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	<title>Padre Raniero Cantalamessa &#187; Sermons de la Maison Pontificale</title>
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		<title>« JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ ET LA VIE » Cinquième Prédication, Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 22 Mar 2024 15:29:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans notre itinéraire à travers le Quatrième Évangile pour découvrir qui est Jésus pour nous, nous voilà arrivés à la dernière étape. Nous entrons dans ce qu&#8217;on appelle habituellement « Les discours d&#8217;adieu » de Jésus à ses Apôtres. Cette fois, je ne tenterai même pas de résumer le contexte et de mettre en évidence ses différentes unités et subdivisions. Cela reviendrait à essayer de dessiner des cases et de distinguer des secteurs dans une coulée de lave descendant du cratère. Passons donc directement à ce que nous entendons relever dans cette méditation :<br />
« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : &laquo;&nbsp;Je pars vous préparer une place&nbsp;&raquo; ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14, 3-6).<br />
« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », voilà bien des paroles qu&#8217;une seule personne au monde pouvait prononcer et a prononcées de fait. Le Christ est en même temps le chemin et le but du voyage. En tant que Verbe éternel du Père, il est la vérité et la vie ; en tant que Verbe fait chair, il est le chemin.<br />
Nous avons eu l&#8217;occasion de contempler le Christ comme Vie, en commentant sa parole « Je suis le pain de la vie », comme Vérité en commentant son autre parole « Je suis la lumière du monde ». Concentrons-nous donc sur le Christ Chemin. Après avoir contemplé le Christ comme don, nous avons la possibilité de le contempler comme modèle. « Puisque – écrit Kierkegaard – le Moyen Âge s&#8217;était de plus en plus égaré en mettant l&#8217;accent sur le côté du Christ comme modèle, Luther a accentué l&#8217;autre côté, affirmant qu&#8217;il est un don et qu’il revient à la foi de l&#8217;accepter ». « Mais maintenant &#8211; ajoute le même auteur &#8211; nous devons aussi insister sur le Christ comme modèle, si nous ne voulons pas que la doctrine sur la foi se transforme en une feuille de vigne qui cache les omissions les plus antichrétiennes . »<br />
Jésus continue de dire à ceux qu&#8217;il rencontre &#8211; c&#8217;est-à-dire à nous en ce moment &#8211; ce qu&#8217;il disait aux Apôtres et à ceux qu&#8217;il a rencontrés au cours de sa vie terrestre : « Venez à ma suite », ou au singulier « Suis-moi ! » La suite (en grec akolouthia) du Christ est un thème sans limites, qui a fait l’objet du livre le plus aimé et le plus lu dans l&#8217;Église après la Bible, à savoir L&#8217;Imitation du Christ. Nous nous limiterons à en dire ce qui nous servira pour passer à quelques applications pratiques, toujours d&#8217;ordre spirituel et personnel, comme nous nous le sommes fixé dans ces méditations.<br />
Le thème de la suite du Christ occupe une place importante dans le Quatrième Évangile. Suivre Jésus est presque synonyme de croire en lui. Mais croire est une attitude de l’esprit et de la volonté ; l&#8217;image du « chemin » et de la « marche » met en évidence un aspect important de la foi, qui est la « marche », c&#8217;est-à-dire le dynamisme qui doit caractériser la vie du chrétien et la répercussion que la foi doit avoir sur son mode de vie. À la différence de la foi et de l’amour, la sequela n’indique pas seulement une disposition de l’esprit et du cœur, mais elle trace pour le disciple un programme de vie qui implique un partage total de la manière de vivre, du destin et de la mission du Seigneur.<br />
*    *    *<br />
En mettant l&#8217;accent sur l&#8217;épisode du lavement des pieds, Jean a voulu souligner un domaine particulier et prioritaire de la suite du Christ, celui du service (Jn 13, 12-15). Mais je ne parlerai pas du service. J&#8217;ai consacré la dernière prédication du Carême dernier à ce thème et il n&#8217;est pas nécessaire que j’y revienne. Aussi parce que je crois être le moins qualifié pour parler de service, ayant été dans ma vie presque exclusivement au « service de la Parole » qui, aussi important soit-il, est relativement facile et plus gratifiant que bien d&#8217;autres services dans l&#8217;Église.<br />
Je voudrais plutôt parler de ce qui caractérise la suite du Christ et la distingue de tout autre type de suite. On dit d&#8217;un artiste, d&#8217;un philosophe, d&#8217;un homme de lettres qu&#8217;il s&#8217;est formé à l&#8217;école de tel ou tel maître renommé. On dit aussi de nous, les religieux, que nous avons été formés à l&#8217;école, qui de Benoît, qui de Dominique, qui de François, qui d&#8217;Ignace de Loyola et qui d&#8217;autres hommes ou femmes. Mais il y a une différence essentielle entre cette suite et celle du Christ. On la trouve exprimée &#8211; on ne pourrait mieux faire &#8211; par les paroles de Jean lui-même, à la fin du Prologue de son Évangile : « La Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. » (Jn 1, 17)<br />
Pour nous religieux, cela signifie que la règle nous a été donnée par notre Fondateur ou notre Fondatrice, mais que la grâce et la force pour la mettre en pratique ne peuvent nous venir que de Jésus-Christ. Pour nous comme pour tous les chrétiens, cela signifie aussi autre chose d’ encore plus radical, que l&#8217;Évangile nous a été donné par le Jésus terrestre, mais que la capacité de l&#8217;observer et de le mettre en pratique ne nous vient que du Christ ressuscité, par son Esprit !<br />
Saint Thomas d&#8217;Aquin a écrit à ce sujet des paroles qui, de la bouche d&#8217;un médecin moins autoritaire que lui, nous laisseraient perplexes. Dans son commentaire sur la parole paulinienne « La lettre tue, mais l&#8217;Esprit donne la vie » (2 Co 3, 6), il écrit : « Par lettre nous entendons toute loi écrite qui reste en dehors de l&#8217;homme, même les préceptes moraux contenus dans l&#8217;Évangile ; c&#8217;est pourquoi même la lettre de l&#8217;Évangile tuerait si la grâce de la foi qui guérit n&#8217;y était pas ajoutée  ». Et peu avant, il disait explicitement que « la grâce qui nous guérit » n&#8217;est rien d&#8217;autre que « la même grâce du Saint-Esprit » donnée aux croyants . Saint Augustin l&#8217;a compris par expérience personnelle et a donc inventé sa prière extraordinaire : « Vous m’ordonnez la continence Seigneur ; donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît  ».<br />
C&#8217;est pourquoi plusieurs parties des discours de Jésus lors de la Dernière Cène ont pour objet l&#8217;Esprit Paraclet qu&#8217;il enverrait sur les Apôtres. Rappelons quelques-unes de ses promesses à ce propos :<br />
J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. (Jn 16, 12-14)<br />
Si Jésus est « le Chemin » (en grec, odòs), le Saint-Esprit est « le Guide » (en grec, odegòs ou odegìa). C&#8217;est ainsi que saint Grégoire de Nysse le définissait déjà , et c&#8217;est ainsi que l&#8217;Église latine l&#8217;invoque dans le Veni Creator. Les deux versets « Ductore sic te praevio – vitemus omne noxium » signifient en fait « avec toi comme guide (ductor), nous éviterons tout mal ».<br />
*    *    *<br />
Parmi les différentes fonctions que Jésus attribue au Paraclet, dans son œuvre en notre faveur, celle sur laquelle nous voulons nous concentrer est celle de Souffleur : « Le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26) « Il vous fera souvenir » : la Vulgate latine traduisait par ipse suggeret vobis, il vous suggérera.<br />
Le souffleur, au théâtre, est caché dans une petite trappe et est invisible pour le public ; tout comme l&#8217;Esprit Saint qui illumine tout, tout en restant invisible et pour ainsi dire en coulisses. Le souffleur prononce les paroles à voix basse pour ne pas être entendu du public, et l&#8217;Esprit parle aussi « à voix basse », doucement. Cependant, contrairement aux souffleurs humains, il ne parle pas aux oreilles, mais au cœur ; il ne suggère pas mécaniquement les paroles de l&#8217;Évangile, comme tirées d&#8217;un scénario, mais les explique, les adapte, les applique aux situations.<br />
Nous parlons naturellement des « inspirations de l’Esprit », ce qu’on appelle aussi les « bonnes inspirations ». La fidélité aux inspirations est le chemin le plus court et le plus sûr vers la sainteté. Nous ne savons pas d’emblée quelle est la sainteté concrète que Dieu veut de chacun de nous ; Dieu seul la connaît et nous la révèle au fur et à mesure que le chemin se déroule. Il ne suffit donc pas d’avoir un programme de perfection clair, à mettre en œuvre progressivement. Il n’existe pas de modèle de perfection identique pour tous. Dieu ne fabrique pas les saints en série, il n&#8217;aime pas le clonage. Chaque saint est une invention inédite de l’Esprit. Dieu peut demander à l’un l’opposé de ce qu’il demande à l’autre. Il s’ensuit que pour parvenir à la sainteté, l’homme ne peut se contenter de suivre des règles générales qui s’appliquent à tous. Il doit aussi comprendre ce que Dieu lui demande à lui, et rien qu’à lui.<br />
Donc, ce que Dieu veut de différent et particulier, chacun le découvrira à travers les événements de la vie, la parole de l&#8217;Écriture, la conduite de son directeur spirituel, mais le moyen principal et ordinaire, ce sont les inspirations de la grâce. Ce sont des sollicitations intérieures de l&#8217;Esprit au plus profond du cœur, à travers lesquelles Dieu non seulement fait connaître ce qu&#8217;il désire de nous, mais donne la force nécessaire, et souvent aussi la joie, pour l&#8217;accomplir, si la personne y consent.<br />
Pensons à ce qui serait arrivé si Mère Teresa de Calcutta s’était obstinée à observer les règles canoniques en vigueur dans les instituts religieux de son époque. Jusqu&#8217;à l&#8217;âge de 36 ans, elle était sœur dans une congrégation religieuse, certes fidèle à sa vocation et dévouée à son travail, mais rien qui puisse prédire quelque chose d&#8217;extraordinaire chez elle. C&#8217;est lors d&#8217;un voyage en train de Calcutta à Darjeeling pour sa retraite spirituelle annuelle que se produit l&#8217;événement qui a changé sa vie. L&#8217;Esprit Saint a « murmuré » à l&#8217;oreille de son cœur une invitation claire : quitte ton ordre, ta vie antérieure, et mets-toi à ma disposition pour une œuvre que je t&#8217;indiquerai. Chez les filles de Mère Teresa, ce jour – le 10 septembre 1946 – est commémoré sous le nom de « Journée de l&#8217;Inspiration ».<br />
Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de décisions importantes pour soi-même ou pour d’autres, l&#8217;inspiration doit être soumise et confirmée par l&#8217;autorité, ou par son père spirituel. En fait, c&#8217;est ce que fit Mère Teresa. On s’expose au danger si on compte uniquement sur son inspiration personnelle.<br />
Les bonnes inspirations ont quelque chose de commun avec l&#8217;inspiration biblique, à part bien sûr l&#8217;autorité et la portée qui sont essentiellement différentes. « Dieu dit à Abraham… », « Le Seigneur parla à Moïse » : ce discours du Seigneur n&#8217;était pas, du point de vue phénoménologique, différent de ce qui se passe dans les inspirations de la grâce. La voix de Dieu, même au Sinaï, ne résonnait pas à l&#8217;extérieur, mais à l&#8217;intérieur du cœur sous forme de clarté, d&#8217;impulsions, venant de l&#8217;Esprit Saint. Les dix commandements n’ont pas été gravés par le doigt de Dieu sur des tables de pierre (il nous est difficile de l’imaginer !), mais dans le cœur de Moïse qui les a ensuite gravés sur des tables de pierre. « C’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 21) ; c&#8217;était eux qui parlaient, mais poussés par le Saint-Esprit ; ils répétaient avec leur bouche ce qu&#8217;ils entendaient dans leur cœur. Dieu, dit le prophète Jérémie, inscrit sa loi dans les cœurs (cf. Jr 31, 33).<br />
Toute fidélité à une inspiration est récompensée par des inspirations de plus en plus fréquentes et plus fortes. C&#8217;est comme si l&#8217;âme s&#8217;entraînait pour parvenir à une perception de plus en plus claire de la volonté de Dieu et à une plus grande facilité pour l&#8217;accomplir.<br />
*    *    *<br />
Le problème le plus délicat en matière d&#8217;inspirations a toujours été celui de discerner celles qui viennent de l&#8217;Esprit de Dieu de celles qui viennent de l&#8217;esprit du monde, de ses propres passions ou de l&#8217;esprit du mal. Le thème du discernement des esprits a connu une évolution notable au fil des siècles. À l’origine, il était conçu comme le charisme qui servait à distinguer – parmi les paroles, prières et prophéties prononcées dans l’assemblée – celles qui venaient de l’Esprit de Dieu et celles qui n’en venaient pas. Dans son exercice communautaire, le charisme de prophétie doit s&#8217;accompagner, pour l&#8217;Apôtre, de celui du discernement des esprits : « à un autre [est donné] de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations » (1 Co 12, 10).<br />
Le sens originel du charisme, compris par Paul, semble très précis et limité. Il s&#8217;agit de la réception de la prophétie elle-même, de son évaluation, par un ou plusieurs membres de l&#8217;assemblée, eux aussi dotés d&#8217;un esprit prophétique. Mais cela non plus ne repose pas sur une analyse rationnelle, mais plutôt sur l&#8217;inspiration de l&#8217;Esprit lui-même. Le sens du discernement (diakrisis) oscille donc entre distinguer et interpréter : distinguer si c&#8217;est l&#8217;Esprit de Dieu qui a parlé ou un autre esprit, interpréter ce que l&#8217;Esprit a voulu dire dans une situation concrète. La recommandation bien connue de l&#8217;Apôtre fait référence à ce même don de discernement : « N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le ; éloignez-vous de toute espèce de mal. » (1 Th 5, 19-22)<br />
Si l&#8217;on doit tenir compte de l&#8217;expérience actuelle des mouvements pentecôtistes et charismatiques, il faut penser que ce charisme consistait dans la capacité de l&#8217;assemblée, ou de certains de ses membres, à réagir activement à une parole prophétique, une citation biblique ou une prière, en exprimant &#8211; par l&#8217;exclamation « Je confirme ! », ou par d&#8217;autres petits signes de la tête et de la voix &#8211; l&#8217;approbation de la parole entendue, ou en montrant, au contraire &#8211; par le silence et en passant à autre chose &#8211; un jugement négatif. De cette manière, la vraie et la fausse prophétie en viennent à être jugées « aux fruits » qu&#8217;elles produisent ou non, comme le recommandait Jésus (cf. Mt 7, 16). Ce sens originel du discernement des esprits – soit dit en passant &#8211; pourrait être très pertinent encore aujourd&#8217;hui dans les débats et les rencontres, comme ce que nous commençons à vivre dans le dialogue synodal.<br />
Par la suite, dans la spiritualité orientale comme occidentale, le charisme de discernement des esprits sert avant tout à discerner les inspirations du disciple de la part d’un ancien (comme dans le monachisme), et plus généralement à discerner ses propres inspirations. L&#8217;évolution n&#8217;est pas arbitraire ; il s’agit en fait du même don, même appliqué à des sujets et des contextes différents : le contexte communautaire dans le premier cas, personnel dans le second.<br />
Il existe des critères de discernement que l’on pourrait qualifier d’objectifs. Dans le champ doctrinal ils se résument, pour Paul, à la reconnaissance du Christ comme Seigneur : « Si quelqu’un parle sous l’action de l’Esprit de Dieu, il ne dira jamais : &laquo;&nbsp;Jésus est anathème&nbsp;&raquo; ; et personne n’est capable de dire : &laquo;&nbsp;Jésus est Seigneur&nbsp;&raquo; sinon dans l’Esprit Saint » (1 Co 12, 3) ; pour Jean, les critères se résument à la foi au Christ et à son incarnation :<br />
Bien-aimés, ne vous fiez pas à n’importe quelle inspiration, mais examinez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde. Voici comment vous reconnaîtrez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu. Tout esprit qui refuse de proclamer Jésus, celui-là n’est pas de Dieu. (1 Jn 4, 1-3)<br />
Dans le domaine moral, un critère fondamental est donné par la cohérence de l&#8217;Esprit de Dieu avec lui-même. Il ne peut demander quelque chose qui soit contraire à la volonté divine, telle qu&#8217;elle s&#8217;exprime dans l&#8217;Écriture, dans l&#8217;enseignement de l&#8217;Église et dans les devoirs de son état. Une inspiration divine ne nous demandera jamais d&#8217;accomplir des actes que l&#8217;Église considère comme immoraux, quelques soient les arguments spécieux que la chair soit capable de suggérer dans ces cas-là ; par exemple, que Dieu est amour et que donc tout ce qui est fait par amour vient de Dieu.<br />
Parfois, cependant, ces critères objectifs ne suffisent pas car il n’est pas question de choisir entre le bien et le mal, mais entre un bien et un autre bien, et il s&#8217;agit de voir quelle est la chose que Dieu veut dans une circonstance précise. C&#8217;est avant tout pour répondre à cette exigence que saint Ignace de Loyola avait développé sa doctrine sur le discernement.<br />
J’ai presque honte d’aborder le sujet dans ce lieu… mais disons au moins quelques mots. Saint Ignace nous invite à observer les intentions &#8211; il les appelle les « esprits » &#8211; qui se cachent derrière un choix et les réactions qu&#8217;il provoque . On sait que ce qui vient de l’Esprit de Dieu apporte joie, paix, tranquillité, douceur, simplicité, lumière. Ce qui vient de l’esprit du mal, à l’inverse, apporte avec lui trouble, agitation, inquiétude, confusion et ténèbres. L&#8217;Apôtre le souligne en opposant les fruits de la chair &#8211; inimitiés, discorde, jalousie, dissensions, divisions, envie &#8211; et les fruits de l&#8217;Esprit qui sont plutôt « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23).<br />
Dans la pratique, les choses sont, il est vrai, plus complexes. Une inspiration peut venir de Dieu et pourtant provoquer de grands troubles. Mais cela n’est pas dû à une inspiration douce et paisible comme tout ce qui vient de Dieu ; cela naît plutôt de la résistance à l&#8217;inspiration ou du fait qu&#8217;il nous demande quelque chose que nous ne sommes pas prêts à lui donner. Si on accueille l’inspiration, le cœur se retrouve bientôt dans une paix profonde. Dieu récompense chaque petite victoire dans ce domaine, faisant sentir à l&#8217;âme son approbation, qui est la joie la plus pure qui existe au monde.<br />
Un domaine dans lequel il est important de pratiquer le discernement – au-delà de celui des intentions et des décisions – est celui des sentiments. Rien n&#8217;est plus insidieux que l&#8217;amour. La nature est très habile à faire passer comme venant de l’esprit ce qui en réalité vient de la chair. Dans ce domaine, il est plus que jamais nécessaire de mettre en pratique le conseil que donnait le poète latin Ovide sur les maux de l&#8217;amour : « Principiis obsta ». : « Oppose-toi au commencement ». Sero medicina paratur : C’est trop tard pour le remède, quand les maux, à cause de trop de retards, ont gagné de force . »<br />
*    *    *<br />
Le fruit concret de cette méditation doit être une décision renouvelée de nous confier entièrement à la direction intérieure de l&#8217;Esprit Saint, comme pour une sorte de « direction spirituelle ». Nous devons tous nous abandonner au Maître intérieur qui nous parle sans bruit de mots. Comme de bons comédiens, nous devons garder l&#8217;oreille ouverte, dans les grandes et petites occasions, à la voix de ce « souffleur » caché, pour jouer fidèlement notre rôle sur la scène de la vie. C&#8217;est ce qu&#8217;entend l&#8217;expression « docilité à l&#8217;Esprit ».<br />
C&#8217;est plus facile qu&#8217;on ne le pense, car il nous parle à l’intérieur, nous apprend tout, nous instruit sur tout. Parfois, un simple regard intérieur, un mouvement du cœur, un instant de recueillement et de prière suffisent. Jean écrit dans sa Première Lettre :<br />
Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin d’enseignement. Cette onction vous enseigne toutes choses, elle qui est vérité et non pas mensonge (1 Jn 2, 27).<br />
Sur ces paroles, saint Augustin instaure un débat insolite et hardi avec l&#8217;Apôtre. Dans son commentaire de la Première Lettre de Jean, il écrit :<br />
Je dis donc à Jean : Ceux à qui vous parliez avaient-ils l&#8217;onction ? […] Pourquoi avez-vous écrit cette épître? Pourquoi instruisiez-vous ceux à qui vous l&#8217;adressiez ? […] Remarquez ici, mes frères, une grande et mystérieuse chose. Le bruit de nos paroles frappe vos oreilles, mais le maître vous parle intérieurement. […] Nous pouvons, par le son de notre voix, vous adresser des leçons ; mais si Dieu n&#8217;est pas dans votre cœur pour vous instruire, c&#8217;est inutilement que nous nous faisons entendre .<br />
Si accueillir les inspirations est important pour tout chrétien, c’est vital pour ceux qui ont une charge de gouvernement dans l’Église. Ce n&#8217;est qu’ainsi que l&#8217;on permet à l’Esprit du Christ de guider lui-même son Église à travers ses représentants humains. Il n&#8217;est pas nécessaire que tous les passagers d&#8217;un navire aient l’oreille collée à la radio de bord pour recevoir des précisions sur la route, sur d’éventuels icebergs et sur les conditions météorologiques, mais il est essentiel que les responsables de bord l’aient. C’est d’une « inspiration divine », courageusement accueillie par le pape saint Jean XXIII, qu’est né le Concile Vatican II. De la même manière sont nés après lui d’autres gestes prophétiques, dont ceux qui viendront après nous prendront conscience.<br />
Qu’en cette Pâque le Seigneur ressuscité fasse lui-même résonner dans notre cœur l’un ou l’autre de ses divins « Je Suis » sur lesquels nous avons médité pendant ce Carême. Surtout celui qui proclame sa victoire pascale : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. »  (11, 25-26).<br />
Saint-Père, frères et sœurs : Joyeuse et Sainte Pâque !<br />
__________________________<br />
Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.S. Kierkegaard, Journal, X 1 A 154.<br />
  2.Thomas d’Aquin, Summa theologiae, I-IIae, q. 106, a. 2.<br />
  3.Ibid., q. 106, a. 1; cf. Augustin, De Spiritu et littera, 21, 36.<br />
  4.Augustin, Confessions X,  29.<br />
  5.Grégoire de Nysse,  De Fide  (PG, 45, 141C).<br />
  6.Cf. Ignace de Loyola, Exercices spirituels, IVème  semaine.<br />
  7.Ovide, Remedia amoris, V, 91.<br />
  8.Augustin, Sur la Première Lettre de Jean III, 13.</p>
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		<title>« JE SUIS LA RÉSURRECTION ET LA VIE » -  Quatrième Prédication Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 15 Mar 2024 12:43:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Dans notre commentaire des solennels « Je Suis » prononcés par le Christ dans l&#8217;Évangile de Jean, nous sommes arrivés au chapitre 11. Il est entièrement occupé par l&#8217;épisode de la résurrection de Lazare. L’enseignement que Jean a voulu transmettre à l’Église avec la savante composition du chapitre peut se résumer en trois points :[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans notre commentaire des solennels « Je Suis » prononcés par le Christ dans l&#8217;Évangile de Jean, nous sommes arrivés au chapitre 11. Il est entièrement occupé par l&#8217;épisode de la résurrection de Lazare. L’enseignement que Jean a voulu transmettre à l’Église avec la savante composition du chapitre peut se résumer en trois points :<br />
Premier point : Jésus ressuscite son ami Lazare (Jn 11, 1-44).<br />
Deuxième point : La résurrection de Lazare fait condamner Jésus à mort (11,<br />
le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation. »  Alors, l’un d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : « Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre 47-50) :<br />
Les grands prêtres et les pharisiens réunirent donc le Conseil suprême ; ils disaient : « Qu’allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de signes. Si nous intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. »<br />
Troisième point : La mort de Jésus entraînera la résurrection de tous ceux qui croient en lui (11, 51-53). En fait, l’évangéliste explique :<br />
Ce qu’il disait là ne venait pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ;  et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. À partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer.<br />
En résumé,  la résurrection de Lazare provoque la mort de Jésus ; la mort de Jésus provoque la résurrection de quiconque croit en lui !<br />
*     *     *<br />
Nous pouvons maintenant nous concentrer sur la parole d’autorévélation contenue dans le contexte :<br />
Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »  Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »  Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. »  (11, 23-25)<br />
« Je suis la résurrection ! » Nous pouvons nous demander de quelle résurrection Jésus parle ici. Marthe pense à la résurrection finale. Jésus ne nie pas cette résurrection « au dernier jour », qu&#8217;il promet lui-même ailleurs (Jn 6, 54), mais il annonce ici quelque chose de nouveau, à savoir que la résurrection commence maintenant pour ceux qui croient en lui. Saint Augustin développe : « Le Seigneur Jésus voulait nous parler d’une certaine résurrection qui précéderait celle des morts, mais qui ne ressemblerait ni à celle de Lazare, ni à celle du fils de la veuve de Naïm […] qui ont ressuscité pour mourir à nouveau, […] pour nous indiquer un genre différent de résurrection . »<br />
Comme on peut le constater, l’idée d’une résurrection « spirituelle » et existentielle, qui s’opère déjà dans cette vie, grâce à la foi, n’était pas inconnue dans la tradition chrétienne. La nouveauté s&#8217;est faite lorsqu’on a voulu en faire le seul sens de la parole de Jésus. La position de Bultmann est bien connue, elle est aujourd&#8217;hui largement dépassée, mais était dominante lorsque j&#8217;étudiais la théologie. La résurrection dont parle Jésus est pour lui une résurrection existentielle, un éveil de la conscience, fondé sur la foi. Nous sommes sur la ligne du vague « appel à la décision » et du « se décider pour Dieu », auquel il réduit presque tout le message de l&#8217;Évangile.<br />
Mais Jean consacre deux chapitres entiers de son Évangile à la résurrection corporelle de Jésus, et nous offre certaines des informations les plus détaillées sur le sujet. Pour lui, ce n’est pas seulement « la cause de Jésus » &#8211; c’est-à-dire son message &#8211; qui est ressuscitée des morts – comme l’a écrit quelqu’un – mais sa personne  !<br />
La résurrection actuelle ne remplace pas la résurrection finale du corps, mais elle en est la garantie. Elle ne rend pas inutile la résurrection du Christ du tombeau, mais se base précisément sur elle. Jésus peut dire « Je suis la résurrection », car il est le Ressuscité ! Avant Jean, c&#8217;est l&#8217;apôtre Paul qui affirmait le lien indissociable entre la foi chrétienne et la résurrection réelle du Christ. Il est toujours utile et salutaire de se souvenir de ses paroles véhémentes aux Corinthiens :<br />
Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu ;  et nous faisons figure de faux témoins de Dieu, pour avoir affirmé, en témoignant au sujet de Dieu, qu’il a ressuscité le Christ, alors qu’il ne l’a pas ressuscité si vraiment les morts ne ressuscitent pas. Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité.  Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés (1 Co 15, 14-17).<br />
Jésus lui-même avait annoncé sa résurrection comme le signe par excellence de l&#8217;authenticité de sa mission. À ses adversaires qui lui demandaient un signe, il donne une réponse qui ne peut guère être attribuée à quelqu’un d’autre qu’à Jésus lui-même :<br />
Il leur répondit : « Cette génération mauvaise et adultère réclame un signe, mais, en fait de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. En effet, comme Jonas est resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, le Fils de l’homme restera de même au cœur de la terre trois jours et trois nuits (Mt 12, 39-40).<br />
Ses adversaires savaient bien que Jonas n&#8217;était pas resté pour toujours dans le ventre de la baleine, mais qu&#8217;au bout de trois jours il en était sorti.<br />
J&#8217;ai parlé, dans une de mes précédentes méditations, du préjugé présent chez les non-croyants vis-à-vis de la foi, qui n&#8217;est pas différent de celui qu&#8217;ils critiquent chez les croyants. En fait, ils reprochent aux croyants de ne pas pouvoir être objectifs, puisque la foi leur impose, dès le départ, la conclusion à laquelle ils doivent parvenir, sans se rendre compte qu’il se passe la même chose entre eux. Si l’on part de la conviction que Dieu n’existe pas, que le surnaturel n’existe pas et que les miracles ne sont pas possibles, la conclusion à laquelle on parviendra est également donnée dès le départ, et est donc littéralement un préjugé.<br />
La résurrection du Christ en constitue le cas le plus exemplaire. Aucun événement de l’Antiquité n’est étayé par autant de témoignages de première main que celui-ci. Certains d’entre eux remontent à des personnalités de la trempe intellectuelle de Saul de Tarse qui avait auparavant farouchement combattu cette croyance. Il fournit une liste détaillée de témoins, dont certains sont encore en vie, qui auraient donc facilement pu le désavouer (1 Co 15, 6-9).<br />
On souligne souvent les divergences sur les lieux et les moments des apparitions, sans se rendre compte que cette coïncidence imprévue sur le fait central est une preuve de la vérité historique de celui-ci, plutôt que sa négation. Pas d’« harmonie préétablie » dans ce cas ! Avant d&#8217;être mis par écrit, les événements de la vie de Jésus ont été transmis oralement pendant des décennies, et variations et adaptations dans les détails sont typiques de chaque récit qu’une communauté vivante et en expansion fait de ses origines selon les lieux et les circonstances. C’est la conclusion à laquelle sont parvenues les recherches critiques les plus récentes et les plus accréditées sur les Évangiles .<br />
Mais il n’y a cependant pas que les apparitions. Saint Jean Chrysostome a, à cet égard, une page célèbre, à laquelle aucune investigation critique moderne n&#8217;a rien enlevé de sa force de conviction. Voilà ce qu’il disait dans une homélie au peuple :<br />
Comment douze hommes ignorants, qui avaient passé leur vie sur les étangs, sur les fleuves, dans les déserts, qui n’avaient peut-être jamais mis les pieds dans une ville ou sur une place publique, auraient-ils osé former une si grande entreprise ? Comment leur serait venue la pensée de lutter contre le monde entier ? […] Ne se seraient-ils pas dit à eux-mêmes: Qu’est-ce que ceci? Il n’a pu se sauver lui-même, et il nous défendrait? Vivant, il ne s’est pas aidé; et mort, il nous tendrait la main ? Vivant, il n’a pas soumis un seul peuple, et nous, à son nom seul, nous soumettrions le monde entier? Quoi de plus déraisonnable, je ne dis pas qu’une telle entreprise, mais qu’une telle pensée ? Il est donc évident que s’ils ne l’avaient pas vu ressuscité, s’ils n’avaient pas eu la preuve la plus manifeste de sa puissance, ils n’eussent point joué un tel jeu .<br />
A toutes ces preuves, le non-croyant ne peut qu’opposer que la conviction que la résurrection d&#8217;entre les morts est quelque chose de surnaturel, et que le surnaturel n&#8217;existe pas. Et qu’est-ce que tout cela, sinon justement un préjugé et un « a priori » ?<br />
« Fides christianorum resurrectio Christi est », écrivait saint Augustin : « La foi des chrétiens est la résurrection du Christ » Et il ajoutait : « Tout le monde croit que Jésus est mort, même les réprouvés le croient, mais tout le monde ne croit pas qu&#8217;il est ressuscité et on n&#8217;est pas chrétien si l&#8217;on n’y croit pas . » C’est le véritable article par lequel « l’Église tient ou tombe ». Dans les Actes, les Apôtres sont simplement définis comme des « témoins de sa résurrection » (Ac 1, 22 ; 2, 32). Cela valait donc la peine d’y rafraîchir notre foi, avant de célébrer liturgiquement cette résurrection dans quelques semaines.<br />
*     *      *<br />
Ce n&#8217;est que maintenant &#8211; après avoir réaffirmé le fait historique de la résurrection du Christ &#8211; que nous pouvons consacrer notre attention au sens existentiel de la parole de Jésus « Je suis la résurrection et la vie ».<br />
En commentant l&#8217;épisode des morts ressuscités et apparus à Jérusalem au moment de la mort du Christ (Mt 27, 52-53), saint Léon le Grand écrit : « Que les signes de la résurrection à venir apparaissent maintenant dans la Ville Sainte [c'est-à-dire dans l'Église] et que ce qui doit s&#8217;accomplir un jour dans les corps, puisse maintenant s&#8217;accomplir dans les cœurs . » Il existe, autrement dit, deux types de résurrection : il y a une résurrection du corps qui aura lieu au dernier jour et il y a une résurrection du cœur qui doit avoir lieu chaque jour !<br />
La meilleure façon de découvrir ce que l’on entend par résurrection du cœur est d’observer ce que la résurrection physique de Jésus a produit sur le plan spirituel dans la vie des Apôtres. Pierre commence sa première lettre en disant :<br />
Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts,  pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux (1Pt 1,3-4).<br />
La résurrection du cœur, c’est donc l’ espérance qui renaît. Curieusement, le mot « espé-rance » est absent de la prédication de Jésus. Les Evangiles rapportent beaucoup de ses pa-roles sur la foi et la charité, mais aucune sur l’espérance, même si, comme nous allons le voir, toutes ses prédications proclament qu’il y a une résurrection des morts et une vie éternelle. Au contraire, après Pâques, nous voyons l’idée et le sentiment de l’espérance exploser littéralement dans la prédication des apôtres. Dieu lui-même est défini comme « le Dieu de l’espérance » (Rm 15,13). L’absence de paroles sur l’espérance dans l’Evangile s’explique simplement : le Christ devait d’abord mourir et ressusciter. En ressuscitant, il a ouvert la source de l’espérance ; il a inauguré l’objet même de l’espérance théologale qui est une vie avec Dieu au-delà de la mort.<br />
Essayons de voir ce qu&#8217;une renaissance de l&#8217;espérance pourrait produire dans notre vie spirituelle. Les Actes des Apôtres racontent ce qui s&#8217;est passé un jour devant la porte du temple de Jérusalem appelée « la Belle Porte ». Près d’elle gisait un infirme qui demandait l’aumône. Un jour, Pierre et Jean sont passés par là et nous savons ce qui s&#8217;est passé. L&#8217;infirme, guéri, se releva d&#8217;un bond et finalement, après on ne sait combien d&#8217;années où il était resté là, abandonné, il franchit lui aussi cette porte et entra dans le Temple « bondissant et louant Dieu » (Ac 3, 1-9).<br />
Il pourrait se produire quelque chose de semblable pour nous, grâce à l’espérance. Nous nous trouvons nous aussi souvent, spirituellement, dans la position de l’infirme au seuil du Temple ; inertes et tièdes, comme paralysés devant les difficultés. Mais voilà que l’espérance divine passe, portée par la parole de Dieu, et elle nous dit à nous aussi, comme Pierre à l’infirme et Jésus au paralytique : « Lève-toi et marche ! » (Mc 2, 11) Alors, nous nous levons d’un bond et nous entrons finalement au cœur de l’Eglise, de manière nouvelle et joyeuse, prêts à prendre des tâches et responsabilités que la Providence ou l’obéissance nous demandent. Ce sont les miracles quotidiens de l’espérance. Elle accomplit vraiment des miracles ; elle remet debout des milliers d’infirmes, mille fois.<br />
Ce qui est extraordinaire avec l’espérance, c’est que sa présence change tout, même quand, extérieurement, rien ne change. J’en ai un petit exemple dans ma vie. Je souffre du froid beaucoup plus que de la chaleur. En Italie, au mois de mars, au début du printemps, la température est à peu près la même que fin octobre et début novembre. Et pourtant, je me suis rendu compte que le froid de mars me déprimait moins que le froid de novembre. Je me suis demandé pourquoi et j’ai finalement trouvé la réponse : le froid de novembre est un froid sans espérance parce qu’on va vers l’hiver, alors que le froid de mars est un froid avec de l’espérance parce qu’on va vers l’été !<br />
*   *   *<br />
La Lettre aux Hébreux compare l’espérance à « une ancre sûre et solide pour l’âme ». Sûre et solide car elle est jetée non pas dans la terre, mais dans le ciel ; non pas dans le temps, mais dans l’éternité, « au-delà du rideau, dans le Sanctuaire » (He 6, 18-19). Cette image de l’espérance est devenue classique. Mais nous en avons une autre, dans un certain sens oppo-sée à la première : la voile. Si l’ancre est ce qui donne au bateau de l’assurance et qui le maintient stable dans le ballottement de la mer, la voile est ce qui le fait se mouvoir et avancer sur la mer. L’espérance agit de ces deux manières, dans le bateau de l’Eglise et dans nos propres vies. Elle est vraiment comme une voile qui prend le vent et qui, sans bruit, le transforme en une force motrice qui le mène au large ou vers le rivage. Comme la voile qui, dans les mains d’un bon marin, parvient à utiliser tous les vents pour faire avancer le bateau dans la direction voulue, ainsi l’espérance.<br />
D’abord, l’espérance nous vient en aide dans notre chemin personnel de sanctification. Elle devient, en ceux qui la pratiquent, le principe même du progrès spirituel. En effet, nous l’avons vu, elle est à l’affût pour découvrir des « possibilités de bien » toujours nouvelles, car il y a toujours quelque chose à faire. Elle ne permet donc pas de s’endormir dans la tiédeur et l’acédie. L’espérance est tout le contraire de ce qu’on pense parfois &#8211; une belle disposition intérieure poétique, qui aiderait à rêver et à se construire des mondes imaginaires. Au contraire, elle est très concrète et pratique ; elle passe son temps à vous mettre sous les yeux de nouvelles tâches à accomplir.<br />
S’il n’y avait absolument plus rien à faire dans une situation – nous dit le philosophe Kierke-gaard dans un de ses discours édifiants  &#8211; alors ce serait la paralysie et le désespoir. Mais l’espérance trouve toujours quelque chose à faire pour améliorer la situation : travailler plus, être plus obéissants, plus humbles, plus mortifiés… Quand vous êtes tenté de vous dire : « Il n’y a plus rien à faire » (c’est encore Kierkegaard qui nous parle), voilà que l’espérance s’avance et vous dit : « Prie ! » Vous répondez : « Mais j’ai déjà prié ! » et elle reprend : « Prie encore ! » Et même quand la situation s’aggraverait jusqu’à l’extrême, qu’il semblerait qu’il n’y aurait plus rien à faire, voilà que l’espérance vous ajouterait encore une tâche : supporter jusqu’au bout et ne pas perdre patience.<br />
Ces objectifs soulignés par le philosophe croyant sont exigeants, voire même héroïques. Il est clair qu’ils ne sont pas possibles avec nos seules forces, mais seulement par la grâce de Dieu qui vient à notre aide et ne nous laisse pas seuls.<br />
L’espérance a une relation privilégiée, dans le Nouveau Testament, avec la patience. Elle est le contraire de l’impatience, de la précipitation, du « tout et tout de suite ». Elle est l’antidote du découragement. Elle garde le désir en vie. Elle est aussi une grande pédagogue, au sens où elle ne nous dit pas d’un coup tout ce que nous avons à faire, ou ce que nous pouvons faire. Elle nous présente une possibilité à la fois, elle donne seulement le pain de ce jour. Elle répartit l’effort et elle nous rend ainsi capables de le mener à son terme.<br />
L’Ecriture met constamment cette vérité en lumière : la tribulation n’enlève pas l’espérance, bien plutôt, elle l’accroît. « La tribulation produit la persévérance, la persévérance produit la vertu éprouvée, la vertu éprouvée produit l’espérance » (Rm 5, 4). L’espérance a besoin de la tribulation, comme la flamme a besoin du vent pour se fortifier. Il faut que meurent les raisons humaines d’espérer, l’une après l’autre, pour qu’émerge la vraie raison inébranlable qu’est Dieu. C’est comme la mise à l’eau d’un navire : il faut soustraire au navire le cadre qui le tenait artificiellement lorsqu’il était en construction ; il faut lui enlever l’un après l’autre les étançons, pour qu’il prenne le large et vogue seul sur les eaux.<br />
La tribulation enlève à l’homme tout « point d’appui » et le conduit à n’espérer qu’en Dieu. La tribulation mène à cet état de perfection de l’espérance qui consiste à espérer « contre toute espérance » (Rm 4, 18), s’appuyant uniquement sur la Parole un jour prononcée par Dieu, même quand toutes les raisons humaines d’espérer ont disparu. Telle a été l’espérance de Marie au pied de la croix et la piété populaire n’a pas tort de l’invoquer sous le titre de « Mater spei », mère de l’Espérance.<br />
La force cachée dans l’espérance est merveilleusement décrite dans le texte d’Isaïe :<br />
Les garçons se fatiguent, se lassent,<br />
et les jeunes gens ne cessent de trébucher,<br />
mais ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur<br />
trouvent des forces nouvelles ;<br />
ils déploient comme des ailes d’aigles,<br />
ils courent sans se lasser,<br />
ils marchent sans se fatiguer (Is 40, 30-31).<br />
L’oracle est la réponse à la lamentation du peuple qui disait : « Mon chemin est caché au Seigneur ». Dieu ne promet pas de retirer les raisons de la lassitude et de la fatigue, mais il donne l’espérance. La situation en elle-même reste ce qu’elle était, mais l’espérance donne la force de s’élever au-dessus d’elle.<br />
Dans le livre de l’Apocalypse nous lisons : « Quand le Dragon vit qu’il était jeté sur la terre, il se mit à poursuivre la Femme qui avait mis au monde l’enfant mâle. Alors furent données à la Femme les deux ailes du grand aigle pour qu’elle s’envole au désert » (Ap 12, 13-14). Si l’image des ailes d’aigle s’inspire, comme c’est manifeste, du texte d’Isaïe, cela veut dire que l’Eglise tout entière a reçu les grandes ailes de l’espérance pour pouvoir, à chaque fois, échapper aux attaques du démon et surmonter toute difficulté. Aujourd’hui comme alors !<br />
Terminons en écoutant l&#8217;invocation que l&#8217;Apôtre Paul fait en faveur des fidèles de Rome à la fin de sa Lettre, comme si elle était faite en notre faveur en ce moment :<br />
 Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d’espérance par la puissance de l’Esprit Saint. (Rm 15, 13).<br />
________________________________<br />
Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Augustin, Sur l’Evangile de Jean, 19,9.<br />
  2.W. Marxsen, The Resurrection of Jesus of Nazareth, London 1970.<br />
  3.Cf. J.D.G. Dunn, Christianity in the Making, 3 vol., Grand Rapids, Mich, 2003, résumé dans son ouvrage : A new Perspective on Jesus, Grand Rapids,   Mich, 2005.<br />
  4.Jean Chrysostome, Homélie sur 1 Corinthians, 4, 4 (PG 61, 35 s.).<br />
  5.Augustin, Sur les Psaumes, 120,6.<br />
  6.Léon le Grand, Sermo 66, 3 (PL 54, 366).<br />
  7.Søren Kierkegaard, Les actes de l’amour, Part II,, nr 3.</p>
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		<title>« JE SUIS LE BON BERGER »  - Troisième Prédication de Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 08 Mar 2024 13:46:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Nous poursuivons notre réflexion sur les grands « Je Suis » du Christ dans l’Évangile de Jean. Cette fois, Jésus ne se présente pas à nous avec des symboles de réalités physiques inanimées &#8211; le pain, la lumière -, mais avec un caractère humain, le berger : « Moi » &#8211; dit-il – « je[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Nous poursuivons notre réflexion sur les grands « Je Suis » du Christ dans l’Évangile de Jean. Cette fois, Jésus ne se présente pas à nous avec des symboles de réalités physiques inanimées &#8211; le pain, la lumière -, mais avec un caractère humain, le berger : « Moi » &#8211; dit-il – « je suis le bon pasteur ! » Écoutons la partie du discours dans laquelle on trouve l&#8217;auto-proclamation du Christ :<br />
Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent,  comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. (Jn 10, 11-15)<br />
L&#8217;image du Christ « Bon Pasteur » occupe une place privilégiée dans l&#8217;art et les inscriptions paléochrétiens. Le Bon Pasteur est présenté, selon la forme classique, dans la splendeur de la jeunesse. Il porte la brebis sur ses épaules et la tient fermement par les pattes. L&#8217;image johannique du bon berger se fond désormais à jamais avec celle &#8211; synoptique &#8211; du berger qui part à la recherche de la brebis perdue (Lc 15, 4-7).<br />
Le contexte du passage sur le bon berger est le même que celui des deux chapitres précédents, c&#8217;est-à-dire la discussion avec « les Juifs » qui a lieu à Jérusalem, à l&#8217;occasion de la Fête des Tabernacles. Mais nous savons que, pour Jean, le contexte importe peu car, contrairement aux Synoptiques, il n’a pas le souci de nous donner un récit historique et cohérent de la vie de Jésus (qu&#8217;il semble tenir pour acquis), mais un ensemble de « signes » et d’enseignements du Maître. Ceux-ci n&#8217;apparaissent cependant jamais hors du temps et de l&#8217;espace, comme cela arrive dans les livres de théologie, mais eux aussi situés dans des lieux et des temps précis (parfois plus précis que les Synoptiques eux-mêmes) qui leur confèrent une valeur « historique » au plus profond sens du terme.<br />
*     *     *<br />
Avouons-le : l&#8217;image du bon berger, et celles qui lui sont associées, de la brebis et du troupeau, ne sont plus vraiment à la mode de nos jours. Jésus n&#8217;a-t-il pas peur de blesser notre sensibilité et d&#8217;offenser notre dignité d&#8217;hommes libres en nous appelant ses brebis ? L&#8217;homme d&#8217;aujourd&#8217;hui rejette avec dédain le rôle de brebis et l&#8217;idée de troupeau. Cependant, il ne réalise pas combien il vit en pratique la situation qu’il condamne en théorie. L’un des phénomènes les plus évidents de notre société est la massification. La presse, la télévision, Internet, sont appelés « moyens de communication de masse », mass-médias, non seulement parce qu&#8217;ils informent les masses, mais aussi parce qu&#8217;ils les forment.<br />
Sans s’en rendre compte, on se laisse guider sournoisement par toutes sortes de manipulations et de persuasion occultes. D’autres créent des modèles de bien-être et de comportement, des idéaux et des objectifs de progrès, et on les adopte ; on suit, craignant de perdre le rythme, conditionnés et plagiés par la publicité. Nous mangeons ce qu&#8217;ils nous disent, nous nous habillons selon ce que nous impose la mode, nous parlons comme nous entendons parler. Nous nous amusons quand nous voyons un film en accéléré, avec des gens qui se déplacent par saccades, rapidement, comme des marionnettes ; mais c&#8217;est l&#8217;image que nous aurions de nous-mêmes si nous nous regardions avec un œil moins superficiel.<br />
Pour comprendre dans quel sens Jésus se proclame bon berger et nous appelle ses brebis, il faut connaître l’histoire biblique. Israël était, à l&#8217;origine, un peuple de bergers nomades. Les Bédouins du désert nous donnent aujourd’hui une idée de ce qu’était autrefois la vie des tribus d’Israël. Dans cette société, la relation entre berger et troupeau n’est pas seulement économique, basée sur l’intérêt. Une relation presque personnelle se noue entre le berger et le troupeau. Des jours et des jours passés ensemble dans des endroits solitaires, sans âme qui vive alentour. Le berger finit par tout savoir sur chaque brebis ; la brebis reconnaît la voix du berger qui parle souvent à haute voix à ses brebis, comme s&#8217;il s&#8217;agissait de personnes. Ceci explique pourquoi, pour exprimer sa relation avec l’humanité, Dieu a utilisé cette image devenue aujourd’hui ambiguë. « Berger d&#8217;Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau », prie le psalmiste (Ps 79, 2).<br />
En passant de la situation de tribus nomades à celle de peuple sédentaire, le titre de berger est donné, par extension, également à ceux qui agissent au nom de Dieu sur la terre : les rois, les prêtres, les chefs en général. Mais ici le symbole se scinde, il n’évoque plus seulement des images de protection et de sécurité, mais aussi d’exploitation et d’oppression. A côté de l&#8217;image du bon berger, celle du mauvais berger fait son apparition. Nous trouvons chez le prophète Ézéchiel un terrible réquisitoire contre les mauvais bergers qui ne se nourrissent qu&#8217;eux-mêmes ; ils se nourrissent de lait, s&#8217;habillent de laine, mais ne se soucient pas le moindre du monde des brebis qu&#8217;ils traitent en réalité « avec violence et dureté » (Ez 34, 1 s.). A’ cet acte d&#8217;accusation contre les mauvais bergers suit une promesse : Dieu lui-même prendra un jour soin de son troupeau avec amour :<br />
La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. (Ez 34, 16)<br />
Jésus, dans l&#8217;Évangile, reprend ce schéma du bon et du mauvais pasteur, mais avec une nouveauté. « Moi » – dit-il – « je suis le bon pasteur ! » La promesse de Dieu est devenue réalité, dépassant toutes les attentes.<br />
*     *     *<br />
Il faut ici rappeler l&#8217;intention que nous nous sommes fixée avec ces méditations : une intention personnelle plutôt que « pastorale », faire pénétrer l&#8217;Évangile dans nos vies, pour pouvoir ensuite l&#8217;annoncer au monde avec plus de crédibilité.<br />
Le discours de Jésus a deux acteurs : le pasteur et le troupeau, c&#8217;est-à-dire au singulier chaque brebis. Auquel des deux allons-nous nous identifier ? Saint Augustin, à l&#8217;occasion de l&#8217;anniversaire de son ordination épiscopale, disait au peuple : « Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien ! » : « vobis sum episcopus, vobiscum sum christianus  ». Et à une autre occasion : « Par rapport à vous, nous sommes comme des bergers, mais par rapport au Grand Pasteur, nous sommes des brebis comme vous  ». Oublions donc notre rôle &#8211; vous de pasteurs et moi de prédicateur &#8211; et sentons-nous pour une fois uniquement brebis du troupeau. Rappelons-nous la question qui intéresse Jésus dans le dialogue de Césarée : « Pour vous, qui suis-je ? » Comme s&#8217;il disait : « Oubliez un instant qui je suis aux yeux des autres et concentrez-vous sur vous-mêmes ».<br />
Le grand psychologue Carl Gustav Jung définit le psychiatre comme “A wounded healer”,  « Un guérisseur blessé ». Le sens de sa théorie est qu’il faut connaître ses propres blessures psychologiques pour pouvoir guérir celles des autres et que connaître les blessures des autres aide à guérir les siennes. L&#8217;intuition du psychanalyste s&#8217;applique également aux blessures spirituelles. Le pasteur de l’Église est lui aussi un « guérisseur blessé », un malade qui doit aider les autres à guérir.<br />
Essayons de voir quelle est la principale maladie dont nous devons nous guérir, pour guérir les autres. Quelle est la chose qui, d’un bout à l’autre de la Bible, est inculquée aux brebis concernant Dieu-Pasteur ? C’est de ne pas avoir peur ! Les paroles se pressent dans la mémoire, à commencer par celles de Jésus : « Sois sans crainte, petit troupeau » (Lc 12, 32), « Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi ? » dit-il aux apôtres, après avoir apaisé la tempête (Mt 8, 26). Rappelons-nous également quelques versets familiers des Psaumes, non pas comme de simples citations bibliques, mais en nous les appropriant  lorsque nous les entendons :<br />
 Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien&#8230;<br />
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,<br />
car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. (Ps 22, 1.4)</p>
<p>Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ?<br />
Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? (Ps 26, 1)</p>
<p>Parlons donc de ce « mal obscur » qu’est la peur, qui a un tel pouvoir de voler aux hommes et aux femmes la joie de vivre. La peur est notre condition existentielle ; elle nous accompagne de l&#8217;enfance jusqu&#8217;à la mort. L&#8217;enfant a peur de beaucoup de choses ; on appelle ça les terreurs infantiles ; l&#8217;adolescent a peur du sexe opposé et s&#8217;empêtre parfois dans des complexes de timidité et d&#8217;infériorité ; Jésus a donné un nom à nos principales peurs d&#8217;adultes : la peur du lendemain – « Que mangerons-nous ? » (Mt 6, 31), peur du monde et des puissants, « ceux qui tuent le corps » ( Mt 10, 28).<br />
Sur chacune de ces peurs, il a prononcé son : Nolite timere ! Qui n’est pas une expression vide de sens et impuissante ; elle est efficace, quasi sacramentelle. Comme toutes les paroles de Jésus, elle produit ce qu’elle signifie ; elle n&#8217;est pas comme le simple : « Prenez courage ! »  que nous, êtres humains, nous disons l’un à l’autre.<br />
Mais qu’est-ce que la peur ? Laissons de côté l’angoisse existentielle dont débattent les philosophes depuis maintenant un siècle et demi. Parlons des peurs courantes et familières. On peut dire que la peur est la réaction à une menace contre notre être, la réponse à un danger réel ou présumé ; du plus grand danger de tous qui est celui de la mort, aux dangers particuliers qui menacent soit la tranquillité, soit la sécurité physique, ou notre monde affectif. La peur est une manifestation de notre instinct fondamental de conservation. Selon qu&#8217;il s&#8217;agit de dangers objectifs et réels ou imaginaires, on parle de peurs justifiées et injustifiées, voire de névroses comme claustrophobie, agoraphobie, peur de maladies imaginaires, etc.<br />
La psychologie et la psychanalyse tentent de guérir peurs et névroses en les analysant et en les portant de l&#8217;inconscient au conscient. L&#8217;Évangile ne nous détourne pas de ces moyens humains, il les encourage même, mais il y ajoute quelque chose qu&#8217;aucune science ne peut donner. Saint Paul écrit :<br />
Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? [...] Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. (Rm 8, 35-37)<br />
La libération ici n’est pas dans une idée ou une technique, mais dans une personne ! Le           « dissolvant » de toute peur est le Christ qui dit à ses disciples : « N&#8217;ayez pas peur, j&#8217;ai vaincu le monde » (Jn 16, 33). De la sphère personnelle, l’Apôtre élargit ensuite son regard au grand scénario de l’espace et du temps, et il passe des petites peurs individuelles aux grandes peurs universelles. Il écrit :<br />
 J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances,  ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. (Rm 8, 38-39)<br />
« Ni la mort, ni la vie ! » Le Christ a vaincu ce qui nous fait le plus peur au monde, la mort. La Lettre aux Hébreux dit de lui qu&#8217;il est mort « pour réduire à l&#8217;impuissance par la mort celui qui a le pouvoir de la mort, c&#8217;est-à-dire le diable, et ainsi libérer ceux qui, par peur de la mort, ont été soumis à l&#8217;esclavage toute leur vie ». (He 2, 14-15)<br />
« Ni les hauteurs, ni les abîmes », c&#8217;est-à-dire ni l&#8217;infiniment grand qu&#8217;est l&#8217;univers aux proportions toujours en expansion, ni l&#8217;infiniment petit – l&#8217;atome – dont nous avons découvert, à nos risques et périls, la terrible puissance. Aujourd’hui, nous sommes plus exposés que jamais à ce genre de peurs cosmiques. L’homme moderne ressent avec acuité sa vulnérabilité dans un monde violent et fou. Quel sera l’avenir de notre planète si, malgré les cris d’alarme du Pape et des personnes les plus responsables de la société, nous continuons, en vrille, à consommer et à polluer ?<br />
Au terme de ses réflexions philosophiques sur le danger de la technologie pour l&#8217;homme moderne, Martin Heidegger, presque jetant l&#8217;éponge, s&#8217;est exclamé : « Seul un dieu peut nous sauver  ! » « Un dieu » (avec une minuscule !) est la façon mythique habituelle de parler de quelque chose au-dessus de nous. Nous supprimons, nous, l&#8217;article indéfini et disons « seul Dieu » (et nous savons quel Dieu !) « peut nous sauver » !<br />
Il ne s&#8217;agit pas de reporter nos responsabilités sur Dieu, mais de croire qu&#8217;en fin de compte,  « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » [et qui sont aimés par Dieu !] (Rm 8, 28).  Lorsqu’on a affaire à Dieu, la mesure, c’est l’éternité. On peut être déçu dans le temps, mais pas pour l’éternité. Nous, chrétiens, nous avons une raison bien plus forte que le psalmiste de répéter, face aux bouleversements physiques et moraux du monde :<br />
Dieu est pour nous refuge et force,<br />
secours dans la détresse, toujours offert.<br />
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,<br />
si les montagnes s&#8217;effondrent au creux de la mer. (Ps 45, 2-3)<br />
*     *     *<br />
Mais nous n’avons pas encore pris en considération ce que l’Évangile a de plus consolant à nous dire sur nos peurs et nos angoisses ! Après avoir, de mille manières, exhorté ses disciples à ne pas craindre, Jésus a fait autre chose. On n’avait jamais entendu dire dans la Bible que le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Qu’il les connaît, les guide, prend soin d&#8217;elles, les défend, ça oui, mais pas qu’il donne sa vie pour elles. Jésus a promis de le faire et il l&#8217;a fait !<br />
Il a pris nos peurs sur lui. L&#8217;auteur de la Lettre aux Hébreux dit : « Durant les jours de sa vie terrestre, il offrait des prières et des supplications, avec de grands cris et des larmes, à Dieu qui pouvait le sauver de la mort » (He 5, 7). L&#8217;auteur fait allusion à ce qui est arrivé à Jésus la nuit de Gethsémani. L&#8217;évangéliste Marc raconte que dans le jardin des Oliviers, Jésus  « commença à ressentir de la peur et de l&#8217;angoisse et dit à ses disciples : Mon âme est triste jusqu&#8217;à ma mort. Restez ici et veillez » (Mc 14, 33-34). Jésus se sent seul, coupé de la société humaine ; il demande à ses Apôtres de lui être proches, de rester avec lui. La même Lettre aux Hébreux met en lumière le message consolant que contient pour nous cette page mystérieuse de l’Évangile :<br />
Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours. (He 4, 15-16)<br />
En les prenant sur lui, Jésus a racheté nos peurs et nos angoisses. « C&#8217;est par ses blessures que nous avons été guéris », dit de lui l&#8217;Écriture (Is 53, 5-6 ; 1 P 2, 24). Jésus est le véritable  « guérisseur blessé », dont parlait le psychologue, le blessé qui guérit les blessures. Il a fait de nos peurs et de nos angoisses des occasions de croissance en humanité et en compréhension des autres.<br />
Mais même ceci n’épuise encore pas ce que l’Évangile a à nous dire sur nos peurs. Si tout s&#8217;arrêtait là, notre confiance serait encore incomplète. Nous aurions sous les yeux un exemple héroïque et émouvant à suivre, mais pas une main pour nous soutenir. Mais voici la deuxième grande annonce de l&#8217;Évangile : le guérisseur transpercé est ressuscité des morts et a dit : « Je serai avec vous tous les jours jusqu&#8217;à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il ne nous a pas seulement donné l&#8217;exemple de la manière de surmonter l&#8217;angoisse ; il nous a donné les moyens de la surmonter, sa présence et sa grâce. À Paul attristé par son « écharde dans la chair », le Ressuscité répond : « Ma grâce te suffit ! » (2 Co 12, 9)<br />
Les martyrs en ont fait &#8211; et en font encore ! – l’expérience tangible. Dans les Actes des martyrs carthagénois, mis à mort sous l&#8217;empereur Septime Sévère au début du IIIème siècle (parmi les Actes des martyrs les plus fiables historiquement !), on lit que l&#8217;une d&#8217;eux, nommée Félicité, était enceinte, dans son huitième mois, et que dans les douleurs de l&#8217;enfantement, elle gémissait. L’un des gardiens lui dit : « Si tu te plains maintenant, que feras-tu quand tu seras jetée aux bêtes sauvages dans l’arène ? » Elle répondit : « Maintenant, c&#8217;est moi qui souffre, mais alors, un autre souffrira pour moi  ! »<br />
Nous avons un exemple plus proche de nous. En prison et à la veille d&#8217;être pendu, suite au coup d&#8217;État manqué contre Hitler, le pasteur Dietrich Bonhoeffer écrit ces vers qui sont souvent utilisés comme hymne liturgique :<br />
Environnés de force merveilleuse,<br />
Nous attendons en paix ce qui viendra,<br />
Car, avec Dieu, c&#8217;est une année heureuse,<br />
Un temps nouveau qui pour nous s&#8217;ouvrira .</p>
<p>*     *     *<br />
Nous nous sommes proposés de ne pas parler, dans ces méditations, de ce que nous devons faire pour les autres, mais seulement de ce que Jésus est et fait pour nous, de nous identifier  à la brebis plutôt qu’au berger. Mais il faut faire une petite exception à cette occasion. Malgré toutes les exhortations de l’Évangile, il n’est pas toujours en notre pouvoir de nous libérer de la peur et de l’angoisse ; en revanche, il est en notre pouvoir d’en libérer quelqu’un d’autre (ou de l’aider à s’en libérer).<br />
Pascal écrit dans son Mémorial : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là  ». Il continue d&#8217;agoniser car, dans la dimension d&#8217;éternité dans laquelle il est entré, il n&#8217;y a plus de passé, mais tout est mystérieusement présent, même sa nuit à Gethsémani. Mais il est en agonie aussi d’une autre manière, moins mystérieuse. Il  l’est dans son corps mystique, chez ceux qui sont opprimés par l&#8217;angoisse et la peur à cause de la solitude, de la maladie, de la persécution, de l&#8217;exil, de la guerre. Nous sommes désormais les yeux, la bouche et les mains du Christ. Essayons d&#8217;apporter du réconfort à quelqu’un d&#8217;entre eux et nous entendrons dire en nos cœurs sa parole : « C&#8217;est à moi que vous l&#8217;avez fait » (Mt 25, 40). Nous devons nous aussi – pasteurs ou simples croyants – être des wounded healers, pauvres malades qui guérissent les autres.<br />
Je termine par une anecdote que beaucoup, je pense, connaissent, mais qui nous aide à graver en nous l&#8217;image de Jésus qui nous porte sur ses épaules dans les moments difficiles de notre vie. Il s&#8217;agit d&#8217;un homme qui voit toute sa vie dans un rêve. Voici un bref résumé de l’histoire :<br />
Je marche sur le sable au bord de la mer, laissant derrière moi non pas une, mais deux paires d&#8217;empreintes de pas. Je comprends que la deuxième paire, ce sont les pas de Jésus marchant à mes côtés et je suis heureux. Mais voilà qu’à un moment donné, cette deuxième paire disparaît et seules les empreintes de deux pieds sont visibles sur le sable. Ceci, je comprends, se produit précisément en correspondance avec les moments les plus sombres et les plus difficiles de ma vie. Je m&#8217;en plains et je dis :  « Seigneur, tu m&#8217;as laissé seul juste au moment où j&#8217;avais le plus besoin de toi ! »  « Mon fils – me répond Jésus – les seules deux empreintes de pas étaient les miennes. Tu étais sur mes épaules ! »<br />
&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<br />
Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Augustin, Sermo 340, 1 (PL 38,1483).<br />
  2.Augustin, Expos. in Psalmos, 126, 3.<br />
  3.Martin Heidegger, Antwort. Martin Heidegger im Gespräch, Gesamtausgabe, vol. 16, Frankfurt 1975.<br />
  4.Passio Sanctarum Perpetuae et Felicitatis,  XV (Ed. C.J. von Beek, Bonn 1938).<br />
  5.Von guten Mächten wunderbar geborgen /erwarten wir getrost, was kommen mag. /Gott ist mit uns am Abend und am Morgen / und ganz gewiss an   jedem neuen Tag.(https://lyricstranslate.com).<br />
  6.B. Pascal, Pensées, 553, ed. Br.</p>
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		<title>« JE SUIS LA LUMIÈRE DU MONDE » - Deuxième Prédication, Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 01 Mar 2024 12:45:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
		<category><![CDATA[Carême]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans ces prédications de Carême, nous nous sommes proposé de méditer sur les grands « Je Suis » (Ego eimi) prononcés par Jésus dans l&#8217;évangile de Jean. Cependant, une question se pose à leur sujet : ont-ils réellement été prononcés par Jésus, ou sont-ils dus à une réflexion postérieure de l&#8217;évangéliste, comme de nombreuses parties du Quatrième Évangile ? La réponse que pratiquement tous les exégètes aujourd’hui donneraient à cette question est la deuxième. Je suis cependant convaincu que ces déclarations viennent bien « de Jésus » et je vais chercher à expliquer pourquoi.<br />
Il y a une vérité historique et une vérité que nous pouvons appeler réelle ou ontologique. Prenons un de ces « Je suis » de Jésus, par exemple celui qui dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Si, par je ne sais quelle nouvelle découverte improbable, on en arrivait à apprendre que la phrase avait été, de fait et historiquement, prononcée par le Jésus terrestre, ce n’est pas cela qui la rendrait « vraie ». On peut toujours penser que celui qui la prononce se fait des illusions et se trompe ! (Beaucoup ont cru être la lumière du monde avant et après lui !). Ce qui la rend « vraie » est le fait que – dans la réalité et au-delà de toute contingence historique &#8211; il est le chemin, la vérité et la vie.<br />
Dans ce sens plus profond et plus important, chacune des affirmations de Jésus dans l’évangile de Jean sont « vraies », même celle où il dit : « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jn 8, 58). La définition classique de la vérité est « la correspondance entre la chose et l’idée de cette chose » (adaequatio rei et intellectus) ; la vérité révélée est la correspondance entre la réalité et la parole inspirée qui la proclame. Les grandes paroles que nous méditerons sont donc de Jésus, non pas du Jésus historique, mais du Jésus qui &#8211; comme il l&#8217;a promis à ses disciples (Jn 16, 12-15) &#8211; nous parle avec l&#8217;autorité du Ressuscité, par son Esprit.<br />
*    *    *<br />
De la synagogue de Capharnaüm en Galilée, nous passons aujourd&#8217;hui au Temple de Jérusalem, en Judée, où Jésus s&#8217;est rendu à l&#8217;occasion de la Fête des Tabernacles. Ici se déroule le débat avec « les Juifs », dans lequel s&#8217;insère l&#8217;auto-proclamation de Jésus que, dans cette méditation, nous voulons recueillir :<br />
« Moi, je suis la lumière du monde.<br />
Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres,<br />
il aura la lumière de la vie. » (Jn 8, 12)</p>
<p>Ces mots sont si prégnants et si beaux que les chrétiens les ont immédiatement choisis comme l&#8217;une des désignations préférées du Christ. Dans de nombreuses basiliques anciennes &#8211; comme dans les cathédrales de Cefalù et de Monreale en Sicile &#8211; dans la mosaïque de l&#8217;abside, Jésus est représenté comme le Pantocrator, ou Seigneur de l&#8217;univers. Il tient un livre ouvert devant lui et montre la page où sont écrits ces mots, en grec et en latin : Egô eimi to phôs tou cosmou &#8211; Ego sum lux mundi &#8211; Je suis la lumière du monde.<br />
Pour nous aujourd’hui, Jésus « lumière du monde » est devenu une vérité crue et proclamée, mais il fut un temps où ce n’était pas que cela ; c&#8217;était une expérience vécue, comme cela nous arrive parfois quand, après une panne de courant, la lumière revient à l’improviste, ou quand, le matin, en ouvrant la fenêtre, on est inondé de la lumière du jour. La Première Lettre de Pierre le définit comme un passage « des ténèbres à son admirable lumière » (1 P 2, 9 ; Col 1, 12 s.). En évoquant le moment de sa conversion et de son baptême, Tertullien le décrit avec l&#8217;image de l&#8217;enfant qui sort de la pénombre du sein maternel et qui panique au contact de l&#8217;air et de la lumière. « Sortis – écrit-il – du même sein de l&#8217;ignorance, ils ont vu luire, émerveillés, la même lumière de la vérité  (ad lucem expavescentes véritatis)! »<br />
*    *    *<br />
Nous nous posons immédiatement la question : que signifie pour nous, maintenant et ici, cette parole de Jésus : « Je suis la lumière du monde » ? L’expression « lumière du monde » a deux significations fondamentales. La première est que Jésus est la lumière du monde car il est la révélation suprême et définitive de Dieu à l&#8217;humanité. L’incipit de la Lettre aux Hébreux le dit de la manière la plus claire et la plus solennelle :<br />
À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes. (He 1, 1-2)<br />
La nouveauté réside dans le fait unique et irremplaçable que le révélateur est lui-même la révélation ! « Je suis la lumière », et non pas j&#8217;apporte la lumière au monde. Les prophètes parlaient à la troisième personne : « Ainsi parle le Seigneur ! », Jésus parle à la première personne : « Je vous le dis ! » En 1964, Marshall Macluhan lançait le célèbre slogan : « Le médium est le message », signifiant par là que le moyen par lequel un message est diffusé conditionne le message lui-même. Ce dicton s’applique de manière unique et transcendante au Christ. Chez lui, le moyen de transmission est véritablement le message ; le messager est lui-même le message !<br />
C&#8217;est là, disais-je, le sens premier de l&#8217;expression « lumière du monde ». Le deuxième sens est que Jésus est la lumière du monde en ce sens qu&#8217;il éclaire le monde, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;il révèle le monde à soi-même ; il montre toute chose dans sa vérité, telle qu&#8217;elle est devant Dieu. Réfléchissons sur chacune des deux significations, en commençant par la première, c&#8217;est-à-dire de Jésus comme révélation suprême de la vérité de Dieu.<br />
<strong>Raison et foi</strong><br />
De ce point de vue, la lumière qu’est le Christ a toujours eu une concurrente aguerrie, la raison humaine. Nous en parlons, non pas dans un but polémique ou apologétique, c&#8217;est-à-dire pour savoir que répondre aux opposants à la foi, mais pour nous confirmer nous-mêmes dans la foi.<br />
Les débats sur foi et raison &#8211; il serait d’ailleurs plus exact de dire sur raison et révélation – me semblent affectés d’une dissymétrie radicale. Le croyant partage avec l’athée la raison ; l’athée ne partage pas avec le croyant la foi en la révélation. Le croyant parle le langage de son interlocuteur athée ; celui-ci ne parle pas le langage de son homologue croyant.<br />
C’est précisément pour cela que le débat le plus convaincant sur le sujet « foi et raison » est celui qui se produit dans la personne même, entre sa foi et sa raison. Nous en avons de célèbres exemples dans l’histoire de la pensée humaine, chez des hommes chez lesquels on ne peut mettre en doute leur égale passion pour la foi et pour la raison : Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Blaise Pascal, Søren Kierkegaard, John Newman, auxquels nous pourrions ajouter &#8211; à juste raison &#8211; Jean-Paul II, Benoît XVI.<br />
La conclusion à laquelle chacun d’eux est parvenu est que l’acte suprême de la raison est de reconnaître qu’il existe quelque chose qui la dépasse. C’est également l’acte qui fait le plus honneur à la raison, car il indique sa capacité à se transcender. La foi ne s’oppose pas à la raison, mais elle suppose la raison, exactement comme « la grâce présuppose la nature  ».<br />
On doit éclaircir un deuxième malentendu sur le dialogue entre foi et raison. La critique de fond adressée au croyant est qu’il ne peut pas être objectif, puisque sa foi lui impose, dès le départ, la conclusion à laquelle il doit arriver, et constitue donc une précompréhension et un préjugé. Mais on ne tient pas compte ici du fait que ce même « préjugé » agit aussi, au sens opposé, chez le scientifique ou philosophe non-croyant, et de manière encore plus marquée. S’il présuppose que Dieu n’existe pas, que le surnaturel n’existe pas et que le miracle n’est pas possible, il ne pourra aboutir qu’à une seule conclusion déjà donnée au départ.<br />
Un exemple parmi tant d’autres. Sur la base de la vision qu’il avait de la réalité, Freud pouvait-il admettre que « l’amour universel » de François d’Assise eût une composante surnaturelle appelée la grâce ? Certainement pas, et il en fait une « dérivation de l’amour génital ». François d’Assise est pour lui –je cite &#8211; « celui qui est allé le plus loin dans l’utilisation complète de l’amour aux fins du sentiment de bonheur intérieur  ». En d’autres termes, il aimait Dieu, les hommes, toute la création et, de manière très spéciale, Jésus Crucifié, parce que cela lui procurait de la joie, le faisait se sentir bien !<br />
L’homme moderne, au lieu de la vérité, choisit comme valeur suprême la recherche de la vérité. Lessing a écrit : « Si Dieu tenait renfermée dans sa main droite toute la vérité, et dans sa main gauche l’unique et toujours vivace impulsion vers la vérité, même avec cette condition supplémentaire de me tromper toujours et éternellement, et s’il me disait : &laquo;&nbsp;Choisis !&nbsp;&raquo;, je me jetterais avec humilité sur sa main gauche et dirais : Père, donne ! La vérité pure n’est que pour toi seul  ».<br />
La raison en est simple. Tant qu’on est en phase de recherche, c’est lui &#8211; l’homme, qui mène le jeu, le protagoniste, alors que, face à la Vérité reconnue comme telle, il n’a plus d’échappatoire et il doit prêter « l’obéissance de la foi ». La foi pose l’absolu, tandis que la raison voudrait poursuivre indéfiniment la discussion. Comme la belle Shéhérazade de Mille et une nuits, la raison humaine a toujours une nouvelle histoire à raconter pour retarder sa reddition.<br />
Il n’y a que deux résolutions possibles à la tension entre foi et raison : soit de réduire la foi « aux limites de la raison pure », comme le proposait le philosophe Kant, soit de dépasser les limites de la raison pure et « d’avancer au large ». Un peu comme l’Ulysse de Dante qui, parvenu aux « colonnes d’Hercule », considérées auparavant comme le bout de la Terre, décide de ne pas s’arrêter, mais de faire des rames « des ailes pour ce vol fou  ».<br />
Je dois cependant être cohérent avec mes propres prémisses. Le discours sur foi et raison, avant d’être un débat entre « nous et eux », entre croyants et non-croyants, doit être un débat entre les croyants eux-mêmes. Dans ce cas, plus que la controverse et l’apologétique, le plus utile est l’autocritique. En fait, le pire des rationalismes n’est pas extérieur mais intérieur. Saint Paul écrivait aux Corinthiens :<br />
« Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2, 4-5).<br />
Et encore :<br />
« Les armes de notre combat ne sont pas purement humaines, elles reçoivent de Dieu la puissance qui démolit les forteresses. Nous démolissons les raisonnements fallacieux, tout ce qui, de manière hautaine, s’élève contre la connaissance de Dieu, et nous capturons toute pensée pour l’amener à obéir au Christ » (2 Co 10, 3-5).<br />
Ce que l’Apôtre craignait s’est souvent vérifié. La théologie, surtout en Occident, a pris de plus en plus de distances avec la puissance de l’Esprit, pour s’appuyer plutôt sur la sagesse humaine. Le rationalisme moderne a exigé du christianisme qu’il présente son message d’une manière dialectique, c’est-à-dire en le soumettant &#8211; en tout et pour tout &#8211; à la recherche et à la discussion. Il devait ainsi s’inscrire dans l’effort commun &#8211; philosophiquement acceptable &#8211; d’un effort commun et toujours provisoire d’auto-compréhension de la destinée humaine et de l’univers. Ce faisant, on soumettait la proclamation de la mort et de la Résurrection du Christ à une instance différente, retenue supérieure. Elle n’était plus un kérygme, mais simplement une hypothèse entre d’autres.<br />
Il est écrit que « le Verbe s’est fait chair » mais, en théologie, sous l’influence de l’idéalisme prédominant, le Verbe ne devient souvent qu’une idée ! Le Dieu vivant a été réduit à l’idée du Dieu vivant (ce qui est très différent !) et l’Esprit Saint à l’idée hégelienne de « l’esprit absolu ». Pascal avait pourtant bien pris soin de distinguer « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » du « Dieu des philosophes ». On ne vit plus en compagnie de réalités, mais de leurs images, comme les anciens photographes dans leur chambre noire, entourés des négatifs noir et blanc de leurs clichés.<br />
Le danger inhérent à cette façon de faire de la théologie est que Dieu est objectivé. Il devient un objet dont on parle, et non un sujet avec lequel &#8211; ou en présence duquel &#8211; on parle. Un « il » &#8211; ou, pire, un « lui » -, jamais un « toi ». C&#8217;est le contrecoup d&#8217;avoir fait de la théologie une « science ». Le premier devoir de ceux qui font de la science est d&#8217;être neutres face à l&#8217;objet de leur recherche ; mais peut-on être neutre quand il s&#8217;agit de Dieu ? Ce fut là la raison principale qui m’incita, à un certain moment de ma vie, à abandonner l&#8217;enseignement académique de la théologie pour me consacrer à plein temps à la prédication. La conséquence de cette façon de faire de la théologie, de fait, est qu&#8217;elle devient de plus en plus un dialogue avec l&#8217;élite académique du moment, et de moins en moins une nourriture pour la foi du peuple de Dieu.<br />
De cette situation, on ne peut sortir qu&#8217;en accompagnant l&#8217;étude par la prière, en parlant à Dieu, et non pas toujours et seulement en parlant de Dieu. Saint Augustin a réalisé sa théologie la plus durable en parlant avec Dieu dans ses Confessions. « Si tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu seras théologien  » disait un Père du désert. Cela aide également à la contemplation et à l&#8217;imitation de la Mère de Dieu. Dans sa vie terrestre, elle n&#8217;eut rien à voir avec des idées abstraites sur Dieu et son fils Jésus, mais seulement avec leur vivante réalité.<br />
<strong>La foi et le monde</strong><br />
J&#8217;ai évoqué plus haut un deuxième sens de l&#8217;expression « lumière du monde », et c&#8217;est à cela que je voudrais consacrer la dernière partie de ma réflexion, notamment parce que c&#8217;est celle qui nous concerne de plus près. C&#8217;est, disais-je, le sens pour ainsi dire instrumental dans lequel Jésus est lumière du monde : c&#8217;est-à-dire dans la mesure où il éclaire toutes choses ; il fait vis-à-vis du monde ce que le soleil fait vis-à-vis de la terre. Le soleil n&#8217;éclaire ni ne se révèle lui-même, mais il illumine toutes choses sur la terre et fait tout voir sous la juste lumière.<br />
Dans ce second sens également, Jésus et son Évangile ont un concurrent qui est le plus dangereux de tous, étant un concurrent interne, un ennemi dans la maison. L&#8217;expression « lumière du monde » change complètement de sens selon que l&#8217;expression « du monde » est prise comme génitif objectif, ou comme génitif subjectif ; c’est-à-dire, selon que le monde est l&#8217;objet illuminé ou bien le sujet qui illumine. Dans ce second cas, ce n’est pas l’Évangile, mais le monde qui nous fait voir toutes choses sous leur propre jour. L&#8217;évangéliste Jean a exhorté ses disciples avec ces paroles :<br />
N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde (1 Jn 2, 15-16).<br />
Le danger de se conformer à ce monde – la mondanité – est l’équivalent, dans le domaine religieux et spirituel, de ce que, dans le domaine social, nous appelons la sécularisation. Personne (moi encore moins) ne peut dire que ce danger ne le, ne la menace pas également. Un dicton attribué à Jésus dans un écrit ancien non canonique dit : « Si vous ne jeûnez pas du monde, vous ne découvrirez pas le royaume de Dieu  ». Voici le jeûne le plus nécessaire de tous aujourd’hui : jeûner du monde, nesteuein tô kosmô, selon le dicton cité !<br />
Le monde dont nous parlons et auquel nous ne devons pas nous conformer n&#8217;est pas le monde créé et aimé par Dieu ; ce ne sont pas les hommes du monde que, en effet, nous devons toujours aller rencontrer, surtout les pauvres, les derniers, les souffrants. Le fait de « se mêler » à ce monde de souffrance et de marginalisation est, paradoxalement, le meilleur moyen de se « séparer » du monde, car cela signifie aller là où le monde fuit de toutes ses forces. Cela signifie se séparer du principe même qui régit le monde, qui est l’égoïsme.<br />
Avant que dans les œuvres, le changement doit s’opérer dans la manière de penser. Saint Paul exhortait les chrétiens de Rome en ces termes :<br />
Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.  (Rm 12, 2)<br />
Il y a de nombreuses causes à l’origine de la mondanité, mais la principale est la crise de la foi. La foi est le principal champ de bataille entre le chrétien et le monde. C&#8217;est par la foi que le chrétien n&#8217;est plus « du » monde. Entendu au sens moral, le « monde » est tout ce qui s’oppose à la foi. « C&#8217;est là la victoire qui a vaincu le monde », écrit Jean dans sa Première Lettre, « notre foi » (1 Jn 5, 4). Dans la Lettre aux Éphésiens, il y a, à ce propos, un mot sur lequel il vaut la peine de s&#8217;arrêter un peu. Il dit :<br />
Et vous, vous étiez des morts, par suite des fautes et des péchés qui marquaient autrefois votre conduite, soumise aux forces mauvaises de ce monde, au prince du mal qui s’interpose entre le ciel et nous, et dont le souffle est maintenant à l’œuvre en ceux qui désobéissent à Dieu. (Ep 2, 1-2)<br />
L&#8217;exégète Heinrich Schlier a fait une analyse pénétrante de cet « esprit du monde » considéré par Paul comme l&#8217;antagoniste direct de « l&#8217;Esprit de Dieu » (1 Co 2, 12). L’opinion publique y joue un rôle déterminant. Aujourd&#8217;hui, on peut l&#8217;appeler, même au sens littéral, « l&#8217;esprit qui est dans l&#8217;air », car il se propage avant tout par l&#8217;air, à travers des moyens de communication virtuels.<br />
Il s’agit – écrit Schlier – d’un esprit d’une grande intensité historique, auquel l’individu peut difficilement échapper. On s&#8217;en tient à l&#8217;esprit général, on considère que c&#8217;est une évidence. Agir, penser ou dire quelque chose contre cela est considéré comme insensé, voire comme une injustice ou un crime. Alors on n&#8217;ose plus affronter les choses et les situations et surtout la vie d&#8217;une manière différente de la façon dont il les présente&#8230; Sa particularité est d&#8217;interpréter le monde et l&#8217;existence humaine à sa manière .<br />
C’est ce que l’on appelle « l’adaptation à l’air du temps ». La morale du « Così fan tutte » de Mozart. Nous disposons aujourd’hui d’une nouvelle image pour décrire l’action corrosive de l’esprit du monde, le virus informatique. D&#8217;après le peu que j’en sais, le virus est un programme malin qui pénètre dans l&#8217;ordinateur par les moyens les plus insoupçonnés (échange d&#8217;e-mails, sites Web&#8230;), et une fois à l&#8217;intérieur, perturbe ou bloque le fonctionnement normal, altérant ainsi ce qu&#8217;on appelle les « systèmes d&#8217;exploitation ».<br />
L&#8217;esprit du monde agit de la même manière. Il pénètre en nous par mille canaux, comme l&#8217;air que nous respirons, et une fois à l&#8217;intérieur, il change nos modèles de fonctionnement : il remplace le modèle « Christ » par le modèle « monde ». Le monde lui aussi a sa « trinité », ses trois dieux ou idoles à vénérer : le plaisir, le pouvoir, l’argent. Nous déplorons tous les désastres qu’ils créent dans la société, mais sommes-nous sûrs que, à notre petite échelle, nous en sommes, nous-mêmes, complètement immunisés ?<br />
Dans cette lutte  avec le monde qui est hors de nous et le monde qui est en nous, notre plus grande consolation, c’est de savoir que le Christ continue, comme ressuscité, de prier le Père pour nous avec les même paroles qu’il prononça avant de quitter ses Apôtres :<br />
Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde […] De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde […] Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. (Jn 17, 15-20)</p>
<p>__________________________________</p>
<p>Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Tertullien, Apologeticum XXXIX, 9: “ad lucem expa¬vescentes veritatis”.<br />
  2.Thomas, Somme théologique, I, q. 2, a. 2, ad. 1.<br />
  3.S. Freud, Le malaise de la civilisation, IV.<br />
  4.G. Lessing, La Duplique, I, in Werke 3, Zürich 1974, p. 149.<br />
  5.Dante Alighieri, La Divine Comédie, L’Enfer, XXVI, 125.<br />
  6.Evagre le Pontique, De oratione, 60 (PG 79, 1180).<br />
  7.Cf. Clement Al., Stromata, 111, 15 (GCS, 52, p. 242, 2); A. Resch, Agrapha, 48 (TU, 30, 1906, p. 68).<br />
  8.Heinrich Schlier, dans “Geist und Leben“ 31 (1958), pp. 173-183.</p>
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		<title>« JE SUIS LE PAIN DE VIE »  - Première Prédication de Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Feb 2024 12:32:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Au début de ces prédications de Carême, nous repartons du célèbre dialogue entre Jésus et les apôtres à Césarée de Philippe : Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les uns, Jean[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Au début de ces prédications de Carême, nous repartons du célèbre dialogue entre Jésus et les apôtres à Césarée de Philippe :<br />
Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. » Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »  Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 13-16).</p>
<p>De tout le dialogue, ce qui nous intéresse, ici, c’est seulement et exclusivement la deuxième question de Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? » Cependant, nous ne la prenons pas dans le sens où on la prend habituellement, c&#8217;est-à-dire comme si Jésus voulait savoir ce que l&#8217;Église pense de lui, ou ce que nos études de théologie nous disent de lui. Non ! Nous prenons cette question comme on doit prendre toute parole qui sort de la bouche de Jésus, c&#8217;est-à-dire comme si elle s’adressait hic et nunc à celui qui l&#8217;écoute, individuellement et personnellement.</p>
<p>Pour réaliser cet examen, nous nous ferons aider par Jean l’évangéliste. Dans son Évangile, nous trouvons toute une série de déclarations de Jésus, le célèbre Ego eimi, « Je Suis », avec lesquelles il révèle ce qu’il pense, lui, de lui-même, ce qu’il dit, lui qu’il est : « Je suis le pain de vie », « Je suis la lumière du monde », et ainsi de suite. Nous passerons en revue cinq de ces autorévélations et nous nous demanderons à chaque fois s&#8217;il est vraiment pour nous ce qu&#8217;il affirme être, et comment faire pour qu’il le soit de plus en plus.<br />
Nous vivrons ce moment d’une manière particulière. C’est-à-dire, non pas avec le regard tourné vers l’extérieur, vers les problèmes du monde et de l’Église même, comme on se sent poussé à le faire dans d’autres contextes, mais avec un regard d’introspection. Sera-ce donc un moment intimiste et détaché, et, somme toute, égoïste ? Loin de là! C&#8217;est s&#8217;évangéliser soi-même pour évangéliser, se remplir de Jésus pour ensuite l’annoncer « par redondance d&#8217;amour », comme les Constitutions primitives de mon Ordre Capucin recommandaient aux prédicateurs, c’est-à-dire par conviction intime, et pas seulement pour répondre à une mission.<br />
*     *     *<br />
Commençons par le premier de ces « Je Suis » de Jésus que nous rencontrons dans le Quatrième Évangile, au sixième chapitre : « Je suis le pain de vie ». Commençons par écouter la partie du discours qui nous intéresse plus directement :<br />
Ils lui dirent alors : « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? Au désert, nos pères ont mangé la manne ; comme dit l’Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »  Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel.  Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. » Ils lui dirent alors : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »  Jésus leur répondit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif.<br />
Un mot sur le contexte. Jésus avait auparavant multiplié les cinq pains d&#8217;orge et les deux poissons pour nourrir cinq mille hommes. Puis il avait disparu pour échapper à l&#8217;enthousiasme de ceux qui voulaient le faire roi. La foule le cherche et le retrouve sur l&#8217;autre rive du lac.<br />
C&#8217;est ici que commence le long discours par lequel Jésus tente d&#8217;expliquer « le signe du pain ». Il veut faire comprendre que c’est un autre pain qu’il faut rechercher, dont le matériel n’est, justement, qu’un « signe ». C&#8217;est la même procédure employée avec la Samaritaine au chapitre IV de l&#8217;Évangile. Là, Jésus veut amener la femme à découvrir une autre eau, autre que physique, qui n&#8217;apaise la soif que pour un temps limité ; ici, il veut amener la foule à chercher un autre pain, différent du pain matériel, qui ne rassasie que pour la journée. À la Samaritaine qui demande cette eau mystérieuse et attend la venue du Messie pour l&#8217;obtenir, Jésus répond : « Je le suis, moi qui te parle » (Jn 4, 26). A la foule qui pose désormais la même question pour le pain, il répond : « Je suis le pain de la vie ! »<br />
Posons-nous la question : comment et où mangeons-nous ce pain de vie ? La réponse des Pères de l&#8217;Église était, en deux « lieux » ou de deux manières, dans le sacrement et dans la Parole, c&#8217;est-à-dire dans l&#8217;Eucharistie et dans l&#8217;Écriture. A vrai dire, l’accent était mis de diverses manières. Certains, comme Origène &#8211; et parmi les Latins &#8211; Ambroise, insistent davantage sur la Parole de Dieu : « Ce pain que Jésus rompt &#8211; écrit saint Ambroise en commentant la multiplication des pains &#8211; signifie mystiquement la parole de Dieu qui, distribuée, augmente. Il nous a donné ses paroles comme des pains qui se multiplient dans nos bouches à mesure que nous les goûtons . » D&#8217;autres, comme Cyrille d&#8217;Alexandrie, accentuent l&#8217;interprétation eucharistique. Aucun d’entre eux cependant, ne s’exprimait sur un « lieu » en excluant l’autre. On parle de la Parole et de l&#8217;Eucharistie comme des « deux tables » dressées par le Christ. Dans l&#8217;Imitation du Christ, nous lisons :<br />
Je sens que deux choses me sont ici-bas souverainement nécessaires, et que sans elles je ne pourrais porter le poids de cette misérable vie. Enfermé dans la prison de mon corps, j&#8217;ai besoin d&#8217;aliments et de lumière. C&#8217;est pourquoi vous avez donné à ce pauvre infirme votre chair sacrée pour être la nourriture de son âme et de son corps, et votre parole pour luire comme une lampe devant ses pas. Je ne pourrais vivre sans ces deux choses, car la parole de Dieu est la lumière de l&#8217;âme et votre Sacrement le pain de la vie. On peut encore les regarder comme deux tables placées dans les trésors de l&#8217;Eglise .</p>
<p>L’affirmation unilatérale de l’une de ces deux manières de manger le pain de la vie à l’exclusion de l’autre est le résultat de la division néfaste survenue dans le christianisme occidental. Du côté catholique, l&#8217;interprétation eucharistique avait fini par devenir si prépondérante qu&#8217;elle faisait du sixième chapitre de Jean presque l&#8217;équivalent du récit de l&#8217;institution de l&#8217;Eucharistie. Luther, en réaction, affirma le contraire, à savoir que le pain de la vie est la parole de Dieu ; il est distribué au moyen de la prédication et mangé au moyen de la foi .</p>
<p>Le climat œcuménique qui s&#8217;est instauré parmi les croyants au Christ nous permet de recomposer la synthèse traditionnelle présente chez les Pères. Il ne fait aucun doute que le pain de la vie nous arrive à travers la parole de Dieu et en particulier les paroles de Jésus dans l&#8217;Évangile. Sa réponse au tentateur nous le rappelle aussi : « L&#8217;homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». (Mt 4, 4) Mais comment ne pas voir dans le discours de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm également une référence à l&#8217;Eucharistie ? L&#8217;ensemble du contexte évoque un banquet : on parle de nourriture et de boisson, de manger et de boire, du corps et du sang. Les paroles : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang … » rappellent trop clairement les paroles de l&#8217;institution (« Prenez, mangez, ceci est mon corps » et « Prenez, buvez : ceci est mon sang ») pour pouvoir nier toute relation entre elles.</p>
<p>Si en exégèse et en théologie on assiste à une polarisation et parfois – disais-je &#8211; à un contraste entre le pain de la parole et le pain eucharistique, dans la liturgie leur synthèse s’est toujours vécue sereinement. Depuis les temps les plus anciens, par exemple en saint Justin martyr, la messe comporte deux temps : la liturgie de la Parole, avec des lectures tirées de l&#8217;Ancien Testament et des « mémoires des apôtres », et la liturgie eucharistique avec la consécration et la communion. </p>
<p>Aujourd&#8217;hui, nous pouvons revenir, disais-je, à la synthèse originelle entre Parole et Sacrement. Nous devons en effet même faire un pas en avant dans cette direction. Cela consiste à ne pas se limiter à manger la chair et à boire le sang du Christ – c’est-à-dire à la seule Parole et au sacrement de l&#8217;Eucharistie &#8211; mais à la voir mise en œuvre à chaque instant et dans chaque aspect de notre vie de grâce.</p>
<p>Lorsque saint Paul écrit : « Pour moi, vivre, c&#8217;est le Christ » (Ph 1, 21), il ne pense pas à un moment précis. Pour lui, le Christ est véritablement, quelle que soit la forme que prend sa présence, le pain de vie ; on le « mange » avec foi, espérance et charité, dans la prière et en tout. L&#8217;être humain est créé pour la joie et ne peut vivre sans joie, ou sans l’espérance de l’atteindre. La joie est le pain du cœur. Et l&#8217;Apôtre cherche aussi la vraie joie &#8211; et exhorte ses disciples à la chercher – en Jésus-Christ le Seigneur : « Gaudete in Domino semper, iterum dico, gaudete » : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie. » (Ph 4, 4 )</p>
<p>Jésus est pain de vie éternelle, non seulement pour ce qu&#8217;il donne, mais aussi – et avant tout – pour ce qu&#8217;il est. La Parole et le Sacrement sont les moyens ; le but est de vivre par lui et en lui : « De même que le Père, qui est vivant, m&#8217;a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jn 6, 57). Dans l’hymne Adoro te devote qui a alimenté la piété et l’adoration eucharistiques des catholiques pendant des siècles, il y a une strophe qui est une paraphrase de ces paroles de Jésus. Dans l&#8217;original, dont beaucoup d&#8217;entre nous se souviennent certainement, elle dit :</p>
<p>O memoriále mortis Dómini,<br />
Panis vivus vitam praestans hómini,<br />
praesta meae menti de te vívere,<br />
et te illi semper dulce sápere.</p>
<p>Et en français,</p>
<p>Ô mémorial de la mort du Seigneur,<br />
Pain vivant qui donnez la vie aux hommes,<br />
Faites que mon âme trouve la vie en vous<br />
Et goûte toujours combien vous êtes doux. </p>
<p>*     *     *</p>
<p>Tout le discours de Jésus sur le pain de vie tend, donc, à clarifier quelle vie il donne, non pas la vie de la chair, mais la vie de l&#8217;Esprit, la vie éternelle. Ce n’est cependant pas dans cette direction que je voudrais poursuivre ma réflexion dans les quelques minutes qui me restent. Par rapport à l&#8217;Évangile, il y a toujours deux opérations à faire, en respectant strictement leur ordre : d&#8217;abord l&#8217;appropriation, puis l&#8217;imitation. Jusqu&#8217;à présent, nous nous sommes approprié le pain de la vie par la foi et nous le faisons chaque fois que nous recevons la communion. Il s’agit maintenant de voir comment le traduire en pratique dans nos vies. </p>
<p>Pour ce faire, nous nous posons une simple question : Comment lui, Jésus, est-il devenu pour nous pain de vie ? Il nous a lui-même donné la réponse, précisément dans l&#8217;Évangile de Jean : « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s&#8217;il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jn 12, 24) Nous savons bien à quoi font allusion les images de chute à terre et de pourriture. Toute l’histoire de la Passion y est contenue. Nous devons essayer de voir ce que ces images signifient pour nous. En effet, en prenant l’image du grain de blé, Jésus n’indique pas seulement sa destinée personnelle, mais celle de chacun de ses vrais disciples.</p>
<p>On ne peut écouter les paroles adressées par saint Ignace d&#8217;Antioche à l&#8217;Église de Rome sans s’émouvoir et sans s’étonner, en voyant ce que la grâce du Christ est capable de faire d’une créature humaine :</p>
<p>Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ […] Implorez le Christ pour moi, pour que, par l&#8217;instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu. Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul : eux, ils étaient libres, et moi jusqu&#8217;à présent un esclave .  </p>
<p>Avant les dents des bêtes sauvages, Ignace a fait l&#8217;expérience d&#8217;autres dents qui l&#8217;avaient broyé, non pas celles des bêtes sauvages, mais celles des hommes : « Depuis la Syrie jusqu’à Rome &#8211; écrit-il – je combats contre les bêtes, sur terre et sur mer, nuit et jour, enchaîné à dix léopards, c&#8217;est-à-dire à un détachement de soldats ; quand on leur fait du bien, ils en deviennent pires . » Cela a quelque chose à nous dire aussi. Chacun de nous a, dans son environnement, de ces dents qui le broient. Saint Augustin disait que nous, êtres humains, sommes des « corps de boue qui se froissent les uns les autres » : lutea vasa quae faciunt invicem angustias . Nous devons apprendre à faire de cette situation un moyen de sanctification et non d&#8217;endurcissement du cœur, de haine et de plainte !</p>
<p>Une maxime souvent répétée dans nos communautés religieuses dit Vita communis mortificatio maxima : « Vivre en communauté est la plus grande de toutes les mortifications ». Non seulement la plus grande, mais aussi la plus utile, plus méritoire que bien d’autres mortifications volontaires. Cette maxime ne s&#8217;applique pas seulement à ceux qui vivent dans des communautés religieuses, mais à toute coexistence humaine. A mon avis, le lieu où elle se réalise de la manière la plus exigeante, c&#8217;est dans le mariage, et il faut être plein d&#8217;admiration devant un mariage vécu fidèlement jusqu&#8217;à la mort. Passer toute sa vie, jour et nuit, en acceptant la volonté, le caractère, la sensibilité et les particularités d&#8217;une autre personne, surtout dans une société comme la nôtre, est quelque chose de grand et, si c’est fait dans un esprit de foi et d’amour, cela devrait déjà être qualifié de « vertu héroïque ». </p>
<p>Nous nous trouvons cependant ici dans le contexte de la Curie qui n&#8217;est pas une communauté religieuse ou matrimoniale, mais de service et de travail ecclésial. Les occasions à ne pas rater &#8211; si nous voulons nous aussi être moulus pour devenir farine de Dieu – sont nombreuses, et chacun devrait identifier et sanctifier celles qui lui sont offertes dans son lieu de service. Je n’en citerai qu’une ou deux qui me semblent valables pour tous.</p>
<p>Une opportunité est d&#8217;accepter d&#8217;être contredit, de renoncer à se justifier et à vouloir toujours avoir raison, quand l&#8217;importance de l&#8217;affaire ne l&#8217;exige pas. Une autre, c’est de supporter quelqu&#8217;un dont le caractère, la manière de parler ou d&#8217;agir nous énerve, et de le faire sans nous irriter intérieurement, en pensant plutôt que nous aussi en sommes peut-être le sujet pour quelqu&#8217;un. L&#8217;Apôtre exhortait les fidèles de Colosses par ces mots :</p>
<p>Revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. (Col 3, 12-13)<br />
Ce qui est le plus difficile à « broyer » en nous, ce n&#8217;est pas la chair, mais l&#8217;esprit, c&#8217;est-à-dire l&#8217;amour-propre et l&#8217;orgueil, et ces petits exercices remplissent magnifiquement leur fonction.<br />
Malheureusement, il existe aujourd&#8217;hui dans la société une sorte de dents qui broient sans pitié, plus cruellement que les dents de léopard dont parlait le martyr saint Ignace. Ce sont les dents des médias et de ce que l’on appelle les « social ». Non pas lorsqu’ils dénoncent les distorsions de la société ou de l’Église (en cela ils méritent tout le respect et l’estime !), mais lorsqu’ils attaquent quelqu’un de parti pris, simplement parce qu’il n’appartient pas à leur camp. Avec malveillance, avec une intention destructrice et non constructive. Pauvre celui qui finit dans ce hachoir à viande aujourd&#8217;hui, qu&#8217;il soit laïc ou ecclésiastique !</p>
<p>Dans ce cas, il est légitime et nécessaire de faire valoir ses raisons dans les forums appropriés, et si cela n&#8217;est pas possible, ou s&#8217;il s&#8217;avère que cela ne sert à rien, il ne reste plus au croyant que de s’unir au Christ flagellé, couronné d’épines et sur qui ils ont craché. Dans la Lettre aux Hébreux, nous lisons cette exhortation aux premiers chrétiens, qui peut aider en de pareilles occasions : « Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. » (He 12, 3)</p>
<p>C&#8217;est une chose assez difficile et des plus douloureuses, surtout si on y trouve sa propre famille naturelle ou religieuse, mais la grâce de Dieu peut faire &#8211; et a souvent fait &#8211; de tout cela une occasion de purification et de sanctification. Il s&#8217;agit d&#8217;avoir foi qu&#8217;à la fin, comme cela s&#8217;est produit pour Jésus, la vérité triomphera du mensonge. Et elle triomphera peut-être encore mieux avec le silence qu’avec l’autodéfense la plus acharnée.</p>
<p>*     *     *</p>
<p>Le but final de se laisser broyer n’est cependant pas de nature ascétique, mais mystique ; il ne sert pas tant à se mortifier, qu’à créer la communion. C’est une vérité qui a accompagné la catéchèse eucharistique dès les premiers jours de l’Église. Elle est déjà présente dans la Didache (IX, 4), écrit des temps apostoliques. Saint Augustin développe ce thème de façon merveilleuse dans un de ses discours au peuple. Il met en parallèle le processus qui conduit à la formation du pain qui est le corps eucharistique du Christ et le processus qui conduit à la formation de son corps mystique qu&#8217;est l&#8217;Église. Il dit:</p>
<p>Rappelez-vous un instant ce qu&#8217;était autrefois cette créature qu&#8217;est le blé, lorsqu&#8217;elle était encore dans les champs : la terre la faisait germer, la pluie la nourrissait ; puis il y avait le travail de l&#8217;homme qui le portait à l&#8217;aire de battage, le battait, le vannait et le mettait dans les greniers ; de là, il le prenait pour le moudre et le cuire et ainsi, finalement, il est devenu du pain. Maintenant, rappelez vos souvenirs car vous n’existiez pas et avez été créés, on vous a apportés sur l&#8217;aire sacrée, vous y avez été foulés&#8230; Lorsque vous avez donné vos noms pour le baptême, vous avez commencé à être écrasés par le jeûne et les exorcismes ; puis finalement vous vous êtes approchés de l&#8217;eau sainte, vous en avez été pénétrés et vous êtes devenu une seule chose ; quand la chaleur du Saint-Esprit est venue, vous avez été cuits et vous êtes devenus le pain du Seigneur. Voilà ce que vous avez reçu. C&#8217;est pourquoi, de même que vous voyez que le pain préparé est un, soyez vous aussi un, en vous aimant, en conservant une même foi, une même espérance, une indivisible charité . »</p>
<p>Entre les deux corps – eucharistique et mystique de l’Église – il n’y a pas seulement une similitude, mais aussi une dépendance. C&#8217;est grâce au mystère pascal du Christ opérant dans l&#8217;Eucharistie que nous pouvons trouver la force de nous laisser broyer, jour après jour, dans les petites (et parfois grandes !) circonstances de la vie.</p>
<p>*     *     *</p>
<p>Je termine par un épisode qui s&#8217;est réellement passé, raconté dans un livre intitulé « Le prix à payer »,  écrit en français et traduit en plusieurs langues. Cela sert, mieux que de longs discours, à réaliser la puissance contenue dans les solennels « Je Suis » du Christ dans l&#8217;Évangile et en particulier dans celui que j&#8217;ai commenté dans cette première méditation.</p>
<p>Il y a quelques décennies, dans un pays du Moyen-Orient, deux soldats – l’un chrétien et l’autre non – faisaient ensemble office de sentinelles dans un dépôt d’armes. Le chrétien sortait souvent, parfois même la nuit, un petit livre et le lisait, attirant la curiosité et l&#8217;ironie de son compagnon d&#8217;armes. Une nuit, cet dernier fait un rêve. Il se trouve devant un torrent qu&#8217;il ne réussit cependant pas à traverser. Il voit une silhouette enveloppée de lumière qui lui dit : « Pour le traverser, il te faut le pain de la vie ». Fortement impressionné par son rêve, au matin, sans savoir pourquoi, il demande &#8211; ou plutôt oblige &#8211; son compagnon à lui remettre son mystérieux livre (il s&#8217;agissait bien sûr des évangiles). Il l&#8217;ouvre et tombe sur l&#8217;évangile de Jean. Son ami chrétien lui conseille de commencer par celui de Matthieu qui est plus facile à comprendre. Mais lui, sans savoir pourquoi, insiste. Il lit tout d’une seule traite, jusqu&#8217;à atteindre le sixième chapitre. A ce stade, il est bon d’écouter le reste directement de sa bouche :</p>
<p>Arrivé au chapitre 6 je m&#8217;arrête net dans ma lecture, abasourdi, au milieu d&#8217;une phrase. J’ai le cerveau en ébullition. Une seconde, je pense que je suis victime d&#8217;une hallucination, et replonge les yeux dans ce livre, à l&#8217;endroit précis où je me suis arrêté […] Je viens à l&#8217;instant de lire exactement ces mots, «le pain de vie », ceux-là mêmes que j&#8217;ai entendus il y a quelques heures dans mon rêve. Pour en avoir le cœur net, je relis lentement ce passage, dans lequel ce Jésus s&#8217;adresse à ses disciples après avoir multiplié des pains pour la foule, en leur disant : «Je suis  le pain de vie, celui qui vient à moi n&#8217;aura plus jamais faim…  »<br />
Il se passe alors en moi quelque chose d&#8217;extraordinaire, comme une déflagration violente qui emporte tout sur son passage, accompagnée d&#8217;une sensation de bien-être et de chaleur&#8230; […] J&#8217;ai l&#8217;impression d&#8217;être ivre, alors que monte dans mon cœur un sentiment d&#8217;une force inouïe, une passion presque violente et amoureuse pour ce Jésus-Christ dont parlent les Évangiles .</p>
<p>Ce que cette personne a dû souffrir par la suite pour sa foi confirme l&#8217;authenticité de son expérience. La parole de Dieu n&#8217;agit pas toujours de manière aussi explosive, mais l&#8217;exemple, je le répète, nous montre quelle force divine est contenue dans les solennels « Je Suis » du Christ qu’avec la grâce de Dieu, nous nous engageons à commenter durant ce Carême.<br />
____________________________</p>
<p>Traduit par Cathy Brenti</p>
<p>  1.Ambroise de Milan, In Lucam, VI, 86.<br />
  2.Imitation du Christ, IV, 11, 4  (trad. Lamennais).<br />
  3.Luther, Sur l’Evangile de Jean, 231.<br />
  4.Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains, IV, 1.<br />
  5.Ib. V, 1.<br />
  6.Augustin, Sermons, 69, 1 (PL 38, 440).<br />
  7.Augustin, Sermons, 229 ( Denis 6) (PL 38, 1103).<br />
  8.Joseph Fadelle, Le prix à payer, Pocket, 2012.</p>
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		<title>« HEUREUSE CELLE QUI A CRU ! »  - Deuxième Prédication de l&#039;Avent 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 22 Dec 2023 12:22:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>Après Jean-Baptiste le précurseur, nous laissons aujourd&#8217;hui la Mère de Jésus nous prendre par la main pour « entrer » dans le mystère de Noël. Dans l&#8217;Évangile de dimanche dernier, le quatrième de l&#8217;Avent, nous avons entendu le récit de l&#8217;Annonciation. Cela nous rappelle comment Marie a conçu et donné naissance au Christ et comment nous pouvons, nous aussi, le concevoir et lui donner naissance, c&#8217;est-à-dire par la foi ! En référence à ce moment, Élisabeth s&#8217;écriera bientôt : « Heureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45).<br />
En ce qui concerne la foi de Marie, ce qui s&#8217;était passé avec la personne de Jésus se répète malheureusement. Comme les hérétiques ariens cherchaient tous les prétextes pour remettre en question la pleine divinité du Christ, pour leur enlever tout soutien, les Pères donnèrent parfois une explication « pédagogique » de tous ces textes évangéliques qui semblaient admettre un progrès de Jésus dans la connaissance de la volonté du Père et dans son obéissance. L&#8217;un de ces textes était celui de la Lettre aux Hébreux, selon laquelle Jésus « apprit par ses souffrances l&#8217;obéissance » (He 5, 8), un autre la prière de Jésus à Gethsémani. En Jésus, tout devait être donné et parfait dès le départ. En bons Grecs, ils pensaient que le devenir ne pouvait pas affecter l’être des choses.<br />
Quelque chose de semblable, disais-je, s&#8217;est répété de manière tacite pour la foi de Marie. On tenait pour acquis qu&#8217;elle avait fait son acte de foi au moment de l&#8217;Annonciation et qu&#8217;elle y était restée stable tout au long de sa vie, comme quelqu&#8217;un qui, de sa voix, atteint tout à coup la note la plus aigue et la maintient ensuite de manière ininterrompue pour le reste du chant. On donnait une explication rassurante de tous les textes qui semblaient dire le contraire.<br />
Le don que l&#8217;Esprit Saint a fait à l&#8217;Église, avec le renouveau de la Mariologie, a été la découverte d&#8217;une nouvelle dimension de la foi de Marie. La Mère de Dieu &#8211; a déclaré le Concile Vatican II – « avança dans son pèlerinage de foi » (LG 58). Elle n&#8217;a pas cru une fois pour toutes, mais elle a marché dans la foi et y a progressé. Cette affirmation a été reprise et rendue plus explicite par saint Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris Mater :<br />
Les paroles d&#8217;Elisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru » ne se rapportent pas seulement à ce moment précis de l&#8217;Annonciation. Assurément, cela représente le point culminant de la foi de Marie dans son attente du Christ, mais c&#8217;est aussi le point de départ, le commencement de tout son « itinéraire vers Dieu », de tout son cheminement dans la foi. (RM 14)<br />
Au cours de ce pèlerinage &#8211; écrit le Pape &#8211; Marie est parvenue à la « nuit de la foi » (RM 18). Les paroles de saint Augustin sur la foi de Marie sont bien connues et souvent répétées :<br />
« Cette Vierge bienheureuse a effectivement conçu par la foi Celui qu&#8217;avec foi elle a mis au monde (&laquo;&nbsp;quem credendo peperit, credendo concepit&nbsp;&raquo;).  […] Et lorsque l&#8217;Ange eut ainsi parlé, pleine de foi et recevant le Christ dans son âme avant de le recevoir dans son sein . « Voici la servante du Seigneur ; qu&#8217;il me soit fait selon votre parole  ».<br />
Il faut compléter la liste avec ce qui s&#8217;est passé après l&#8217;Annonciation et Noël : par la foi, Marie a présenté l&#8217;Enfant au temple, par la foi elle l&#8217;a suivi, se tenant à l&#8217;écart, dans sa vie publique, par la foi elle s&#8217;est tenue sous la croix, par la foi elle a attendu  sa résurrection.<br />
Réfléchissons sur quelques moments du chemin de foi de la Mère de Dieu. Il y a des faits apparemment contradictoires auxquels Marie réfléchit en elle-même, sans les comprendre. Il est « le Fils de Dieu » et il est couché dans une mangeoire ! Elle garde tout dans son cœur et laisse fermenter dans l’attente. Elle entendra la prophétie de Siméon et réalisera bientôt à quel point elle était vraie ! Tous les hauts et les bas de la vie de son Fils, tous les malentendus, les désertions progressives autour de lui, ont eu une profonde répercussion sur son cœur de Mère. Elle commence à en faire l&#8217;expérience douloureuse dans la perte de Jésus au Temple : « Il leur dit : &laquo;&nbsp;Comment se fait-il que vous m&#8217;ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu&#8217;il me faut être chez mon Père ?&nbsp;&raquo; Mais ils ne comprirent pas ce qu&#8217;il leur disait. » (Lc 2, 49-50)<br />
Enfin, il y a la croix. Elle est là, impuissante face au martyre de son fils, mais elle consent avec amour. C’est une répétition du drame d&#8217;Abraham, mais combien plus exigeante ! Avec Abraham, Dieu s&#8217;arrête au dernier moment, mais pas avec elle. Elle accepte que son fils soit sacrifié, elle le remet au Père, le cœur brisé, mais debout, forte de sa foi inébranlable. C&#8217;est là que la voix de Maria atteint sa note la plus haute. Ce que l&#8217;Apôtre dit d&#8217;Abraham doit se dire à plus forte raison de Marie : « Espérant contre toute espérance, Marie a cru ; ainsi est-elle devenue la mère d&#8217;un grand nombre de nations » (cf. Rm 4, 18).<br />
Il fut un temps où la grandeur de Marie se voyait surtout dans les privilèges qu&#8217;on s&#8217;efforçait de multiplier, ce qui avait pour résultat de l&#8217;éloigner &#8211; plutôt que de l&#8217;« associer » &#8211; au Christ, devenu « en tout semblable à nous », rien d&#8217;exclu, pas même la tentation, mais seulement le péché. Le Concile nous a appris à voir sa grandeur avant tout dans sa foi, son espérance et sa charité. Lumen gentium dit :<br />
En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourait sur la croix, elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère. (LG, 61).</p>
<p><strong>«  Croyons donc, nous aussi! »</strong></p>
<p>Le renouveau de la Mariologie opéré par Vatican II doit beaucoup (peut-être l&#8217;essentiel) à saint Augustin. C&#8217;est son autorité qui poussa certains théologiens puis l&#8217;assemblée conciliaire à insérer le discours sur Marie dans la constitution sur l&#8217;Église, Lumen gentium, plutôt que de faire un discours à part sur elle. Partant du principe que « le tout est supérieur à la partie », Augustin écrivait :<br />
Sainte est Marie, bienheureuse est Marie, mais l&#8217;Église est plus importante que la Vierge Marie. Pourquoi? Parce que Marie est une partie de l&#8217;Église, un membre saint, excellent, supérieur à tous les autres, mais pourtant un membre du corps tout entier. Si elle est membre du corps tout entier, le corps est plus assurément qu’un seul membre .<br />
C’est maintenant le même saint Augustin qui nous suggère la résolution à prendre après avoir brièvement retracé le chemin de foi de la Mère de Dieu. Au terme de son discours sur la foi de Marie, il adresse à ses auditeurs une vibrante exhortation qui vaut aussi pour nous : « Marie crut donc et ce qu&#8217;elle crut s&#8217;accomplit en elle. Croyons aussi afin de pouvoir en profiter nous-mêmes  ! »<br />
Le quatrième centenaire de la naissance de Blaise Pascal &#8211; que le Saint-Père a voulu rappeler à l&#8217;Église avec sa Lettre apostolique du 19 juin dernier &#8211; nous aide à donner un contenu actuel à l&#8217;exhortation : « Croyons aussi ». Parmi les « Pensées » les plus célèbres de Pascal figure la suivante :<br />
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. […] C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu senti du cœur et non de la raison .</p>
<p>Cette affirmation est bien audacieuse, mais elle repose sur le fondement le plus solide possible, celui de la Sainte Écriture ! L&#8217;apôtre Paul connaît et utilise souvent le mot nous, qui correspond au concept moderne d’esprit, d&#8217;intelligence ou de raison ; mais, en parlant de foi, il ne dit pas « mente creditur », c’est avec l&#8217;intelligence que l&#8217;on croit ; il dit corde creditur (kardia gar pisteùetai), on croit avec le cœur (Rm 10, 19).<br />
Dieu « est senti du cœur et non de la raison », comme dit Pascal, pour le simple fait que « Dieu est amour » et que l&#8217;amour ne se perçoit pas avec l&#8217;intellect, mais avec le cœur. Il est vrai que Dieu est aussi vérité (« Dieu est lumière », écrit Jean dans sa Première Lettre) et la vérité se perçoit avec l&#8217;intellect ; mais alors que l&#8217;amour présuppose la connaissance, la connaissance ne présuppose pas nécessairement l&#8217;amour. On ne peut pas aimer sans connaître, mais on peut connaître sans aimer ! Une civilisation comme la nôtre le sait bien, fière qu’elle est d’avoir inventé l’intelligence artificielle, mais si pauvre en amour et en compassion.<br />
Malheureusement, ce ne sont pas les « raisons du cœur » de Pascal qui ont façonné la pensée laïque et théologique des trois derniers siècles, mais plutôt le « Je pense, donc j&#8217;existe » (cogito ergo sum) de son compatriote Descartes, même si contre toute intention de ce dernier qui fut et resta toujours un pieux chrétien et un croyant. (Je me souviens avoir lu son nom sur la liste des pèlerins célèbres au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette).<br />
La conséquence a été que le rationalisme a dominé et fait loi, avant d’arriver au nihilisme actuel. Tous les discours et débats qui ont lieu, encore aujourd&#8217;hui, se concentrent sur « Foi et raison », mais jamais, à ma connaissance, sur « Foi et cœur » ou « Foi et volonté ». Mais Pascal lui-même, dans une autre de ses Pensées, dit que la foi est assez claire pour celui qui veut croire, et assez obscure pour celui qui ne veut pas croire . En d’autres termes, c’est une question de volonté plutôt que de raison et d’intellect.<br />
À ce point, je voudrais évoquer une deuxième leçon que nous a laissée Pascal et que le Saint-Père souligne avec force dans sa Lettre apostolique, qui est la centralité du Christ pour la foi chrétienne : « Nous ne connaissons Dieu – écrit le philosophe – qu&#8217;à travers Jésus-Christ. Sans ce médiateur, toute communication avec Dieu est exclue . » Et dans le Mémorial, écho d&#8217;une mémorable nuit de lumière, il s&#8217;exclame : « Dieu d&#8217;Abraham, d&#8217;Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants&#8230; On ne le trouve que sur les chemins enseignés par l&#8217;Évangile ».<br />
Pascal est souvent cité à propos du « risque calculé », du pari avantageux. Dans l&#8217;incertitude, écrit-il, il faut parier sur l&#8217;existence de Dieu, car « si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien  ». Mais le véritable risque de la foi &#8211; il le sait lui aussi &#8211; est autre : c&#8217;est celui de mettre Jésus-Christ entre parenthèses. Un risque de longue date ! Repensons à ce qui s&#8217;est passé à Athènes, à l&#8217;occasion du discours prononcé par l&#8217;apôtre Paul à l&#8217;Aréopage (Ac 17,16-33).</p>
<p>L&#8217;Apôtre commence par parler du Dieu unique qui a créé l&#8217;univers et dont « nous sommes la descendance ». Les personnes présentes captent l&#8217;allusion au vers d&#8217;un de leurs poètes et le suivent attentivement. Mais voici que Paul arrive au point. Il parle d&#8217;un homme que Dieu a désigné comme juge universel et en a donné la preuve en le ressuscitant des morts. Le charme est rompu ! « Quand ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquaient, et les autres déclarèrent : &laquo;&nbsp;Là-dessus nous t’écouterons une autre fois&nbsp;&raquo;. » (Ac 17, 32)</p>
<p>Qu’est-ce qui les a tant dérangés ? Bien sûr, l&#8217;idée de la résurrection d&#8217;entre les morts, si contraire à ce qu&#8217;avait enseigné, au même endroit, Platon : le corps est « le tombeau de l&#8217;âme », il ne vaut donc pas la peine qu’on se le traîne même après la mort. Mais peut-être étaient-ils encore plus déconcertés par le fait de faire dépendre d’un seul événement historique et d’un homme concret le sort de toute l’humanité. Un siècle plus tard, le philosophe platonicien Celse jette au visage des chrétiens les raisons du scandale des Grecs : « Fils de Dieu, un homme qui a vécu il y a quelques années ? Un d&#8217;hier ou d’avant hier? Un homme né dans un village de Judée d’une pauvre fileuse  ? »</p>
<p>Le vrai risque de la foi est bien de se scandaliser devant l&#8217;humanité et l&#8217;humilité du Christ. Ce fut le plus grand obstacle qu&#8217;Augustin lui-même eut à surmonter pour adhérer à la foi : « Je n’étais pas humble, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ », écrit-il dans les Confessions . Jésus avait parlé de la possibilité d&#8217;être « scandalisé » de lui, en raison de son éloignement de l&#8217;idée que les hommes se faisaient du Messie, et avait conclu en disant : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » (Mt 11, 2-6)</p>
<p>Le scandale est aujourd&#8217;hui moins ostentatoire que celui des Aréopagites, mais non moins présent parmi les intellectuels. L’effet – plus néfaste que le rejet – est le silence sur lui. J&#8217;ai suivi de nombreux débats de haut niveau sur Internet sur l&#8217;existence ou non de Dieu : le nom de Jésus-Christ n&#8217;y était presque jamais mentionné. Comme s&#8217;il ne faisait pas partie de la discussion sur Dieu !</p>
<p>Voilà ce que doit être notre principal engagement dans l’effort d’évangélisation. Le monde et ses médias – disais-je en une autre occasion à ce même endroit &#8211; font tout ce qu&#8217;ils peuvent (et malheureusement ils y parviennent !) pour garder le nom du Christ séparé, ou absent, dans tous leurs discours sur l&#8217;Église. Nous devons faire tout notre possible pour le tenir toujours et obstinément au centre. Non pas pour nous abriter derrière lui et garder le silence sur nos échecs, mais parce qu&#8217;il est « la lumière des gentils », le « nom qui est au-dessus de tout autre nom », « la pierre angulaire » du monde et de l&#8217;histoire.</p>
<p><strong>Revenir au cœur !</strong></p>
<p>Revenons enfin aux paroles de Pascal sur Dieu que « l’on sent avec le cœur ». Non plus pour en faire l&#8217;objet de considérations historiques et théologiques, mais personnelles et pratiques. Pascal fut un fervent disciple de saint Augustin, au point, malheureusement, de partager certains de ses excès et erreurs, comme celui, relancé par les jansénistes, de la double prédestination divine, à la gloire ou à la damnation ! L&#8217;appel au cœur de Pascal est également affecté (positivement, cette fois) par l&#8217;influence du docteur d&#8217;Hippone. Commentant le verset d&#8217;Isaïe : « Revenez, ô prévaricateurs, au cœur (redite, praevaricatores ad cor) » (Is 46, 8, Vulgate), dans un discours au peuple, saint Augustin disait :</p>
<p>Rentrez dans votre cœur ! Rentrez en vous-mêmes : pourquoi vous en éloigner ? Vous ne suivez pas la véritable voie ; aussi vous égarez-vous ; revenez. Où ? Au Seigneur. Commence par rentrer en toi-même : hors de toi, loin de ton cœur, tu t’égares; tu ne te connais pas même, et tu voudrais connaître ton Créateur ? Reviens, rentre dans ton cœur, arrache-toi à ton corps. Rentre en toi-même, et, par ce que tu y verras, tu pourras peut-être te faire une idée de ce qu’est Dieu; car ton âme en est l’image. Le Christ habite dans l’homme intérieur .</p>
<p>L&#8217;homme envoie ses sondes aux confins du système solaire et même au-delà, mais ignore ce qui se passe à quelques milliers de mètres sous la croûte terrestre, d&#8217;où la difficulté de prévenir les tremblements de terre. C&#8217;est une image de ce qui se passe également dans le domaine de l&#8217;esprit, dans notre propre vie. Nous vivons tous projetés à l’extérieur, tournés vers ce qui se passe autour de nous, inattentifs à ce qui se passe à l’intérieur de nous. Le silence fait peur.</p>
<p><strong>Greccio 1223</strong></p>
<p>Noël cette année marque le huitième centenaire de la première création de la crèche à Greccio. C&#8217;est le premier des trois centenaires franciscains. Il sera suivi, en 2024, de celui des Stigmates du saint et, en 2026, de celui de sa mort. Cette circonstance aussi peut nous aider à rentrer dans notre cœur. Son premier biographe, Thomas de Celano, rapporte les paroles avec lesquelles le Poverello expliquait son initiative : « Je veux évoquer en effet le souvenir de l’Enfant qui naquit à Bethléem et de tous les désagréments qu’il endura dès son enfance ; je veux le voir, de mes yeux de chair tel qu’il était, couché dans une mangeoire et dormant sur le foin, entre un bœuf et un âne  ».</p>
<p>Malheureusement, au fil du temps, la crèche s&#8217;est éloignée de ce qu&#8217;elle représentait pour saint François. Elle est souvent devenu une forme d&#8217;art ou de décor dont on admire l’installation extérieure plutôt que la signification mystique. Mais il remplit néanmoins sa fonction de signe et il serait insensé d’y renoncer. Dans notre Occident, les initiatives se multiplient pour éliminer toute référence évangélique et religieuse de la solennité de Noël, la réduisant à une pure et simple fête humaine et familiale, avec de nombreux contes de fées et personnages inventés à la place des personnages réels de Noël. Certains souhaiteraient même changer le nom de la fête.</p>
<p>L’un des prétextes est d’encourager ainsi la coexistence pacifique avec les croyants d’autres religions, en pratique avec les musulmans. En réalité c’est le prétexte d’un certain monde laïciste qui ne veut pas de ces symboles, pas des musulmans. Dans le Coran, il y a une sourate dédiée à la naissance de Jésus qui mérite d&#8217;être connue. Elle dit:</p>
<p>Les anges dirent : « Ô Marie! Voilà qu’Allah t’annonce une parole de Sa part : son nom sera Jésus (&#8216;Issâ), fils de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà […] il parlera aux hommes dans le berceau et en son âge mûr, et il sera du nombre des gens de bien ». Marie dit : « Seigneur ! Comment aurais-je un enfant, alors qu’aucun homme ne m’a touchée ? » &#8211; « C’est ainsi ! » dit-Il. Allah crée ce qu’Il veut. Quand Il décide d’une chose, Il lui dit seulement : « Sois ! » et elle est aussitôt .</p>
<p>Une fois &#8211; lorsque le samedi soir j&#8217;expliquais l&#8217;Évangile du dimanche à la télévision italienne &#8211; j&#8217;ai fait lire cette sourate par un musulman qui se dit heureux de contribuer ainsi à dissiper un malentendu qui leur porte préjudice, sous prétexte de les favoriser. La vénération avec laquelle le Coran rappelle la naissance de Jésus et la place qu&#8217;y occupe la Vierge Marie a reçu, il y a quelques années, une reconnaissance inattendue et sensationnelle. L&#8217;émir d&#8217;Abou Dhabi a décidé de consacrer à Mariam, Umm Eisa, « Marie Mère de Jésus », une belle mosquée de l&#8217;émirat qui portait auparavant le nom de son fondateur, Cheikh Mohammad Bin Zayed.</p>
<p>La crèche est donc une tradition utile et belle, mais nous ne pouvons nous contenter des crèches extérieures traditionnelles. Il nous faut aménager une crèche différente pour Jésus, une crèche du cœur. Corde creditur : avec le cœur l’on croit. Christum habitare per fidem in cordibus vestris : « Que le Christ habite en vos cœurs par la foi » (Ep 3, 17), nous exhorte l&#8217;Apôtre. Marie et son Époux continuent, de manière mystique, à frapper aux portes, comme ils l&#8217;ont fait cette nuit-là à Bethléem. Dans l&#8217;Apocalypse, c&#8217;est le Ressuscité lui-même qui dit : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3, 20). Ouvrons-lui la porte de notre cœur. Faisons-en un berceau pour l&#8217;Enfant Jésus. Qu&#8217;il ressente, dans le froid du monde, la chaleur de notre amour et notre infinie gratitude de rachetés !</p>
<p>Ce n’est pas une belle et poétique fiction mentale ; c&#8217;est l&#8217;entreprise la plus difficile de la vie. Dans notre cœur, il y a de la place pour de nombreux invités, mais pour un seul maître. Donner naissance à Jésus signifie faire mourir son propre « moi », ou du moins renouveler la décision de ne plus vivre pour nous-mêmes, mais pour Celui qui est né, est mort et est ressuscité pour nous (cf. Rm 14, 7-9). « Là où naît Dieu, l&#8217;homme meurt », a affirmé l’existentialisme athée. C&#8217;est vrai ! Cependant, c’est bien le vieil homme qui meurt, corrompu et destiné, de toute façon, à finir par la mort, tandis que ce qui naît c’est l’homme nouveau, « créé dans la justice et la sainteté » (Ep 4, 24), destiné à la vie éternelle. C&#8217;est une entreprise qui ne finira pas avec Noël, mais qui peut commencer avec lui. Que la Mère de Dieu, qui « a conçu le Christ dans son cœur avant que dans son corps », nous aide à réaliser ce dessein.</p>
<p>Joyeux anniversaire à Jésus  et à vous tous : Saint &#8211; et bien-aimé Père, Pape François, vénérés Pères, frères et sœurs &#8211; joyeux Noël!<br />
____________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Augustin, Discours 215, 4.<br />
  2.Augustin, Discours, 72,7 (Miscellanea Agostiniana, I, Roma 1930,  p.163).<br />
  3.Augustin, Discours, 215,4.<br />
  4.Pensées, 277-278, ed. Brunschvicg<br />
  5.Ib., 430, ed. Br.<br />
  6.Ib., 221, Br.<br />
  7.Ib., 233, Br.<br />
  8.Cité par Origène, Contra Celsius, I, 26.28 ; VI, 10.<br />
  9.Augustin, Confessions, Livre VII, 18, 24.<br />
  10.Augustin, Sur l’Évangile de Jean, 18,10.<br />
  11.Thomas de Celano, Vita Prima, chap. 30, 84-86.<br />
  12.Coran, III, 46-47 : Trad. Française © Islam International Publications Ltd, UK, 2017.</p>
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		<title>« VOIX DE CELUI QUI CRIE DANS LE DÉSERT » Jean-Baptiste, moraliste et prophète  -  Première prédication de l&#039;Avent 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 15 Dec 2023 15:03:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>On observe une progression dans la liturgie de l&#8217;Avent. Au cours de la première semaine, le personnage central est le prophète Isaïe, celui qui annonce de loin la venue du Sauveur ; le deuxième et le troisième dimanche, le guide, c’est Jean-Baptiste, le précurseur ; la quatrième semaine, toute l&#8217;attention est concentrée sur Marie. N&#8217;ayant cette année la possibilité de n’offrir que deux méditations, j&#8217;ai pensé les consacrer à ces deux derniers, le Précurseur et la Mère. Dans l&#8217;iconostase de nos frères orthodoxes, les deux se tiennent, l&#8217;un à droite et l&#8217;autre à gauche du Christ, et sont souvent représentés comme deux « huissiers », de part et d&#8217;autre de la porte qui mène à l&#8217;enceinte sacrée.</p>
<p><strong>Jean-Baptiste, prédicateur de conversion</strong></p>
<p>Dans les Évangiles, le Précurseur nous apparaît dans deux rôles différents : celui de prédicateur de conversion et celui de prophète. Je dédierai la première partie de ma réflexion à Jean le moraliste, la seconde à Jean le prophète.<br />
Quelques versets de l&#8217;Évangile de Luc suffisent à nous donner une idée de la prédication de Baptiste :<br />
Jean disait aux foules qui arrivaient pour être baptisées par lui : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion […] Les foules lui demandaient : « Que devons-nous donc faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? »  Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » (Lc 3, 7-14)<br />
L&#8217;Évangile permet de voir ce qui distingue, sur ce point, la prédication du Baptiste de celle de Jésus. Le saut de qualité est exprimé de la manière très claire par Jésus lui-même :<br />
« La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force pour y entrer »  (Lc 16, 16).<br />
Il faut se garder des oppositions simplistes entre Loi et Évangile. Immédiatement après la déclaration que nous venons de citer, Jésus (ou, plus probablement, l&#8217;évangéliste lui-même) ajoute : « Il est plus facile au ciel et à la terre de disparaître qu’à un seul petit trait de la Loi de tomber » (Lc 16, 17). L&#8217;Évangile n&#8217;abolit pas la loi, c&#8217;est-à-dire concrètement les commandements de Dieu ; mais il inaugure une relation nouvelle et différente avec eux, une nouvelle façon de les observer.<br />
Ce qui est nouveau, c&#8217;est l&#8217;ordre entre le commandement et le don, c&#8217;est-à-dire entre la loi et la grâce. À la base de la prédication du Baptiste se trouve l’affirmation : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »<br />
« Repentez-vous et ainsi le royaume de Dieu viendra à vous ! » ; à la base de la prédication de Jésus se trouve la déclaration : « Repentez-vous parce que le royaume de Dieu est venu à vous ! » (Rappelons-nous la parole de Jésus que nous venons de citer : « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé »).<br />
Il ne s’agit pas seulement d’une différence chronologique, entre un avant et un après ; c&#8217;est aussi une différence axiologique, c&#8217;est-à-dire de valeur. Cela signifie que ce n’est pas l’observance des commandements qui permet au royaume de Dieu de venir ; mais c&#8217;est l&#8217;avènement du royaume de Dieu qui permet l&#8217;observance des commandements. Les hommes n’ont pas changé soudainement et ne sont pas devenus meilleurs si bien que le Royaume a pu venir sur la terre. Non, ils sont toujours les mêmes ; mais c&#8217;est Dieu qui, dans la plénitude des temps, a envoyé son Fils, leur donnant ainsi la possibilité de changer et de vivre une vie nouvelle.<br />
« Car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce (à savoir, de l’observer) et la vérité sont venues par Jésus Christ », écrit l’évangéliste Jean (Jn 1, 17). Aimer Dieu de tout son cœur est « le premier et le plus grand commandement » ; mais l&#8217;ordre des commandements n&#8217;est pas le premier ordre, ni le premier niveau : au-dessus se trouve l&#8217;ordre du don : « Quant à nous, nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. » (1 Jn 4, 19)<br />
Il est intéressant de voir comment cette nouveauté du Christ se reflète dans l&#8217;attitude différente du Baptiste et de Jésus envers les soi-disant « pécheurs ». Jean, nous l’avons vu, attaque les pécheurs qui viennent à lui avec des paroles de feu. C&#8217;est Jésus lui-même qui souligne la différence, sur ce point, entre lui et le Précurseur : « Jean Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas, il ne boit pas, et l&#8217;on dit : &laquo;&nbsp;C&#8217;est un possédé !&nbsp;&raquo; Le Fils de l&#8217;homme est venu ; il mange et il boit, et l&#8217;on dit : &laquo;&nbsp;Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.&nbsp;&raquo; »  (Mt 11, 18-19, cf. Lc 7, 34). « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? », disaient les pharisiens à ses disciples (Mt 9, 11).<br />
Jésus n&#8217;attend pas que les pécheurs changent de vie pour pouvoir les accueillir ; mais il les accueille et c’est ce qui amène les pécheurs à changer de vie. Les quatre Évangiles – le Synoptique et celui de Jean – sont unanimes sur ce point. Jésus n’attend pas que la Samaritaine mette de l’ordre dans sa vie privée pour passer du temps avec elle et même lui demander de lui donner à boire. Mais ce faisant, il a changé le cœur de cette femme qui est devenue évangélisatrice parmi son peuple. La même chose arrive avec Zachée, avec Matthieu le publicain, avec la pécheresse anonyme qui lui baise les pieds dans la maison de Simon et avec la femme adultère.<br />
Nous ne pouvons pas tirer une norme absolue de ces exemples. (Jésus était Jésus et il lisait dans les cœurs ; nous ne sommes pas Jésus !). L’Église ne peut cependant ignorer son style, sans se retrouver aux côtés de Jean-Baptiste plutôt qu’à ceux du Christ. Jésus désapprouve le péché infiniment plus que ne pourraient le faire les moralistes les plus rigides, mais il propose un nouveau remède dans l&#8217;Évangile : non pas la distanciation, mais l&#8217;acceptation. Changer de vie n&#8217;est pas la condition pour s&#8217;approcher de Jésus dans les Évangiles ; cependant, cela doit être le résultat (ou du moins le bon propos) après l’avoir approché. La miséricorde de Dieu, en effet, est sans conditions, mais elle n&#8217;est pas sans conséquences !<br />
Sur ce point, la sainte Mère l&#8217;Église a beaucoup à apprendre des mères et des pères de famille d&#8217;aujourd&#8217;hui. Nous connaissons tous les tragédies qui déchirent aujourd&#8217;hui de nombreux parents : des enfants qui, malgré leur bon exemple de vie chrétienne et leurs bons conseils, empruntent un chemin différent du leur, se détruisant à coups de drogues, d&#8217;abus sexuels, de choix précoces qui s&#8217;avèrent erronés et souvent tragiques…<br />
Est-ce qu’à cause de cela, ils leur ferment la porte au nez et les chassent de la maison ? Ils ne peuvent rien faire d’autre que respecter leur choix, comme Dieu le respecte avant eux, et continuer de les aimer. Cette situation dramatique de la société se reflète dans celle de l&#8217;Église. Nous sommes appelés à choisir entre le modèle de Jean-Baptiste et le modèle de Jésus, entre donner la prééminence à la loi, ou la donner à la grâce et à la miséricorde.<br />
Il y a un point sur lequel il n’y a pas de choix à faire, car Jean et Jésus sont parfaitement d’accord. Nous devrions nous aussi élever la voix à ce sujet. Il s’agit de ce qu&#8217;exprime Jean avec ces paroles : « Celui qui a deux vêtements, qu&#8217;il partage avec celui qui n&#8217;en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu&#8217;il fasse de même ! » (Lc 3, 11) et que Jésus inculque avec la parabole du riche épulon et avec la description du jugement final en Matthieu 25.</p>
<p><strong>Jean-Baptiste, « plus qu&#8217;un prophète »</strong></p>
<p>Passons maintenant au deuxième rôle, ou titre, de Jean-Baptiste. Il n’est pas &#8211; disais-je &#8211;  seulement un moraliste et un prédicateur de pénitence ; il est aussi et avant tout un prophète : « Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut » (Lc 1, 76). Jésus le définit même comme « plus qu&#8217;un prophète » (Lc 7, 26).<br />
Dans quel sens &#8211; pourrions-nous nous demander &#8211; Jean-Baptiste est-il un prophète ? Où se situe la prophétie dans son cas ? Les prophètes annonçaient un salut futur. Mais Jean-Baptiste n’annonce pas un salut futur ; il en désigne un qui est déjà là. Dans quel sens peut-on alors l’appeler prophète ? Isaïe, Jérémie, Ézéchiel ont aidé le peuple à surmonter la barrière du temps ; Jean-Baptiste aide le peuple à surmonter la barrière encore plus épaisse des apparences contraires. Le Messie tant attendu, celui annoncé par les prophètes, promis dans les Psaumes, serait donc cet homme aux apparences si humbles ?<br />
Il est facile de croire à quelque chose de grandiose, de divin, quand cela apparaît dans un futur indéfini – « en ces jours-là », « dans les derniers jours »&#8230; -, dans un décor cosmique, les cieux ruisselant de douceur et la terre s&#8217;ouvrant pour faire germer le Sauveur. C&#8217;est plus difficile quand il faut dire : « Maintenant ! Il est là ! C&#8217;est ça ! » L&#8217;homme est immédiatement tenté de dire : « C&#8217;est tout ? » « Est-ce que quelque chose de bon peut sortir de Nazareth ? »  &#8211; disait-on autour de lui.<br />
C&#8217;est le scandale de l&#8217;humilité de Dieu qui se révèle « sous des apparences contraires », pour confondre l’orgueil des hommes et leur « volonté de puissance ». Croire que l&#8217;homme qu&#8217;ils ont vu peu avant manger, dormir, peut-être même bâiller à son réveil, est le Messie, celui que tous attendent ; croire que l’on a atteint le point crucial de l&#8217;histoire, et cela exigeait un courage prophétique plus grand que celui d&#8217;Isaïe. C&#8217;est une tâche surhumaine et on comprend la grandeur du précurseur et la raison pour laquelle il est défini comme étant « plus qu&#8217;un prophète ».<br />
Les quatre Évangiles mettent en évidence le double rôle de Jean-Baptiste, celui de moraliste et celui de prophète. Mais tandis que les Synoptiques insistent davantage sur le premier, le quatrième Évangile insiste davantage sur le second. Jean-Baptiste est l&#8217;homme du « Le voici ! ». « C&#8217;est de lui que j&#8217;ai dit&#8230; Voici l&#8217;Agneau de Dieu ! » (Jn 1, 15.29) Quel frisson a dû parcourir le corps de ceux qui, avec ces mots ou d&#8217;autres similaires, ont reçu les premiers la révélation. C&#8217;était comme un court-circuit : passé et futur, attente et réalisation se touchaient.<br />
Que nous enseigne Jean-Baptiste en tant que prophète ? Je crois qu&#8217;il nous a laissé en héritage sa tâche prophétique. En disant : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ! » (Jn 1, 26), il a inauguré la nouvelle prophétie chrétienne qui ne consiste pas à annoncer un salut futur, mais à révéler une présence cachée, la présence du Christ dans le monde et dans l&#8217;histoire, à arracher le voile des yeux des hommes, presqu’en criant, avec des paroles semblables à celles d&#8217;Isaïe : « Voici que je fais une chose nouvelle. Ne la voyez-vous pas ? » (cf. Is 43, 19).<br />
Jésus a dit : « Je suis avec vous jusqu&#8217;à la fin du monde ». Il est au milieu de nous ; il est dans le monde et le monde aujourd&#8217;hui encore, après deux mille ans, ne le reconnaît pas. Il y a une phrase du Christ qui a toujours inquiété les croyants : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8) Mais Jésus ne parle pas ici de sa venue à la fin du monde. Dans les discours dits eschatologiques, deux perspectives s&#8217;entremêlent souvent : celle de la venue définitive du Christ et celle de sa venue comme ressuscité, glorifié et par le Père ; sa venue « selon l&#8217;Esprit de sainteté, a été établi dans sa puissance par sa résurrection d&#8217;entre les morts », par opposition à sa venue précédente « selon la chair » (Rm 1, 3-4). C&#8217;est en se référant à cette seconde venue selon l&#8217;Esprit que Jésus peut dire : « Cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. » (Mt 24, 34)<br />
La phrase inquiétante de Jésus n’interpelle donc pas notre postérité, celle qui se trouvera vivante au moment de sa parousie ; elle interpelle nos ancêtres et nos contemporains, y compris nous-mêmes. Malgré sa résurrection et les merveilles qui ont accompagné les débuts de l’Église, Jésus a-t-il trouvé la foi parmi les siens ? Malgré deux mille ans de présence dans le monde et toutes les confirmations de l&#8217;histoire, trouve-t-il encore la foi sur la terre, notamment parmi les soi-disant « intellectuels » ? La tâche prophétique de l&#8217;Église sera la même que celle de Jean-Baptiste, jusqu&#8217;à la fin du monde : secouer chaque génération de la terrible distraction et de l&#8217;aveuglement qui l&#8217;empêche de reconnaître et de voir la lumière du monde.<br />
Au temps de Jean, le scandale provenait du corps physique de Jésus ; de sa chair si semblable à la nôtre, excepté le péché. Aujourd&#8217;hui encore, c&#8217;est son corps, sa chair qui scandalise : son corps mystique, l&#8217;Église, si semblable au reste de l&#8217;humanité, n&#8217;excluant même pas le péché. De la même façon que Jean-Baptiste a fait reconnaître le Christ à ses contemporains sous l&#8217;humilité de la chair, il est nécessaire aujourd&#8217;hui de le faire reconnaître dans la pauvreté de l&#8217;Église et de notre vie même.</p>
<p><strong>Une évangélisation nouvelle en son ardeur</strong></p>
<p>Saint Jean-Paul II a qualifié la nouvelle évangélisation comme étant une évangélisation &#8211; je cite – « nouvelle en son ardeur, nouvelle dans les méthodes et nouvelle dans les expressions ». Jean-Baptiste est notre maître surtout dans la première de ces trois choses, l’ardeur. Ce n’est pas un grand théologien, il a une christologie très rudimentaire, il ne connaît pas encore les plus hauts titres de Jésus : Fils de Dieu, Verbe, ni même celui de Fils de l&#8217;homme.<br />
Il emploie des images très simples en disant : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales… » Mais malgré la pauvreté de sa théologie, comme il parvient à faire ressentir la grandeur et l&#8217;unicité du Christ ! Le monde et l&#8217;humanité apparaissent, à partir de ses paroles, tous contenus comme à l&#8217;intérieur d&#8217;un ventilateur ou d&#8217;un tamis que lui, le Messie, tient et secoue dans ses mains. Devant lui se décide qui se tient debout et qui tombe, qui est le bon grain et qui est l’ivraie que le vent disperse. A la manière de Saint Jean Baptiste tous peuvent être des évangélisateurs !<br />
À propos des paroles de Jean-Paul II que je viens de rappeler, quelqu&#8217;un soulignait à l&#8217;époque que la nouvelle évangélisation peut et doit être nouvelle « en son ardeur, dans la méthode et dans l&#8217;expression », mais pas dans les contenus qui restent ceux de toujours et qui découlent de la révélation. En d’autres termes, qu’il peut et doit y avoir une nouvelle évangélisation, mais pas un nouvel Évangile.<br />
Tout cela est vrai. Il ne peut y avoir de contenus véritablement et totalement nouveaux. Il peut cependant y avoir de nouveaux contenus, dans le sens où par le passé ils n&#8217;étaient pas assez mis en valeur, qu&#8217;ils étaient restés dans l&#8217;ombre, et étaient peu valorisés. Saint Grégoire le Grand disait : « Scriptura cum legentibus crescit » (Moralia in Job, 20, 1, 1), l&#8217;Écriture grandit avec celui qui la lit. Et dans un autre passage, il en explique aussi le pourquoi. « En effet – dit-il – on comprend [les Écritures] d&#8217;autant plus profondément qu&#8217;on y prête une attention plus profonde » (Hom dans Ez. I, 7, 8). Cette croissance se réalise d&#8217;abord au niveau personnel dans la croissance en sainteté ; mais elle se réalise aussi au niveau universel, à mesure que l’Église avance dans l’histoire.<br />
Ce qui rend parfois si difficile l&#8217;acceptation de la « croissance » dont parle Grégoire le Grand, c&#8217;est le peu d&#8217;attention accordé à l&#8217;histoire de l&#8217;évolution de la doctrine chrétienne depuis ses origines jusqu&#8217;à nos jours, ou une connaissance assez superficielle de celle-ci. Cette histoire démontre en fait que cette croissance a toujours été là, comme l&#8217;a montré le cardinal John Newman dans son célèbre essai.<br />
La Révélation – Écriture et Tradition ensemble – grandit au gré des demandes et des provocations qui lui sont posées au fil de l’histoire. Jésus a promis aux apôtres que le Paraclet les guiderait « dans la vérité tout entière » (Jn 16, 13), mais il n&#8217;a pas précisé en combien de temps, c’est-à-dire dans une ou deux générations, ou bien &#8211; comme tout semble l&#8217;indiquer &#8211; pendant toute la durée du temps où l&#8217;Église est en pèlerinage sur la terre.<br />
La prédication de Jean-Baptiste nous offre l&#8217;occasion d&#8217;une observation actuelle et importante précisément à propos de cette « croissance » de la parole de Dieu que l&#8217;Esprit Saint opère dans l&#8217;histoire. La tradition liturgique et théologique a surtout recueilli de lui son cri : « Voici l&#8217;Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ! » La liturgie le proclame à nouveau à chaque messe, avant la communion, après que le peuple ait chanté par trois fois : « Agneau de Dieu qui enlèves les péchés du monde, prends pitié de nous ».<br />
En réalité, cependant, cela ne représente que la moitié de la prophétie du Baptiste concernant le Christ. Il ajoute aussitôt, presque d&#8217;un seul souffle, et dans les quatre Évangiles, que le Christ est celui qui « baptise dans l’Esprit Saint ». (cf. Jn 1, 33 ; Mt 3, 11) Le salut chrétien n&#8217;est donc pas seulement quelque chose de négatif, un « ôter le péché ». C&#8217;est avant tout quelque chose de positif : c&#8217;est un « donner », un « insuffler » la vie nouvelle, la vie de l&#8217;Esprit. C’est une renaissance.<br />
La libération du péché apparaît comme le chemin et la condition pour recevoir le don de l&#8217;Esprit qui est la finalité ultime, le don suprême. On ne doit jamais séparer le troisième chapitre de la Lettre aux Romains, sur la justification des impies, du huitième chapitre sur le don de l&#8217;Esprit, avec ce message libérateur qui devrait résonner plus souvent dans notre prédication : « Ainsi, pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort. » (Rm 8, 1-2)<br />
Certes, cet aspect positif n’a jamais été oublié. Mais peut-être n’a-t-on pas toujours suffisamment insisté là-dessus. Nous avons couru le risque, dans la spiritualité occidentale, de voir le christianisme, surtout de manière « négative », comme la solution au problème du péché originel ; comme quelque chose donc de sombre et de déprimant. Ceci explique, au moins en partie, son rejet par de larges secteurs de la culture, comme ceux représentés, en philosophie, par Nietzsche et, en littérature, par le dramaturge norvégien Ibsen. L&#8217;attention accrue portée depuis quelque temps à l&#8217;action de l&#8217;Esprit Saint et à ses charismes dans toutes les Églises chrétiennes est un exemple concret de l&#8217;Écriture qui « grandit avec ceux qui la lisent ».<br />
Les saints aiment continuer, depuis le ciel, la mission qu&#8217;ils ont accomplie de leur vivant sur terre. Sainte Thérèse de l&#8217;Enfant Jésus &#8211; dont on célèbre cette année le 150ème anniversaire de la naissance &#8211; a posé cela comme une sorte de condition à Dieu pour monter au ciel. Saint Jean-Baptiste aussi aime être le précurseur du Christ ; il aime lui préparer les chemins. Prêtons-lui notre voix !<br />
En contemplant, dans la Deesis, l&#8217;icône du Précurseur les mains tendues vers le Christ et le regard suppliant, l&#8217;Église orthodoxe lui adresse cette prière que nous pouvons faire nôtre :<br />
Cette main qui a touché la tête du Seigneur et avec laquelle tu nous as montré le Sauveur, tends-la maintenant, ô Baptiste, vers lui en notre faveur, en vertu de cette sécurité dont tu jouis largement, puisque, selon son propre témoignage, tu as été le plus grand de tous les prophètes ; les yeux qui ont vu le Saint-Esprit descendre sous forme de colombe, tourne-les vers lui, ô Baptiste, afin qu&#8217;il nous montre sa grâce.<br />
______________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti.</p>
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		<title>« COURAGE ! MOI, JE SUIS VAINQUEUR DU MONDE » -  Cinquième Prédication, Carême 2023</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Apr 2023 11:19:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>« Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde . » Saint-Père, Vénérables Pères, frères et sœurs, ces paroles sont parmi les dernières que Jésus adresse à ses disciples, avant de les quitter. Il ne s&#8217;agit pas de l&#8217;habituel « Courage ! » adressé à ceux qui restent, de la part de celui qui est sur le point de partir. En effet, il ajoute : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous . »<br />
Que signifie « je reviens vers vous » s&#8217;il est sur le point de les quitter ? De quelle manière et à quel titre viendra-t-il demeurer auprès d&#8217;eux ? Si l&#8217;on ne comprend pas la réponse à cette question, on ne comprendra jamais la vraie nature de l&#8217;Église. On trouve cette réponse, comme une sorte de thème récurrent, dans les discours d&#8217;adieu de l&#8217;évangile de Jean, et il est bon d&#8217;écouter une fois les versets où elle devient la note dominante. Faisons-le avec l&#8217;attention et l&#8217;émotion avec lesquelles les enfants écoutent les dispositions de leur père à l&#8217;égard du bien le plus précieux qu&#8217;il s&#8217;apprête à leur laisser :<br />
« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l&#8217;Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous . »<br />
« Mais le Défenseur, l&#8217;Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit . »<br />
« Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d&#8217;auprès du Père, lui, l&#8217;Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement . »<br />
« Il vaut mieux pour vous que je m&#8217;en aille, car, si je ne m&#8217;en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l&#8217;enverrai . »<br />
« J&#8217;ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l&#8217;instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l&#8217;Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu&#8217;il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu&#8217;il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître . »<br />
Mais qu&#8217;est-ce que l&#8217;Esprit Saint qu’il promet et qui est-il ? Est-ce lui-même, Jésus, ou un autre ? Si c&#8217;est lui-même, pourquoi dit-il à la troisième personne : « quand il viendra, l’Esprit&#8230; » ; si c&#8217;est un autre, pourquoi dit-il à la première personne : « je reviens vers vous » ? Nous touchons au mystère de la relation entre le Ressuscité et son Esprit. Relation si étroite et si mystérieuse que saint Paul semble parfois les identifier. En effet, il écrit : « Or, le Seigneur, c&#8217;est l&#8217;Esprit », mais il ajoute sans transition, « et là où l&#8217;Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté  ». Si c&#8217;est l&#8217;Esprit du Seigneur, ce ne peut pas être, purement et simplement, le Seigneur.<br />
La réponse de l&#8217;Écriture est que l&#8217;Esprit Saint, par la rédemption, est devenu « l&#8217;Esprit du Christ » ; c&#8217;est la manière dont le Ressuscité agit désormais dans l&#8217;Église et dans le monde, ayant « été, selon l&#8217;Esprit de sainteté, établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d&#8217;entre les morts  ». C&#8217;est pourquoi il peut dire aux disciples : « Il vaut mieux pour vous que je m&#8217;en aille » et ajouter : « Je ne vous laisserai pas orphelins ».<br />
Nous devons nous débarrasser complètement d&#8217;une vision de l&#8217;Église qui s&#8217;est formée petit à petit et est devenue dominante dans la conscience de nombreux croyants. Je la définis comme vision déiste ou cartésienne, à cause de son affinité avec la vision du monde du déisme cartésien. Comment la relation entre Dieu et le monde était-elle conçue dans cette vision ?  Plus ou moins comme ceci : Dieu au commencement crée le monde puis il se retire, le laissant se développer avec les lois qu&#8217;il lui a données ; comme une horloge qu’on a suffisamment remontée pour qu&#8217;elle fonctionne indéfiniment toute seule. Toute nouvelle intervention de Dieu bouleverserait cet ordre, raison pour laquelle les miracles sont jugés inadmissibles. Dieu, en créant le monde, serait comme quelqu&#8217;un qui donne une tape sur un ballon et le pousse en l&#8217;air, en restant, lui, au sol.<br />
Que signifie cette vision si on l’applique à l&#8217;Église ? Que le Christ a fondé l&#8217;Église, l&#8217;a dotée de toutes les structures hiérarchiques et sacramentelles nécessaires à son fonctionnement, puis l&#8217;a quittée, se retirant dans son ciel, au moment de son Ascension. Comme quelqu&#8217;un qui pousse une petite barque dans la mer, tout en restant lui-même sur le rivage.<br />
Mais il n&#8217;en est rien ! Jésus est monté dans la barque et il y reste. On doit prendre au sérieux ses dernières paroles dans Matthieu : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu&#8217;à la fin du monde . » À chaque nouvelle tempête, y compris celles d&#8217;aujourd&#8217;hui, il nous répète ce qu&#8217;il a dit à ses apôtres dans l&#8217;épisode de la tempête apaisée : « Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi  ? » Ne suis-je pas avec vous ? Puis-je sombrer ? Celui qui a créé la mer peut-il sombrer dans la mer ?<br />
J&#8217;ai remarqué avec joie que dans l&#8217;Annuaire pontifical, sous le nom du Pape, il n&#8217;y a qu’un seul titre « Évêque de Rome » ; tous les autres titres &#8211; Vicaire du Christ, Souverain Pontife de l&#8217;Église universelle, Primat d&#8217;Italie, etc. &#8211; sont repris comme « titres historiques » à la page suivante. Cela me semble juste, surtout en ce qui concerne « Vicaire du Christ ». Le vicaire est celui qui supplée en l&#8217;absence du chef, mais Jésus-Christ ne s&#8217;est jamais absenté et ne s&#8217;absentera jamais de son Église. Par sa mort et sa résurrection, il est devenu « la tête du corps, la tête de l&#8217;Église  » et il le restera jusqu&#8217;à la fin du monde : le vrai et unique Seigneur de l&#8217;Église.<br />
Sa présence n&#8217;est pas, pour ainsi dire, une présence morale et intentionnelle, ce n&#8217;est pas une seigneurie par procuration. Lorsque nous ne pouvons pas être présents en personne à un événement, nous disons généralement : « Je serai présent spirituellement », ce qui n&#8217;est, ni une grande consolation, ni d’une grande aide pour ceux qui nous ont invités. Lorsque nous disons de Jésus qu&#8217;il est présent « spirituellement », cette présence spirituelle n&#8217;est pas une forme inférieure à la présence physique, mais elle est infiniment plus réelle et efficace. C&#8217;est la présence de Jésus ressuscité qui agit dans la puissance de l&#8217;Esprit, qui agit en tout temps et en tout lieu, et agit à l’intérieur de nous.<br />
Si, dans la situation actuelle de crise énergétique croissante, on découvrait l&#8217;existence d&#8217;une nouvelle source d&#8217;énergie inépuisable, si l&#8217;on découvrait enfin comment utiliser l&#8217;énergie solaire à volonté et sans effets négatifs, quel soulagement ce serait pour toute l&#8217;humanité ! Eh bien, l&#8217;Église possède, dans son domaine, une source d&#8217;énergie inépuisable de ce type : la « force d&#8217;en haut » qu&#8217;est l&#8217;Esprit Saint.  Jésus a pu dire de lui : « Jusqu&#8217;à présent vous n&#8217;avez rien demandé en mon nom ; demandez, et vous recevrez : ainsi votre joie sera parfaite . »<br />
Il y a un moment dans l&#8217;histoire du salut qui rappelle de près les paroles de Jésus lors de la dernière Cène. Il s&#8217;agit de l&#8217;oracle du prophète Aggée. Il dit :<br />
Le vingt et unième jour du septième mois, la parole du Seigneur se fit entendre par l&#8217;intermédiaire du prophète Aggée : « Va parler à Zorobabel, fils de Salathiel, gouverneur de Juda, à Josué, fils de Josédeq, le grand prêtre, et au reste du peuple. Tu leur diras : Reste-t-il encore parmi vous quelqu&#8217;un qui ait vu cette Maison dans sa gloire première ? Eh bien ! Qu&#8217;est-ce que vous voyez maintenant ? N&#8217;est-elle pas devant vous réduite à rien ? Mais à présent, courage, Zorobabel ! &#8211; oracle du Seigneur. Courage, Josué fils de Josédeq, grand prêtre ! Courage, tout le peuple du pays ! &#8211; oracle du Seigneur. Au travail ! Je suis avec vous &#8211; oracle du Seigneur de l&#8217;univers […] Mon esprit se tient au milieu de vous : Ne craignez pas  ! »<br />
C&#8217;est l&#8217;un des rares textes de l&#8217;Ancien Testament que l’on peut dater avec précision, le 17 octobre 520 av JC. Ne nous semble-t-il pas qu&#8217;il décrit, avec les mots d&#8217;Aggée, la situation actuelle de l&#8217;Église catholique et, à bien des égards, celle de toute la chrétienté ? Les plus âgés parmi nous se rappellent avec nostalgie l&#8217;époque, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, où les églises étaient remplies le dimanche, où mariages et baptêmes se succédaient dans les paroisses, où séminaires et noviciats religieux abondaient en vocations&#8230; « Mais dans quel état la voyons-nous aujourd&#8217;hui ? » pourrions-nous dire avec Aggée ? Cela ne vaut pas la peine de perdre du temps à répéter la liste des maux actuels, de ce qui, pour certains, semble n&#8217;être que ruines, un peu comme les ruines de la Rome antique que nous avons tout autour de nous dans cette ville.<br />
Tout ce qui brillait autrefois et que nous sommes enclins à regretter n’était pas or. Si tout avait été or, si ces séminaires remplis avaient été des forges de saints pasteurs et que l&#8217;éducation traditionnelle qui y était dispensée avait été solide et vraie, nous n&#8217;aurions pas autant de scandales à déplorer aujourd&#8217;hui&#8230; Mais ce n&#8217;est pas de cela qu’il s’agit de parler ici, et je ne suis certainement pas le mieux qualifié pour le faire. Ce que je tiens à relever, c&#8217;est l&#8217;exhortation que le prophète adressa au peuple d&#8217;Israël ce jour-là. Il ne les exhorte pas à s&#8217;apitoyer sur leur sort, à se résigner et à se préparer au pire. Non, il dit comme Jésus : « Courage ! Au travail ! Je suis avec vous &#8211; oracle du Seigneur […] Mon esprit se tient au milieu de vous. »<br />
Mais attention : il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un vague et stérile « Ayez courage ».  Le prophète a déjà dit quel est le « travail » auquel ils doivent s&#8217;atteler. Et puisqu&#8217;il nous concerne de près, écoutons aussi l&#8217;oracle précédent d&#8217;Aggée au peuple et à ses dirigeants :<br />
Ainsi parle le Seigneur de l&#8217;univers : Ces gens-là disent : « Le temps n&#8217;est pas encore venu de rebâtir la Maison du Seigneur ! » Or, voilà ce que dit le Seigneur par l&#8217;intermédiaire d&#8217;Aggée, le prophète : Et pour vous, est-ce bien le temps d&#8217;être installés dans vos maisons luxueuses, alors que ma Maison est en ruine ? Et maintenant, ainsi parle le Seigneur de l&#8217;univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins : Vous avez semé beaucoup, mais récolté peu ; vous mangez, mais sans être rassasiés ; vous buvez, mais sans être désaltérés ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer ; et le salarié met son salaire dans une bourse trouée. […] Allez dans la montagne, rapportez du bois pour rebâtir la maison de Dieu. Je prendrai plaisir à y demeurer, et j&#8217;y serai glorifié &#8211; déclare le Seigneur .<br />
Une fois prononcée, la parole de Dieu redevient active et pertinente chaque fois qu&#8217;elle est à nouveau proclamée. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une simple citation biblique. Nous sommes maintenant « ce peuple » auquel la Parole de Dieu est adressée. Quelles sont pour nous aujourd&#8217;hui « les maisons luxueuses » (certaines traductions disent : « lambrissées ») dans lesquelles nous sommes tentés de demeurer tranquilles ? Je vois trois maisons concentriques, l&#8217;une dans l&#8217;autre, d&#8217;où nous devons sortir pour gravir la montagne et reconstruire la maison de Dieu.<br />
La première maison bien couverte, soignée et meublée, c&#8217;est mon « moi » : mon petit confort, ma gloire, ma position dans la société ou dans l&#8217;Église. C&#8217;est le mur le plus difficile à abattre, le mieux dissimilé. Il est si facile de confondre mon honneur avec celui de Dieu et de l&#8217;Église, l&#8217;attachement à mes idées avec l&#8217;attachement à la vérité pure et simple. Celui qui parle en ce moment ne pense pas faire exception. Nous sommes dans notre coquille, comme le ver à soie dans la sienne : autour, il y a toute la soie, mais si le ver à soie ne brise pas la coquille, il restera chenille et ne deviendra jamais un papillon qui vole.<br />
Mais laissons ce sujet de côté, car nous avons de nombreuses occasions d&#8217;en entendre parler. La deuxième maison bien couverte dont nous devons sortir pour travailler à la « maison du Seigneur », c&#8217;est ma paroisse, mon ordre religieux, mon mouvement ou mon association ecclésiale, mon Église locale, mon diocèse&#8230; Ne nous méprenons pas. Malheur si nous n&#8217;avions aucun amour ni attachement à ces réalités particulières dans lesquelles le Seigneur nous a placés et dont nous sommes peut-être responsables.  Le mal est de les absolutiser, de ne voir rien d&#8217;autre en dehors d&#8217;elles, de ne s&#8217;intéresser qu&#8217;à elles, en critiquant et en méprisant ceux qui ne la partagent pas. De perdre de vue, en somme, la catholicité de l&#8217;Église. D’oublier, comme le dit souvent le Saint-Père, que « le tout est supérieur à la partie ». Nous sommes un seul corps, le corps du Christ, et dans le corps, dit Paul, « si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance . » Le Synode devrait également servir à cela : nous rendre conscients et participants des problèmes et des joies de toute l&#8217;Église catholique.<br />
Mais venons-en à la troisième maison bien couverte. En sortir est d&#8217;autant plus difficile que, pendant des siècles, on nous a inculqué que ce serait péché et trahison. J’ai lu récemment, pendant la semaine de prière pour l&#8217;unité des chrétiens, le témoignage d&#8217;une femme catholique d&#8217;un pays à « religion mixte ». Lorsqu&#8217;elle était jeune, le prêtre de sa paroisse enseignait que le seul fait d&#8217;entrer physiquement dans une église protestante était un péché mortel. Et je suppose que l&#8217;on disait la même chose, de l&#8217;autre côté de la palissade, à propos de l&#8217;entrée dans une église catholique.<br />
Je parle, bien sûr, de la troisième maison bien couverte qu&#8217;est la confession chrétienne particulière à laquelle nous appartenons, et je le fais en ayant encore en mémoire, tout frais, l&#8217;événement extraordinaire et prophétique de la réunion œcuménique qui a eu lieu au Sud-Soudan en février dernier. Nous sommes tous convaincus qu&#8217;une partie de la faiblesse de notre évangélisation et de notre action dans le monde est due à la division et à la lutte mutuelle entre chrétiens. On voit ce que Dieu dit, toujours dans notre Aggée :<br />
« On attendait beaucoup, et voici qu&#8217;il y a peu ; ce que vous avez rapporté à la maison, j&#8217;ai soufflé dessus. À cause de quoi ? &#8211; oracle du Seigneur de l&#8217;univers. À cause de ma Maison qui est en ruine, quand chacun de vous s&#8217;agite pour sa propre maison . »<br />
Jésus dit à Pierre : « Sur cette pierre, je bâtirai mon Église ». Il n&#8217;a pas dit : « Je bâtirai mes Églises ». Il doit y avoir un sens dans lequel ce que Jésus appelle « mon Église » englobe tous les croyants en lui et tous les baptisés. L&#8217;apôtre Paul a une formule qui pourrait remplir cette tâche d&#8217;englober tous ceux qui croient au Christ. Au début de la première lettre aux Corinthiens, il adresse sa salutation : « à tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre  ».<br />
Nous ne pouvons certes pas nous satisfaire de cette unité si vaste, mais si vague. Et cela justifie l&#8217;engagement et la confrontation, y compris doctrinale, entre les Églises. Mais nous ne pouvons pas non plus mépriser et ignorer cette unité fondamentale qui consiste à invoquer le même Seigneur Jésus-Christ. Celui qui croit au Fils de Dieu croit aussi au Père et à l&#8217;Esprit Saint. Ce qui a été répété à plusieurs reprises est tout à fait vrai : « ce qui nous unit est plus important que ce qui nous divise ».<br />
Dans les cas où nous ne pouvons que désapprouver l&#8217;usage qui est fait du nom de Jésus et la manière dont l&#8217;Évangile est annoncé, peut-être serons-nous aidés par ce que saint Paul dit de certains qui, en son temps, annonçaient l&#8217;Évangile « en intrigants, sans intention pure ». « Qu&#8217;importe ! » écrivait-il aux Philippiens, « De toute façon, que ce soit avec des arrière-pensées ou avec sincérité, le Christ est annoncé, et de cela je me réjouis  ». Sans oublier que les chrétiens d&#8217;autres confessions trouvent aussi chez nous, catholiques, des choses qu&#8217;ils ne peuvent pas approuver.<br />
L&#8217;oracle d&#8217;Aggée sur le Temple reconstruit se termine par une promesse radieuse : « La gloire future de cette Maison surpassera la première &#8211; déclare le Seigneur de l&#8217;univers -, et dans ce lieu, je vous ferai don de la paix, &#8211; oracle du Seigneur de l&#8217;univers . » Nous n&#8217;osons pas dire qu&#8217;une telle prophétie se réalisera aussi pour nous et que la maison de Dieu qu&#8217;est l&#8217;Église du futur sera plus glorieuse que celle du passé que nous regrettons aujourd&#8217;hui ; nous pouvons cependant l&#8217;espérer et le demander à Dieu dans un esprit d&#8217;humilité et de repentance.<br />
Les signes encourageants ne manquent pas : l&#8217;un des plus évidents est la recherche de l&#8217;unité entre les chrétiens. Dans un entretien avec un journaliste catholique, lors de son voyage de retour du Sud-Soudan, l&#8217;archevêque Justin Welby déclarait : « Lorsque nous voyons travailler ensemble des Églises qui, par le passé, étaient des ennemis déclarés, s’attaquaient et brûlaient les prêtres les unes des autres, se condamnant mutuellement dans les termes les plus violents ; lorsque cela se produit, cela signifie que quelque chose de spirituel se passe. Il y a une libération de l&#8217;Esprit de Dieu qui donne une grande espérance  ».<br />
La prophétie d&#8217;Aggée que j&#8217;ai commentée, Vénérables Pères, frères et sœurs, est liée à un souvenir personnel et je vous demande pardon si j&#8217;ose le rappeler ici après que certains d’entre vous l’ont déjà écouté dans d’autres occasions. Je le fais avec la certitude que la parole prophétique revient libérer sa charge de confiance et d&#8217;espérance chaque fois qu&#8217;elle est proclamée et écoutée dans la foi.<br />
Le jour où mon Supérieur général me permit de quitter l&#8217;enseignement à l&#8217;Université catholique pour me consacrer à plein temps à la prédication, il y avait, dans la Liturgie des Heures, la prophétie d&#8217;Aggée que j&#8217;ai commentée. Après avoir récité l&#8217;Office, je vins ici à Saint-Pierre. Je voulais prier l&#8217;Apôtre de bénir mon nouveau ministère. À un moment donné, alors que j&#8217;étais sur la Place, cette parole de Dieu me revint à l’esprit avec force. Je me tournai alors vers la fenêtre du Pape au Palais apostolique et je me mis à proclamer à haute voix : « Courage, Jean-Paul II, courage, cardinaux, évêques et tout le peuple de l&#8217;Église ; et au travail car je suis avec vous, dit le Seigneur ». C&#8217;était facile à faire parce qu&#8217;il pleuvait et qu&#8217;il n&#8217;y avait personne à l’entour.<br />
Sauf que quelques mois plus tard, en 1980, je fus nommé Prédicateur de la Maison Pontificale et me retrouvai en présence du Pape pour entamer mon premier Carême. Cette parole revint résonner en moi, non pas comme une citation et un souvenir, mais comme une parole vivante pour ce moment précis. Je racontai ce que j&#8217;avais fait ce jour-là sur la place Saint-Pierre. Puis je me tournai vers le Pape, qui suivait alors la prédication depuis une chapelle latérale, et je redis avec force les paroles d&#8217;Aggée : « Courage, Jean-Paul II, courage, vous, cardinaux, évêques et peuple de Dieu ; et au travail, car je suis avec vous, dit le Seigneur. Mon Esprit sera avec vous ». Et il me sembla, à voir son visage, que la parole donnait ce qu&#8217;elle promettait, c’est-à-dire du courage (même si Jean-Paul II était la dernière personne au monde à qui l&#8217;on devait recommander d&#8217;avoir du courage !).<br />
Aujourd&#8217;hui, j&#8217;ose proclamer à nouveau cette Parole, sachant qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une simple citation, mais d&#8217;une parole toujours vivante qui revient faire chaque fois ce qu&#8217;elle promet. Courage donc, pape François ! Courage, frères cardinaux, évêques, prêtres et fidèles de l&#8217;Église catholique et au travail, car je suis avec vous, dit le Seigneur. Mon Esprit sera avec vous !<br />
Je vous souhaite à tous une Sainte Pâque de paix et d&#8217;espérance.</p>
<p>Traduction de Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.Jn 16, 33.<br />
  2.Jn 14, 18.<br />
  3.Jn 14, 16-17.<br />
  4.Jn 14, 26.<br />
  5.Jn 15, 26-27.<br />
  6.Jn 16, 7.<br />
  7.Jn 16, 12-14.<br />
  8.2 Co 3, 17.<br />
  9.Rm 1, 4.<br />
  10.Mt 28, 20.<br />
  11.Mt 8, 26.<br />
  12.Col 1, 18.<br />
  13.Jn 16, 24.<br />
  14.Ag 2, 1-5.<br />
  15.Ag 1, 2-8.<br />
  16.1 Co 12, 26.<br />
  17.Ag 1, 9.<br />
  18.1 Co 1, 2.<br />
  19.Ph 1, 16-18.<br />
  20.Ag 2, 9.<br />
  21.In The Tablet, 11 février 2023, p. 6.</p>
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		<title>MYSTERIUM FIDEI! Réflexions sur la liturgie -  Quatrième prédication de Carême 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 24 Mar 2023 12:06:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Après celles sur l&#8217;évangélisation et sur la théologie, je voudrais vous proposer aujourd&#8217;hui quelques réflexions sur la liturgie et le culte de l&#8217;Église, toujours dans l&#8217;intention d&#8217;apporter une contribution &#8211; aussi modeste et indirecte soit-elle &#8211; aux travaux du Synode. La liturgie est le point d&#8217;arrivée, c’est-à-dire ce vers quoi tend l&#8217;évangélisation. Dans la parabole[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Après celles sur l&#8217;évangélisation et sur la théologie, je voudrais vous proposer aujourd&#8217;hui quelques réflexions sur la liturgie et le culte de l&#8217;Église, toujours dans l&#8217;intention d&#8217;apporter une contribution &#8211; aussi modeste et indirecte soit-elle &#8211; aux travaux du Synode. La liturgie est le point d&#8217;arrivée, c’est-à-dire ce vers quoi tend l&#8217;évangélisation. Dans la parabole de l&#8217;Évangile, les serviteurs sont envoyés sur les routes et aux croisées des chemins pour inviter tous les hommes au banquet. L&#8217;Église est la salle du banquet et l&#8217;Eucharistie, « le repas du Seigneur  » qui y est préparé.<br />
Nous partons, pour notre réflexion, d&#8217;une parole de la Lettre aux Hébreux : pour s&#8217;avancer vers Dieu &#8211; dit-elle &#8211; il faut d&#8217;abord « croire qu&#8217;il existe  ». Mais avant même de croire qu&#8217;il existe (ce qui manifeste déjà qu’on s’en est approché), il est nécessaire d&#8217;avoir au moins « eu vent » de son existence. C&#8217;est ce que nous appelons le sens du sacré et ce qu&#8217;un auteur célèbre appelle le « numineux », le qualifiant de « mystère immense et fascinant  ». Saint Augustin a étonnamment anticipé cette découverte de la phénoménologie religieuse moderne. S&#8217;adressant à Dieu dans les Confessions, il dit : « Dès que je pus vous découvrir […] je frissonnais d’amour et d’horreur : contremui amore et orrore  ». Et encore : « elle me glace d’épouvante, et m’embrase d’amour (et inhorresco et inardesco) : épouvante, en tant que je suis si loin ; amour, en tant que je suis plus près . »<br />
Si le sens du sacré venait à manquer, viendrait à manquer aussi le terreau ou le climat dans lequel s&#8217;épanouit l&#8217;acte de foi. Charles Péguy a écrit que « l&#8217;effrayante rareté et l&#8217;indigence du sacré sont la marque profonde du monde moderne ». Si le sens du sacré a chuté, il en est resté cependant le regret de ce que quelqu&#8217;un a appelé, de manière séculaire, la « nostalgie du totalement autre » (Max Horkheimer).<br />
Plus que quiconque, les jeunes ressentent ce besoin d&#8217;être transportés hors de la banalité du quotidien, de s&#8217;évader, et ils ont inventé leurs propres moyens de satisfaire ce besoin. Les spécialistes de la psychologie de masse ont observé que les jeunes qui participèrent à des concerts de rock célèbres &#8211; comme ceux des Beatles, d&#8217;Elvis Presley ou le festival de Woodstock en 1969 &#8211; furent transportés hors de leur monde quotidien et projetés dans une dimension qui leur donnait l&#8217;impression de quelque chose de transcendant et de sacré.<br />
Il n&#8217;en va pas différemment pour ceux qui assistent aujourd&#8217;hui à des méga-rassemblements de chanteurs et de groupes. Le fait d’être très nombreux et de vibrer à l&#8217;unisson d&#8217;une foule amplifie leur émotion à l’infini. On a le sentiment de faire partie d&#8217;une réalité différente, supérieure, qui donne lieu à une sorte de « dévotion ». Le terme « fan » (abréviation de fanatic, c’est-à-dire fanatique) est l&#8217;équivalent sécularisé de « dévot ». La qualification d&#8217; « idoles » donnée à leurs chanteurs favoris correspond profondément à la réalité.<br />
Ces rassemblements de masse peuvent avoir leur valeur artistique et véhiculer parfois des messages nobles et positifs, comme la paix et l&#8217;amour. Ce sont des « liturgies », au sens premier et profane du terme, c&#8217;est-à-dire des spectacles offerts au public, par devoir ou pour en attirer les faveurs. Mais elles n&#8217;ont rien à voir avec l&#8217;expérience authentique du sacré. Dans le titre « Divine Liturgie », on a ajouté l&#8217;adjectif divin précisément pour la distinguer des liturgies humaines. Il y a une différence qualitative entre les deux.<br />
Essayons de voir par quels moyens l&#8217;Église peut être, pour les hommes d&#8217;aujourd&#8217;hui, le lieu privilégié d&#8217;une véritable expérience de Dieu et du transcendant. La première occasion à laquelle nous pensons, également en raison de la similitude extérieure, ce sont les grands rassemblements promus par les différentes Églises chrétiennes. Pensons, par exemple, aux Journées Mondiales de la Jeunesse et aux innombrables événements &#8211; congrès, conventions et rassemblements &#8211; auxquels participent des dizaines (parfois des centaines) de milliers de personnes dans le monde entier. On ne compte pas le nombre de personnes pour qui ces événements ont été l&#8217;occasion d&#8217;une expérience forte de Dieu et le début d&#8217;une relation nouvelle et personnelle avec le Christ.<br />
Ce qui fait la différence entre ce type de rencontres de masse et celles décrites ci-dessus, c&#8217;est qu&#8217;ici le protagoniste n&#8217;est pas une personnalité humaine, mais Dieu. Le sens du sacré que l&#8217;on y expérimente est le seul vraiment authentique, et non un succédané, car il est suscité par le Saint des Saints et non par une « idole ».<br />
Il s&#8217;agit toutefois d&#8217;événements extraordinaires, auxquels tout le monde ne peut pas toujours participer. L&#8217;occasion par excellence et la plus courante, pour faire l&#8217;expérience du sacré dans l&#8217;Église, c’est la liturgie. La liturgie catholique s&#8217;est transformée en peu de temps, passant d&#8217;une action à forte empreinte sacrale et sacerdotale à une action plus communautaire et participative, où tout le peuple de Dieu joue son rôle, chacun avec son propre ministère.<br />
Je voudrais essayer de dire comment je vois et comment je m’explique ce changement. Il ne s&#8217;agit en aucun cas de s&#8217;ériger en juge du passé, mais de mieux comprendre le présent. Le présent de l&#8217;Église n&#8217;est jamais une négation du passé, mais un enrichissement de celui-ci ; ou, comme dans le cas présent, un dépassement du passé récent pour retrouver le passé plus ancien et originel.<br />
Dans l&#8217;évolution de l&#8217;Église comprise comme peuple, il se passe quelque chose de semblable à ce qui se passe avec l&#8217;Église comprise comme bâtiment. Nous pensons à certaines basiliques et cathédrales célèbres : combien de transformations architecturales au cours des siècles pour répondre aux besoins et aux goûts de chaque époque ! Mais c’est toujours la même Église, dédiée au même saint. S&#8217;il y a bien une tendance générale à l&#8217;époque moderne, c&#8217;est de restaurer ces édifices &#8211; chaque fois que c&#8217;est possible et que cela en vaut la peine &#8211; en leur redonnant leur structure et leur style d&#8217;origine. La même tendance est en cours pour l&#8217;Église en tant que peuple de Dieu et en particulier pour sa liturgie. Le Concile Vatican II en a été un moment décisif, mais pas un début absolu. Il a recueilli les fruits de nombreux travaux antérieurs.<br />
Il ne s&#8217;agit certes pas d&#8217;entrer ici dans l&#8217;histoire séculaire de la liturgie &#8211; d&#8217;autres l&#8217;ont fait, et du point de vue qui nous intéresse . Je voudrais simplement souligner l&#8217;évolution qui concerne le sens du sacré. Au début de l&#8217;Église et pendant les trois premiers siècles, la liturgie est bien une « liturgie », c&#8217;est-à-dire une action du peuple (la racine laos, peuple, est parmi les composantes étymologiques de leitourgia). À partir de saint Justin, de la Traditio Apostolica de saint Hippolyte et autres sources de l&#8217;époque, nous obtenons une vision de la Messe certainement plus proche de la vision réformée d&#8217;aujourd&#8217;hui que de celle des siècles passés. Que s&#8217;est-il passé depuis lors ? La réponse se trouve dans un mot que nous ne pouvons pas éviter, même s&#8217;il est sujet à des abus : la cléricalisation ! Dans aucun autre domaine, elle n&#8217;a agi de manière plus visible que dans la liturgie.<br />
Le culte chrétien, et en particulier le sacrifice eucharistique, est rapidement passé, en Orient comme en Occident, d&#8217;une action du peuple à une action du clergé. Pendant des siècles et des siècles, la partie centrale de la Messe, le Canon, était prononcé en latin par le prêtre à voix basse, derrière un rideau ou un mur (un temple dans le temple !), hors de la vue et de l&#8217;écoute du peuple. Le célébrant n&#8217;élevait la voix qu&#8217;aux derniers mots du Canon : &laquo;&nbsp;Per omnia saecula saeculorum&nbsp;&raquo;, et le peuple répondait « Amen ! » à ce qu&#8217;il n&#8217;avait pas entendu, et encore moins compris. Le seul contact avec l&#8217;Eucharistie, annoncé par la sonnerie des cloches ou des carillons, était le moment de l&#8217;élévation de l&#8217;Hostie. Il y a là un retour évident à ce qui se passait dans le culte de l&#8217;Ancien Testament, lorsque le Grand-Prêtre entrait dans le Sancta sanctorum, avec l&#8217;encens et le sang des victimes, et que le peuple se tenait à l&#8217;extérieur, tremblant, envahi par le sens de la majesté et de l&#8217;inaccessibilité de Dieu.<br />
Le sens du sacré est ici très fort, mais après le Christ, est-il juste et authentique ? C’est là la question cruciale. La Lettre aux Hébreux dit : « Vous n&#8217;êtes pas venus vers […] le feu […] l&#8217;obscurité, les ténèbres ni l&#8217;ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées  […] Le spectacle était si effrayant que Moïse dit : Je suis effrayé et tremblant . Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d&#8217;une alliance nouvelle, et vers le sang de l&#8217;aspersion, son sang qui parle plus fort que celui d&#8217;Abel . » Le Christ a pénétré au-delà du voile et n&#8217;a pas refermé la brèche derrière lui .<br />
Le sacré a changé sa façon de se manifester : non plus comme un mystère de majesté et de puissance, mais comme une capacité infinie d&#8217;effacement, de dissimulation. Après la consécration, le célébrant dit ou chante : « Il est grand le mystère de la foi ! » Certains d&#8217;entre nous, parmi les plus anciens, se souviendront que cette exclamation se trouvait même insérée au milieu de la formule de consécration du vin : &laquo;&nbsp;Hic est enim calix sanguinis mei, novi et aeterni testamenti &#8211; Mysterium fidei ! &#8211; qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum&nbsp;&raquo;. Comme si l&#8217;Eglise s&#8217;arrêtait, à mi-parcours, étonnée de ce qu&#8217;elle était en train de dire !<br />
La réforme a bien fait, bien sûr, de déplacer cette exclamation à la fin de la consécration, mais nous ne devrions pas perdre le sens de l&#8217;étonnement contenu dans cette exclamation et surtout comprendre quelle doit être la véritable raison de notre étonnement. Elle doit être du même ordre que celle que nous lisons dans les chants du serviteur de l’Éternel :<br />
Il étonnera de même une multitude de nations ;<br />
devant lui les rois resteront bouche bée,<br />
car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit,<br />
ils découvriront ce dont ils n&#8217;avaient jamais entendu parler . </p>
<p>Admiration et émerveillement, oui, mais devant quoi ? Non pas la majesté, mais l&#8217;humiliation du Serviteur ! François d&#8217;Assise était bien de ceux qui éprouvaient ce sentiment aigu : « Que tout homme craigne » – écrivait-il dans une lettre à tout son Ordre – « que le monde entier tremble, et que le ciel exulte, quand le Christ, Fils du Dieu vivant, est sur l’autel entre les mains du prêtre ! » Mais « craindre et trembler » pour quoi ? Écoutons ce qui suit : « O humilité sublime, O humble sublimité ! Le maître de l’univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au point de se cacher sous une petite hostie de pain ! Voyez, frères, l’humilité de Dieu . »<br />
Il s&#8217;agit seulement de ne pas gaspiller cette opportunité qu’offre la liturgie renouvelée avec des improvisations arbitraires et bizarres, et de garder la sobriété et la sérénité nécessaires, même lorsque la Messe est célébrée dans des situations et des contextes particuliers.<br />
Dans toutes les prières eucharistiques passées et présentes, l&#8217;invitation qui suit immédiatement la consécration est toujours de se souvenir : &laquo;&nbsp;Unde et memores&nbsp;&raquo;, « faisant donc mémoire ». C&#8217;est la réponse au commandement de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi ! »  Mais de lui, de quoi devons-nous surtout nous souvenir ? « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur . »<br />
Essayons d&#8217;aller une fois au-delà des mots, ou plutôt de donner aux mots un contenu existentiel et pas seulement rituel. Revenons au moment où Jésus les a prononcés ; cherchons &#8211; dans la mesure où les récits évangéliques nous permettent de le savoir &#8211; à saisir dans quelles conditions intérieures cette parole « Faites ceci en mémoire de moi » est sortie de la bouche du Rédempteur. Il voit clairement vers quoi il s&#8217;avance. Plusieurs fois il en a parlé, mais comme de loin. Le moment est maintenant venu ; il n&#8217;y a même plus de temps pour atténuer l&#8217;angoisse. Les paroles : « Ceci est la coupe de mon sang » ne laissent aucun doute. C&#8217;est quelqu&#8217;un qui va à la mort, et à une mort atroce. &laquo;&nbsp;Qui pridie quam pateretur&nbsp;&raquo; : « la veille de sa passion »&#8230;.<br />
Et que se passe-t-il autour de lui ? Les apôtres trouvent le moyen de se disputer à nouveau pour savoir qui est le plus grand , comme des frères qui se querellent pour se partager l&#8217;héritage autour du lit de mort de leur père. L&#8217;un d&#8217;eux, dans quelques heures, le vendra pour trente deniers : &laquo;&nbsp;In qua nocte tradebatur&nbsp;&raquo; : la nuit où il était livré. C&#8217;est dans ces conditions qu&#8217;il institue le sacrement par lequel il s&#8217;engage à rester avec les siens jusqu&#8217;à la fin du monde. Où trouver un mystère plus « immense et fascinant » que celui-là ? Le jour où le Seigneur nous permettra, ne serait-ce qu&#8217;un instant, de jeter un regard au fond de cet abîme d&#8217;amour et de douleur, je crois que nous ne pourrons plus vivre comme avant. Cela explique pourquoi le Père Pio de Pietrelcina semblait peiner pendant la Messe et ne pas pouvoir terminer la consécration.<br />
Mais nous devons maintenant achever notre relecture de la Messe. Elle n&#8217;est pas seulement constituée du Canon avec la consécration, il y a aussi la Liturgie de la Parole et la Communion. Nous avons à notre disposition des moyens que nous n&#8217;avions pas dans le passé, pour mettre en valeur la Liturgie de la Parole et en faire aussi l&#8217;occasion d&#8217;une expérience du sacré. Grâce au chemin que l&#8217;Église a parcouru entre-temps dans de nombreux domaines, nous avons un accès nouveau, plus direct, à la Parole de Dieu. Elle peut résonner avec plus de richesse et d&#8217;intelligence que par le passé.<br />
La liturgie d&#8217;aujourd&#8217;hui est très riche en Parole de Dieu, sagement disposée, selon l&#8217;ordre de l&#8217;histoire du salut, dans un cadre de rites souvent restaurés dans la linéarité et la simplicité des origines. Nous devons tirer le meilleur parti de ces moyens. Rien ne peut toucher plus profondément le cœur de l&#8217;homme et lui faire sentir la réalité transcendante de Dieu qu&#8217;une Parole vivante de Dieu, proclamée avec foi, au cours de la liturgie et qui touche la vie. La foi &#8211; dit saint Paul – naît de ce que l’on écoute, c’est-à-dire de la parole du Christ : Fides ex auditu .<br />
Certaines paroles de Jésus, peut-être entendues un peu plus tôt dans l&#8217;Évangile du jour, reviennent résonner dans le cœur au moment de la consécration, comme si elles étaient prononcées à nouveau par leur auteur vivant et réellement présent sur l&#8217;autel. Je me souviendrai toujours du moment où, après avoir commenté dans l&#8217;Évangile les paroles de Jésus : « Il y a ici bien plus que Jonas, […] il y a ici bien plus que Salomon  », en me relevant de ma génuflexion après la consécration, je m’exclamai intérieurement, convaincu et plein d&#8217;étonnement : « Il y a ici bien plus que Salomon ! »<br />
La lecture de l&#8217;Ancien Testament, qui fait pendant avec le passage de l&#8217;Évangile, libère également des significations nouvelles et éclairantes. Dans le passage de la figure à la réalité, l&#8217;esprit &#8211; disait saint Augustin &#8211; s&#8217;illumine comme « une torche en mouvement  ». Comme aux deux disciples d&#8217;Emmaüs, Jésus continue à nous expliquer « dans toute l’Écriture, ce qui le concernait  ».<br />
Et puis, disais-je, la Communion. Comment la liturgie peut-elle faire, de ce moment aussi, l&#8217;occasion d&#8217;une expérience du sacré, non seulement au niveau individuel, mais aussi communautaire ? Je dirais, avec le silence. Il y a deux sortes de silence : un silence que nous pouvons appeler ascétique et un silence mystique. Un silence par lequel la créature cherche à s&#8217;élever jusqu&#8217;à Dieu, et un silence provoqué par Dieu qui se fait proche de la créature. Le silence qui suit la Communion est un silence mystique, comme celui que l’on observe dans les théophanies de l&#8217;Ancien Testament. Après la Communion, nous devrions nous redire les paroles du prophète Sophonie (1, 7) : « Silence devant le Seigneur Dieu ! » Il ne devrait jamais manquer un moment, même bref, de silence absolu après la Communion.<br />
La tradition catholique a ressenti le besoin de prolonger et de donner plus d&#8217;espace à ce moment de contact personnel avec le Christ eucharistique et a développé au cours des siècles, surtout à partir du XIIIème siècle, le culte de l&#8217;Eucharistie en dehors de la Messe. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un culte à part, détaché et indépendant du sacrement, mais il s’agit de continuer à « faire mémoire » du Christ, de ses mystères et de ses paroles, une manière de « recevoir » Jésus toujours plus profondément dans notre vie. Une manière d&#8217;intérioriser le mystère reçu. L&#8217;adoration eucharistique est le signe le plus clair que l&#8217;humilité du Christ et son abaissement dans l&#8217;Eucharistie ne nous font pas oublier que nous sommes en présence du « Très Saint », de celui qui, avec le Père et le Saint-Esprit, a créé le ciel et la terre.<br />
Là où l’adoration eucharistique est pratiquée &#8211; par les paroisses, les individus et les communautés &#8211; ses fruits sont visibles, même comme moment d&#8217;évangélisation. Une église pleine de fidèles dans un silence parfait, pendant une heure d&#8217;adoration devant le Saint-Sacrement exposé, ferait dire à quiconque entrerait à ce moment-là : « Dieu se trouve là ! » Je me souviens du commentaire d&#8217;un non-catholique, à la fin d&#8217;une heure d&#8217;adoration eucharistique silencieuse, dans une grande église paroissiale des États-Unis, remplie de fidèles : « Maintenant je comprends », dit-il à un ami, « ce que vous, les catholiques, vous voulez dire quand vous parlez de &laquo;&nbsp;présence réelle&nbsp;&raquo; ! »<br />
S&#8217;il y a une raison pour laquelle je regrette le latin, c&#8217;est qu&#8217;avec sa disparition disparaissent certaines hymnes nées pour ces moments et qui ont servi à des générations de croyants de toutes langues pour exprimer leur chaleureuse dévotion au Jésus de l&#8217;Eucharistie : l&#8217;Adoro te devote, l&#8217;Ave verum, le Panis angelicus. Ils ne survivent aujourd&#8217;hui presque que grâce à la musique que des artistes célèbres ont écrite pour eux.<br />
Nous, « auxiliaires du Christ et intendants des mystères de Dieu  » et, de différentes manières, tout fidèle impliqué dans le culte de l&#8217;Église, nous pourrions nous sentir écrasés et impuissants devant une tâche aussi sublime. Nous en avions toutes les raisons. Comment aider les gens aujourd&#8217;hui à faire une expérience du sacré et du surnaturel dans la liturgie, nous qui connaissons en nous-mêmes toute la pesanteur de la chair et sa nature réfractaire à l&#8217;esprit ? Là aussi, la réponse est toujours la même : « Vous recevrez la force de l&#8217;Esprit Saint ! » Lui que l’on définit comme « l&#8217;âme de l&#8217;Église », est aussi l&#8217;âme de sa liturgie, la lumière et la force des rites.<br />
C&#8217;est un cadeau que la réforme liturgique de Vatican II ait placé l&#8217;épiclèse &#8211; c&#8217;est-à-dire l&#8217;invocation de l&#8217;Esprit Saint &#8211; au cœur de la Messe : d&#8217;abord sur le pain et sur le vin, puis sur tout le corps mystique de l&#8217;Église. J&#8217;ai un grand respect pour la vénérable prière eucharistique du Canon Romain et j&#8217;aime l’employer encore parfois, puisque c&#8217;est avec elle que j&#8217;ai été ordonné prêtre. Je ne peux cependant qu’y constater avec regret l&#8217;absence totale de l&#8217;Esprit Saint. Au lieu de l&#8217;épiclèse consécratoire sur le pain et sur le vin, nous y trouvons la formule générique : « Sanctifie cette offrande par la puissance de ta bénédiction&#8230; »<br />
C&#8217;était là aussi une triste conséquence de la polémique entre l&#8217;Orient et l’Occident. Autrefois, cela nous a poussés, nous les Latins, à mettre entre parenthèses le rôle de l&#8217;Esprit Saint pour attribuer toute l&#8217;efficacité aux paroles de l&#8217;institution, et cela a poussé les Grecs à mettre entre parenthèses les paroles de l&#8217;institution pour attribuer toute l&#8217;efficacité à l&#8217;action du Saint-Esprit. Comme si le mystère s&#8217;accomplissait par une sorte de réaction chimique dont on peut déterminer le moment exact.<br />
Il est, toutefois, une perle que le Canon Romain a transmise de génération en génération et que la réforme liturgique a justement conservée et insérée dans toutes les nouvelles prières eucharistiques : il s&#8217;agit précisément de la doxologie finale :  « Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l&#8217;unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles » : Per ipsum, cum ipso et in ipso est tibi, Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancti, omnis honor et gloria per omnia saecula saeculorum.<br />
Cette formule exprime une vérité fondamentale que saint Basile a formulée dans le premier traité écrit sur l&#8217;Esprit Saint. « Dans l&#8217;ordre de l&#8217;être, ou de la sortie des créatures de Dieu », écrit-il, « tout part du Père, passe par le Fils et vient à nous dans l&#8217;Esprit ; dans l&#8217;ordre de la connaissance, ou du retour des créatures à Dieu, tout commence avec l&#8217;Esprit Saint, passe par le Fils Jésus-Christ et retourne au Père  ». La liturgie étant le moment par excellence du retour des créatures à Dieu, tout en elle doit partir et prendre son élan de l&#8217;Esprit Saint.<br />
L&#8217;ancien missel contenait toute une série de prières que le prêtre devait réciter pour se préparer à la Messe. Aujourd&#8217;hui, nous ne pourrions pas mieux nous préparer à la célébration que par une courte mais intense prière à l&#8217;Esprit Saint, afin qu&#8217;il renouvelle en nous l&#8217;onction sacerdotale et mette dans nos cœurs le même élan qu&#8217;il a mis dans le cœur du Christ de nous offrir au Père en sacrifice de bonne odeur. L&#8217;épître aux Hébreux dit que Jésus, « poussé par l&#8217;Esprit éternel, s&#8217;est offert lui-même à Dieu comme une victime sans défaut  ». Prions afin que ce qui s&#8217;est passé dans la Tête puisse aussi se réaliser en nous, membres de son Corps.</p>
<p>  1.1 Co 11, 20.<br />
  2.He 11, 6.<br />
  3.Rudolph Otto, Le Sacré, Payot, 2015.<br />
  4.Saint Augustin, Confessions, VII, 10.<br />
  5.Ib. XI, 9.<br />
  6.Cf. Mario Righetti, Storia Liturgica, Ancora, 2014.<br />
  7.He 12, 18-19.<br />
  8.Is 19, 16-18.<br />
  9.He 12, 24.<br />
  10Cf. He 10, 20.<br />
  11.Is 52, 15-53, 1.<br />
  12.Saint François d’Assise, Lettre à tout l’Ordre.<br />
  13.1 Co 11, 26.<br />
  14.Lc 22, 24-27.<br />
  15.Rm 10, 17.<br />
  16.Cf. Mt 12, 41-42.<br />
  17.Saint Augustin, Ep. 55, 11, 21.<br />
  18.Cf. Lc 24, 27.<br />
  19.1 Co 4, 1.<br />
  20Cf. Basile de Césarée, Traité du Saint-Esprit, XVIII, 47.<br />
  21He 9, 14.</p>
<p>_____________________________<br />
Traduit en Française par Cathy Brenti de la Communauté des Bèatitudes.</p>
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		<title>« DIEU EST AMOUR ! »  - Troisième Prédication, Carême 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 17 Mar 2023 12:46:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Nous avons besoin de la théologie ! Pour votre consolation et la mienne, Saint-Père, Vénérés pères, frères et sœurs, cette méditation sera entièrement et uniquement centrée sur Dieu. La théologie &#8211; c&#8217;est-à-dire le discours sur Dieu &#8211; ne peut rester étrangère à la réalité du Synode, de même qu’elle ne peut rester étrangère à aucun[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Nous avons besoin de la théologie !</strong><br />
Pour votre consolation et la mienne, Saint-Père, Vénérés pères, frères et sœurs, cette méditation sera entièrement et uniquement centrée sur Dieu. La théologie &#8211; c&#8217;est-à-dire le discours sur Dieu &#8211; ne peut rester étrangère à la réalité du Synode, de même qu’elle ne peut rester étrangère à aucun autre moment de la vie de l&#8217;Église. Sans la théologie, la foi deviendrait aisément une répétition morte ; il manquerait l&#8217;instrument principal de son inculturation.<br />
Pour accomplir cette tâche, la théologie a elle-même besoin d&#8217;un renouveau profond. Ce dont le peuple de Dieu a besoin, c&#8217;est d&#8217;une théologie qui ne parle pas de Dieu toujours et uniquement « à la troisième personne », avec des catégories souvent empruntées au système philosophique du moment, incompréhensibles en dehors du cercle étroit des « initiés ». Il est écrit que « le Verbe s&#8217;est fait chair », mais en théologie, le Verbe ne s&#8217;est souvent fait qu&#8217;idée ! Karl Barth augurait l&#8217;avènement d&#8217;une théologie « capable d’être prêchée », mais il me semble que ce souhait est encore loin d&#8217;être réalisé. Saint Paul écrit :<br />
« L&#8217;Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu. […] Personne ne connaît ce qu&#8217;il y a en Dieu, sinon l&#8217;Esprit de Dieu. Or nous, ce n&#8217;est pas l&#8217;esprit du monde que nous avons reçu, mais l&#8217;Esprit qui vient de Dieu, et ainsi nous avons conscience des dons que Dieu nous a accordés . »<br />
Mais où trouver désormais une théologie qui s&#8217;appuie sur l&#8217;Esprit Saint, plutôt que sur des catégories de sagesse humaine, pour connaître « les profondeurs de Dieu » ? Dans ce but, il faut recourir à des matières dites « optionnelles » : à la « Théologie spirituelle », ou à la « Théologie pastorale ».  Henri de Lubac écrivait : « Le ministère de la prédication n’est pas la vulgarisation d’un enseignement doctrinal à forme plus abstraite, qui lui serait antérieur et supérieur : il est, sous sa forme la plus haute, l’enseignement doctrinal lui-même. Cela était vrai de la première prédication chrétienne, celle des apôtres ; cela l’est également de ceux qui leur succèdent dans l’Eglise : les Pères, les Docteurs et nos Pasteurs à l’heure actuelle  ».<br />
Je suis convaincu qu&#8217;il n’y a aucun contenu de foi &#8211; aussi élevé soit-il – que l’on ne puisse rendre compréhensible à toute intelligence ouverte à la vérité. S&#8217;il y a une chose que nous pouvons apprendre des Pères de l&#8217;Église, c&#8217;est que l&#8217;on peut être profond sans être obscur. Saint Grégoire le Grand dit que l&#8217;Écriture Sainte est « un fleuve immense, aux grandes profondeurs et aux rives basses, où l’éléphant peut nager et l’agneau barboter  ». La théologie devrait s&#8217;inspirer de ce modèle. Chacun devrait pouvoir y trouver son compte : le simple, sa nourriture, et le savant, une doctrine raffinée pour son palais. Sans compter que ce qui reste caché « aux sages et aux savants » est souvent révélé aux « tout-petits  ».</p>
<p>Mais je m&#8217;excuse de trahir ma promesse initiale. Ce n&#8217;est pas un discours sur le renouveau de la théologie que j&#8217;entends faire ici. Je ne pourrais le faire à aucun titre. Je voudrais plutôt montrer comment la théologie, comprise dans le sens mentionné, peut contribuer à présenter le message de l&#8217;Évangile de manière significative à l’homme d&#8217;aujourd&#8217;hui et à donner un nouveau souffle à notre foi et à notre prière.<br />
La plus belle nouvelle que l&#8217;Église a pour tâche de faire résonner dans le monde, celle que tout cœur humain attend d&#8217;entendre, c&#8217;est : « Dieu t&#8217;aime ! » Cette certitude doit défaire et remplacer celle que nous portons en nous depuis toujours : « Dieu te juge ! » L&#8217;affirmation solennelle de Jean : « Dieu est amour  » doit accompagner, comme une note de fond, toute annonce chrétienne, même lorsqu&#8217;elle doit nous rappeler, comme le fait l&#8217;Évangile, les exigences pratiques de cet amour.<br />
Lorsque nous invoquons l&#8217;Esprit Saint – comme actuellement à l&#8217;occasion du Synode &#8211; nous pensons avant tout à l&#8217;Esprit Saint comme lumière qui nous éclaire sur les situations et nous suggère les justes solutions. Nous pensons moins à l&#8217;Esprit Saint comme amour, alors que c&#8217;est la première et la plus essentielle opération de l&#8217;Esprit dont l&#8217;Église a besoin. Seule la charité édifie ; la connaissance &#8211; même théologique, juridique et ecclésiastique &#8211; ne fait souvent que gonfler et diviser. Si nous nous demandons pourquoi nous sommes si avides de connaître (et aujourd&#8217;hui si excités à la perspective de l&#8217;intelligence artificielle !) et si peu au contraire soucieux d&#8217;aimer, la réponse est simple : c&#8217;est que la connaissance se traduit en pouvoir, l&#8217;amour en service !<br />
Henri de Lubac, encore lui, écrit : « Il faut que le monde le sache : la révélation de l’Amour bouleverse tout ce qu’il avait conçu de la divinité  ». Aujourd&#8217;hui encore, nous n&#8217;avons pas fini (et nous ne finirons jamais) de tirer toutes les conséquences de la révolution évangélique sur le Dieu amour. Dans cette méditation, je voudrais montrer comment, à partir de la révélation de Dieu comme amour, les principaux mystères de notre foi &#8211; la Trinité, l&#8217;Incarnation et la Passion du Christ &#8211; s&#8217;éclairent d&#8217;une lumière nouvelle et comme il devient plus facile de les faire comprendre aux hommes. Lorsque saint Paul définit les ministres du Christ comme « dispensateurs des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1), il entend ces mystères de la foi, il ne se réfère pas aux rites ni même principalement aux sacrements.</p>
<p><strong>Pourquoi la Trinité</strong></p>
<p>Commençons par le mystère de la Trinité : pourquoi, nous, les chrétiens croyons-nous que Dieu est un et trine ? Il m&#8217;est arrivé plus d&#8217;une fois de prêcher la parole de Dieu à des chrétiens vivant dans des pays à majorité islamique, où il y a cependant une relative tolérance et une possibilité de dialogue, comme c&#8217;est le cas dans les Émirats Arabes. Il s&#8217;agit de personnes, pour la plupart immigrées, employées comme ouvriers. Elles m&#8217;ont parfois demandé ce qu&#8217;il fallait répondre à la question qui leur est posée sur leur lieu de travail : « Pourquoi vous, les chrétiens, vous dites-vous monothéistes, si vous ne croyez pas en un seul et unique Dieu ? »<br />
Je dis ce que je leur ai conseillé de répondre, parce que c&#8217;est là l&#8217;explication que nous devrions nous donner à nous-mêmes, et à ceux qui nous posent cette même question. Nous croyons en un Dieu un et trine parce que nous croyons que Dieu est amour. Tout amour est l’amour de quelqu&#8217;un, ou de quelque chose ; il ‘existe pas un amour « vide », sans objet, tout comme il n’y a pas de connaissance qui ne soit connaissance de quelqu&#8217;un ou de quelque chose.<br />
Qui aime Dieu au point d&#8217;être défini comme amour ? L&#8217;univers ? L&#8217;humanité ?  Mais alors il n’est amour que depuis quelque dizaine de milliards d&#8217;années, depuis que l&#8217;univers physique et l&#8217;humanité existent. Auparavant, qui aimait Dieu pour être l&#8217;amour, puisque Dieu ne peut pas changer et commencer à être ce qu&#8217;il n&#8217;était pas auparavant ? Les philosophes grecs, concevant Dieu avant tout comme « pensée », pouvaient répondre, comme le fait Aristote dans sa Métaphysique : Dieu se pensait lui-même, il était « pure pensée », « pensée de pensée  ».  Mais cela n&#8217;est plus possible, dès lors que l&#8217;on dit que Dieu est amour, car le « pur amour de soi » ne serait qu&#8217;égoïsme ou narcissisme.<br />
Et voici la réponse de la révélation, définie lors du Concile de Nicée en 325. Dieu est amour depuis toujours, ab aeterno, parce qu&#8217;avant même qu&#8217;il y eût à aimer un objet extérieur à lui, il avait en lui le Verbe, « le Fils unique » qui aimait d&#8217;un amour infini qui est l&#8217;Esprit Saint.<br />
Tout cela n&#8217;explique pas comment l&#8217;unité peut être en même temps trinité, mystère que nous ne pouvons pas connaître parce qu&#8217;il ne se produit qu&#8217;en Dieu. Mais il nous aide à comprendre pourquoi, en Dieu, l&#8217;unité doit aussi être communion et pluralité. Dieu est amour, il est donc Trinité ! Un Dieu qui serait pure connaissance ou pure loi, ou puissance absolue, n&#8217;aurait certainement pas besoin d&#8217;être trine. Cela compliquerait en effet les choses. Aucun triumvirat ni aucune dyarchie n&#8217;ont jamais duré longtemps dans l&#8217;histoire !<br />
Les chrétiens aussi croient donc à l&#8217;unité de Dieu et sont donc monothéistes ; une unité, cependant, non pas mathématique et numérique, mais d&#8217;amour et de communion. S&#8217;il y a quelque chose que l&#8217;expérience de l&#8217;annonce montre être encore capable d&#8217;aider les gens aujourd&#8217;hui, sinon à expliquer, du moins à se faire une idée de la Trinité, c&#8217;est précisément, je le répète, ce qui s&#8217;articule autour de l&#8217;amour. Dieu est « acte pur » et cet acte est un acte d&#8217;amour, d&#8217;où émergent, simultanément et ab aeterno, un aimant, un aimé et l&#8217;amour qui les unit.<br />
Le mystère des mystères n&#8217;est pas, si l’on y réfléchit bien, la Trinité, mais de comprendre ce qu&#8217;est en réalité l&#8217;amour ! Puisqu&#8217;il s&#8217;agit de l&#8217;essence même de Dieu, il ne nous sera pas donné de comprendre pleinement ce qu&#8217;est l&#8217;amour, même dans la vie éternelle. Il nous sera cependant donné quelque chose de mieux que de le connaître, qui est de le posséder et d&#8217;en être éternellement rassasiés. On ne peut pas embrasser l&#8217;océan, mais on peut y entrer ! </p>
<p><strong>Pourquoi l&#8217;incarnation ?</strong></p>
<p>Passons à l&#8217;autre grand mystère à croire et à annoncer au monde : l&#8217;Incarnation du Verbe. À la lumière de la révélation de Dieu comme amour, elle aussi, nous le verrons, prend une nouvelle dimension. Je m’excuse si, dans cette partie, je vous demande un effort d&#8217;attention plus grand que celui qu&#8217;on devrait habituellement demander aux auditeurs dans une communication orale, mais je crois que l&#8217;effort en vaut la peine au moins une fois dans la vie.<br />
Nous repartirons de la célèbre question de saint Anselme (1033-1109) : « Pourquoi Dieu s&#8217;est-il fait homme ? Cur Deus homo ? » On connaît bien sa réponse. C&#8217;est parce que seul celui qui était à la fois homme et Dieu pouvait nous racheter du péché. En effet, en tant qu&#8217;homme, il pouvait représenter toute l&#8217;humanité et, en tant que Dieu, ce qu&#8217;il faisait avait une valeur infinie, proportionnelle à la dette que l&#8217;homme avait contractée envers Dieu en péchant.<br />
La réponse de saint Anselme est éternellement valable, mais elle n&#8217;est pas la seule possible, ni entièrement satisfaisante. Dans le credo, nous professons que le Fils de Dieu s&#8217;est fait chair « pour nous les hommes et pour notre salut », mais notre salut ne se limite pas à la seule rémission des péchés, et encore moins d&#8217;un péché particulier, le péché originel. Il reste donc de la place pour un approfondissement de la foi.<br />
C&#8217;est ce que cherche à faire le bienheureux Duns Scot (1265-1308).  Dieu &#8211; dit-il &#8211; s&#8217;est fait homme parce que tel était le projet divin originel, antérieur à la chute : c&#8217;est-à-dire que le monde &#8211; créé « par le Christ et pour lui  » &#8211; trouve en lui, « dans la plénitude des temps », son couronnement et sa récapitulation .<br />
« Dieu », écrit Scot, « s&#8217;aime d&#8217;abord lui-même » ; ensuite « il veut être aimé par quelqu&#8217;un qui l&#8217;aime à un degré suprême en dehors de lui-même » ; c&#8217;est pourquoi « il prévoit l&#8217;union avec la nature, qui devait l&#8217;aimer à un degré suprême ». Cet aimant parfait ne pouvait être aucune créature, étant finie, mais seul le Verbe éternel qui se serait donc incarné « même si personne n&#8217;avait péché  ». Le péché d&#8217;Adam n’a pas déterminé le fait même de l&#8217;incarnation, mais uniquement son mode d&#8217;expiation par la passion et la mort.<br />
Au début de tout cela, il y a encore malheureusement chez Scot, comme on le voit, un Dieu à aimer plutôt qu&#8217;un Dieu qui aime. C&#8217;est un résidu de la vision philosophique du Dieu « moteur immobile », qui peut être aimé, mais ne peut pas aimer. « Dieu », écrivait Aristote, « fait bouger le monde en tant qu’il est aimé », c&#8217;est-à-dire en tant  qu’objet de l’&#8217;amour, et non parce qu’il aime le monde . Conformément à la conception occidentale de la Trinité, Scot place la nature divine, et non la personne du Père, au début du discours sur Dieu. Et la nature, contrairement à la personne, n&#8217;est pas un sujet qui aime ! En cela, nos frères orthodoxes, héritiers des Pères grecs, ont vu plus juste que nous, les latins.<br />
Sur ce point, l&#8217;Écriture nous appelle tous, je crois, à faire un pas en avant aujourd&#8217;hui, même par rapport à Scot, toujours conscients cependant que nos affirmations sur Dieu ne sont que de faibles signes tracés du doigt à la surface de l&#8217;océan. Dieu le Père décide de l&#8217;incarnation du Verbe non pas parce qu&#8217;il veut avoir quelqu&#8217;un d&#8217;extérieur à lui qui l’aime d&#8217;une manière digne de lui, mais parce qu&#8217;il veut avoir quelqu&#8217;un d&#8217;extérieur à lui à aimer d&#8217;une manière digne de lui ! Non pour recevoir l&#8217;amour, mais pour le répandre. En présentant Jésus au monde, au Baptême et à la Transfiguration, le Père du ciel dit : « Celui-ci est mon Fils, l’aimé  » ; il ne dit pas : « l’aimant », mais «l’ aimé ».<br />
Seul le Père, dans la Trinité (et dans tout l&#8217;univers !), n&#8217;a pas besoin d&#8217;être aimé pour exister ; il a seulement besoin d&#8217;aimer. C&#8217;est ce qui garantit le rôle du Père comme unique source et origine de la Trinité, tout en maintenant en même temps la parfaite égalité de nature entre les trois personnes divines. À l&#8217;origine de tout cela, il y a la fulgurante intuition d&#8217;Augustin et de l&#8217;école à qui il a donné naissance. Il définit le Père comme l&#8217;aimant, le Fils comme l&#8217;aimé et le Saint-Esprit comme l&#8217;amour qui les unit . En cela, nous, les Latins, avons aussi quelque chose de précieux et d&#8217;essentiel à offrir pour une synthèse œcuménique. Grâce à Dieu, une pleine réconciliation entre les deux théologies ne semble plus si difficile et si lointaine, ce qui marquerait un pas en avant décisif vers l’unité des Eglises. </p>
<p><strong>Pourquoi la passion ?</strong></p>
<p>Nous en arrivons maintenant au troisième grand mystère : la passion du Christ que nous nous apprêtons à célébrer à Pâques. Voyons comment, à partir de la révélation de Dieu comme amour, il est lui aussi éclairé d&#8217;une lumière nouvelle. « Par ses blessures, nous sommes guéris » : par ces paroles, dite du Serviteur de Dieu , la foi de l&#8217;Église a exprimé la signification salvifique de la mort du Christ . Mais les blessures, la croix et la souffrance &#8211; faits négatifs et, en tant que tels, seulement privation de bien &#8211; peuvent-ils produire une réalité positive telle que le salut de tout le genre humain ? La vérité est que nous n’avons pas été sauvés par la souffrance du Christ, mais par son amour ! Plus précisément, par l&#8217;amour qui s&#8217;exprime dans le sacrifice de soi. Par l&#8217;amour crucifié !<br />
À Abélard qui, déjà en son temps, trouvait répugnante l&#8217;idée d&#8217;un Dieu qui « se complaît » en la mort de son Fils, saint Bernard répondait : « Ce n&#8217;est pas sa mort qui lui a plu, mais sa volonté de mourir spontanément pour nous ; Non mors, sed voluntas placuit sponte morientis  ».<br />
La souffrance du Christ garde toute sa valeur et l&#8217;Église ne cessera jamais de la méditer : non pas cependant comme cause, en soi, du salut, mais comme signe et preuve de l&#8217;amour : « La preuve que Dieu nous aime, c&#8217;est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs  ». La mort est le signe, l&#8217;amour le signifié. L&#8217;évangéliste saint Jean pose comme clé de lecture au début de son récit de la Passion : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu&#8217;au bout  ».<br />
Cela enlève à la Passion du Christ une connotation qui nous a toujours laissés perplexes et insatisfaits : l&#8217;idée, en effet, d&#8217;un prix et d&#8217;une rançon à payer à Dieu (ou, pire, au diable !), d&#8217;un sacrifice par lequel on apaiserait la colère divine. En réalité, c&#8217;est plutôt Dieu qui a fait le grand sacrifice de nous donner son Fils, de ne pas « l&#8217;épargner », comme Abraham fit le sacrifice de ne pas épargner son fils Isaac . Dieu est plus le sujet que le destinataire du sacrifice de la croix ! </p>
<p><strong>Un amour digne de Dieu</strong></p>
<p>Il nous faut maintenant voir ce que change dans notre vie la vérité que nous avons contemplée dans les mystères de la Trinité, de l&#8217;Incarnation et de la Passion du Christ. Et c&#8217;est là que nous attend la surprise qui ne manque jamais lorsque nous cherchons à approfondir les trésors de la foi chrétienne. La surprise, c&#8217;est de découvrir que, grâce à notre incorporation au Christ, nous pouvons nous aussi aimer Dieu d&#8217;un amour infini, digne de lui !<br />
Saint Paul écrit que : « L&#8217;amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs  ». L&#8217;amour qui a été répandu en nous est ce même amour dont le Père, depuis toujours, aime le Fils, et non un amour différent ! « Moi en eux et toi en moi », dit Jésus au Père, « pour que l&#8217;amour dont tu m&#8217;as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux  ». Notons : « l&#8217;amour dont tu m&#8217;as aimé », pas un amour différent. Il s&#8217;agit d&#8217;un débordement de l&#8217;amour divin de la Trinité vers nous. « Dieu communique à l&#8217;âme », écrit saint Jean de la Croix, « le même amour qu&#8217;il communique à son Fils, bien que cela ne se produise pas par nature, comme dans le cas du Fils, mais par union  ».<br />
La conséquence est que nous pouvons aimer le Père de l&#8217;amour dont le Fils l&#8217;aime et nous pouvons aimer Jésus de l&#8217;amour dont le Père l&#8217;aime. Tout cela grâce à l&#8217;Esprit Saint, qui est ce même amour. Que donnons-nous donc de nous-mêmes à Dieu quand nous lui disons : « Je t&#8217;aime ! » ? Rien d&#8217;autre que l&#8217;amour que nous recevons de lui ! Rien du tout, donc, de notre part ? Notre amour pour Dieu n&#8217;est-il qu&#8217;un « rebond » de son amour envers lui, comme l&#8217;écho qui renvoie le son à sa source ?<br />
Pas dans ce cas ! L&#8217;écho de son amour revient à Dieu du creux de notre cœur, mais avec une nouveauté qui, pour Dieu, est tout : le parfum de notre liberté et de notre gratitude de fils ! Tout cela se réalise, de manière exemplaire, dans l&#8217;Eucharistie. Qu&#8217;y faisons-nous, sinon offrir au Père, comme étant « notre sacrifice », ce qu’en réalité le Père lui-même nous a donné, c’est-à-dire son Fils Jésus ?<br />
Nous pouvons dire à Dieu le Père : « Père, je t&#8217;aime de l&#8217;amour dont ton Fils Jésus t&#8217;aime ! » Et dire à Jésus : « Jésus, je t&#8217;aime de l&#8217;amour dont ton Père céleste t&#8217;aime ». Et savoir avec certitude que ce n’est pas une pieuse illusion ! Chaque fois que j&#8217;essaie de le faire moi-même dans la prière, me revient en mémoire l&#8217;épisode de Jacob se présentant à son père Isaac pour recevoir sa bénédiction, en se faisant passer pour son frère aîné . Et j&#8217;essaie d&#8217;imaginer ce que Dieu le Père pourrait se dire à ce moment-là : « En vérité, cette voix n&#8217;est pas celle de mon Fils premier-né ; mais les mains, les pieds et tout le corps sont ceux que mon Fils a pris sur la terre et qu&#8217;il a portés jusqu&#8217;ici, au ciel ».<br />
Et je suis sûr qu&#8217;il me bénit, comme Isaac a béni Jacob ! Et vous bénit tous, vénérés pères, frères et sœurs. C&#8217;est la splendeur de notre foi de chrétiens. Espérons que nous pourrons en transmettre quelques bribes aux hommes et aux femmes de notre temps, qui sont assoiffés d&#8217;amour, mais en ignorent la source.<br />
__________________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti</p>
<p>  1.1 Co 2, 10-12.<br />
  2.H. de Lubac, Exégèse Médiévale, I, 2, Paris 1959, p. 670.<br />
  3.Grégoire le Grand, Moralia in Job, Epist, Missoria, 4 (PL 75, 515).<br />
  4.Lc 10, 21.<br />
  5.1 Jn 4, 8.<br />
  6.Henri de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950.<br />
  7.Aristote, Métaphysique, XII, 7, 1072b.<br />
  8.Col 1, 16.<br />
  9.Ep 1, 10.<br />
  10.Duns Scot, Opus Parisiense, III, d. 7, q. 4 (Opera omnia, XXIII, Paris 1894, p. 303).<br />
  11.Aristote, Métaphysique, XII, 7, 1072b.<br />
  12.Mc 1, 11 ; 9, 7.<br />
  13.Augustin, De Trinitate, 9, 14 ; IX, 2, 2 ; XV, 17, 31 ;  Richard de Saint Victor, De Trin. III, 2.18;  Bonaventure, I Sent. d. 13, q.1.<br />
  14.Is 53, 5-6.<br />
  15.1 P 2, 24.<br />
  16.Bernard de Clairvaux,<br />
  17.Rm 5, 8.<br />
  18.Jn 13, 1.<br />
  19.Gn 22, 16 ; Rm 8, 32.<br />
  20.Rm 5, 5.<br />
  21.Jn 17, 23. 26.<br />
  22.Jean de la Croix, Cantique Spirituel A, strophe 38, 4.<br />
  23.Gn 27, 1-23.</p>
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