________________
Traduction de l’Italien par Cathy Brenti