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	<title>Padre Raniero Cantalamessa &#187; L&#8217;Avent</title>
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		<title>« HEUREUSE CELLE QUI A CRU ! »  - Deuxième Prédication de l&#039;Avent 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 22 Dec 2023 12:22:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Après Jean-Baptiste le précurseur, nous laissons aujourd&#8217;hui la Mère de Jésus nous prendre par la main pour « entrer » dans le mystère de Noël. Dans l&#8217;Évangile de dimanche dernier, le quatrième de l&#8217;Avent, nous avons entendu le récit de l&#8217;Annonciation. Cela nous rappelle comment Marie a conçu et donné naissance au Christ et comment nous pouvons, nous aussi, le concevoir et lui donner naissance, c&#8217;est-à-dire par la foi ! En référence à ce moment, Élisabeth s&#8217;écriera bientôt : « Heureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45).<br />
En ce qui concerne la foi de Marie, ce qui s&#8217;était passé avec la personne de Jésus se répète malheureusement. Comme les hérétiques ariens cherchaient tous les prétextes pour remettre en question la pleine divinité du Christ, pour leur enlever tout soutien, les Pères donnèrent parfois une explication « pédagogique » de tous ces textes évangéliques qui semblaient admettre un progrès de Jésus dans la connaissance de la volonté du Père et dans son obéissance. L&#8217;un de ces textes était celui de la Lettre aux Hébreux, selon laquelle Jésus « apprit par ses souffrances l&#8217;obéissance » (He 5, 8), un autre la prière de Jésus à Gethsémani. En Jésus, tout devait être donné et parfait dès le départ. En bons Grecs, ils pensaient que le devenir ne pouvait pas affecter l’être des choses.<br />
Quelque chose de semblable, disais-je, s&#8217;est répété de manière tacite pour la foi de Marie. On tenait pour acquis qu&#8217;elle avait fait son acte de foi au moment de l&#8217;Annonciation et qu&#8217;elle y était restée stable tout au long de sa vie, comme quelqu&#8217;un qui, de sa voix, atteint tout à coup la note la plus aigue et la maintient ensuite de manière ininterrompue pour le reste du chant. On donnait une explication rassurante de tous les textes qui semblaient dire le contraire.<br />
Le don que l&#8217;Esprit Saint a fait à l&#8217;Église, avec le renouveau de la Mariologie, a été la découverte d&#8217;une nouvelle dimension de la foi de Marie. La Mère de Dieu &#8211; a déclaré le Concile Vatican II – « avança dans son pèlerinage de foi » (LG 58). Elle n&#8217;a pas cru une fois pour toutes, mais elle a marché dans la foi et y a progressé. Cette affirmation a été reprise et rendue plus explicite par saint Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris Mater :<br />
Les paroles d&#8217;Elisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru » ne se rapportent pas seulement à ce moment précis de l&#8217;Annonciation. Assurément, cela représente le point culminant de la foi de Marie dans son attente du Christ, mais c&#8217;est aussi le point de départ, le commencement de tout son « itinéraire vers Dieu », de tout son cheminement dans la foi. (RM 14)<br />
Au cours de ce pèlerinage &#8211; écrit le Pape &#8211; Marie est parvenue à la « nuit de la foi » (RM 18). Les paroles de saint Augustin sur la foi de Marie sont bien connues et souvent répétées :<br />
« Cette Vierge bienheureuse a effectivement conçu par la foi Celui qu&#8217;avec foi elle a mis au monde (&laquo;&nbsp;quem credendo peperit, credendo concepit&nbsp;&raquo;).  […] Et lorsque l&#8217;Ange eut ainsi parlé, pleine de foi et recevant le Christ dans son âme avant de le recevoir dans son sein . « Voici la servante du Seigneur ; qu&#8217;il me soit fait selon votre parole  ».<br />
Il faut compléter la liste avec ce qui s&#8217;est passé après l&#8217;Annonciation et Noël : par la foi, Marie a présenté l&#8217;Enfant au temple, par la foi elle l&#8217;a suivi, se tenant à l&#8217;écart, dans sa vie publique, par la foi elle s&#8217;est tenue sous la croix, par la foi elle a attendu  sa résurrection.<br />
Réfléchissons sur quelques moments du chemin de foi de la Mère de Dieu. Il y a des faits apparemment contradictoires auxquels Marie réfléchit en elle-même, sans les comprendre. Il est « le Fils de Dieu » et il est couché dans une mangeoire ! Elle garde tout dans son cœur et laisse fermenter dans l’attente. Elle entendra la prophétie de Siméon et réalisera bientôt à quel point elle était vraie ! Tous les hauts et les bas de la vie de son Fils, tous les malentendus, les désertions progressives autour de lui, ont eu une profonde répercussion sur son cœur de Mère. Elle commence à en faire l&#8217;expérience douloureuse dans la perte de Jésus au Temple : « Il leur dit : &laquo;&nbsp;Comment se fait-il que vous m&#8217;ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu&#8217;il me faut être chez mon Père ?&nbsp;&raquo; Mais ils ne comprirent pas ce qu&#8217;il leur disait. » (Lc 2, 49-50)<br />
Enfin, il y a la croix. Elle est là, impuissante face au martyre de son fils, mais elle consent avec amour. C’est une répétition du drame d&#8217;Abraham, mais combien plus exigeante ! Avec Abraham, Dieu s&#8217;arrête au dernier moment, mais pas avec elle. Elle accepte que son fils soit sacrifié, elle le remet au Père, le cœur brisé, mais debout, forte de sa foi inébranlable. C&#8217;est là que la voix de Maria atteint sa note la plus haute. Ce que l&#8217;Apôtre dit d&#8217;Abraham doit se dire à plus forte raison de Marie : « Espérant contre toute espérance, Marie a cru ; ainsi est-elle devenue la mère d&#8217;un grand nombre de nations » (cf. Rm 4, 18).<br />
Il fut un temps où la grandeur de Marie se voyait surtout dans les privilèges qu&#8217;on s&#8217;efforçait de multiplier, ce qui avait pour résultat de l&#8217;éloigner &#8211; plutôt que de l&#8217;« associer » &#8211; au Christ, devenu « en tout semblable à nous », rien d&#8217;exclu, pas même la tentation, mais seulement le péché. Le Concile nous a appris à voir sa grandeur avant tout dans sa foi, son espérance et sa charité. Lumen gentium dit :<br />
En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourait sur la croix, elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère. (LG, 61).</p>
<p><strong>«  Croyons donc, nous aussi! »</strong></p>
<p>Le renouveau de la Mariologie opéré par Vatican II doit beaucoup (peut-être l&#8217;essentiel) à saint Augustin. C&#8217;est son autorité qui poussa certains théologiens puis l&#8217;assemblée conciliaire à insérer le discours sur Marie dans la constitution sur l&#8217;Église, Lumen gentium, plutôt que de faire un discours à part sur elle. Partant du principe que « le tout est supérieur à la partie », Augustin écrivait :<br />
Sainte est Marie, bienheureuse est Marie, mais l&#8217;Église est plus importante que la Vierge Marie. Pourquoi? Parce que Marie est une partie de l&#8217;Église, un membre saint, excellent, supérieur à tous les autres, mais pourtant un membre du corps tout entier. Si elle est membre du corps tout entier, le corps est plus assurément qu’un seul membre .<br />
C’est maintenant le même saint Augustin qui nous suggère la résolution à prendre après avoir brièvement retracé le chemin de foi de la Mère de Dieu. Au terme de son discours sur la foi de Marie, il adresse à ses auditeurs une vibrante exhortation qui vaut aussi pour nous : « Marie crut donc et ce qu&#8217;elle crut s&#8217;accomplit en elle. Croyons aussi afin de pouvoir en profiter nous-mêmes  ! »<br />
Le quatrième centenaire de la naissance de Blaise Pascal &#8211; que le Saint-Père a voulu rappeler à l&#8217;Église avec sa Lettre apostolique du 19 juin dernier &#8211; nous aide à donner un contenu actuel à l&#8217;exhortation : « Croyons aussi ». Parmi les « Pensées » les plus célèbres de Pascal figure la suivante :<br />
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. […] C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu senti du cœur et non de la raison .</p>
<p>Cette affirmation est bien audacieuse, mais elle repose sur le fondement le plus solide possible, celui de la Sainte Écriture ! L&#8217;apôtre Paul connaît et utilise souvent le mot nous, qui correspond au concept moderne d’esprit, d&#8217;intelligence ou de raison ; mais, en parlant de foi, il ne dit pas « mente creditur », c’est avec l&#8217;intelligence que l&#8217;on croit ; il dit corde creditur (kardia gar pisteùetai), on croit avec le cœur (Rm 10, 19).<br />
Dieu « est senti du cœur et non de la raison », comme dit Pascal, pour le simple fait que « Dieu est amour » et que l&#8217;amour ne se perçoit pas avec l&#8217;intellect, mais avec le cœur. Il est vrai que Dieu est aussi vérité (« Dieu est lumière », écrit Jean dans sa Première Lettre) et la vérité se perçoit avec l&#8217;intellect ; mais alors que l&#8217;amour présuppose la connaissance, la connaissance ne présuppose pas nécessairement l&#8217;amour. On ne peut pas aimer sans connaître, mais on peut connaître sans aimer ! Une civilisation comme la nôtre le sait bien, fière qu’elle est d’avoir inventé l’intelligence artificielle, mais si pauvre en amour et en compassion.<br />
Malheureusement, ce ne sont pas les « raisons du cœur » de Pascal qui ont façonné la pensée laïque et théologique des trois derniers siècles, mais plutôt le « Je pense, donc j&#8217;existe » (cogito ergo sum) de son compatriote Descartes, même si contre toute intention de ce dernier qui fut et resta toujours un pieux chrétien et un croyant. (Je me souviens avoir lu son nom sur la liste des pèlerins célèbres au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette).<br />
La conséquence a été que le rationalisme a dominé et fait loi, avant d’arriver au nihilisme actuel. Tous les discours et débats qui ont lieu, encore aujourd&#8217;hui, se concentrent sur « Foi et raison », mais jamais, à ma connaissance, sur « Foi et cœur » ou « Foi et volonté ». Mais Pascal lui-même, dans une autre de ses Pensées, dit que la foi est assez claire pour celui qui veut croire, et assez obscure pour celui qui ne veut pas croire . En d’autres termes, c’est une question de volonté plutôt que de raison et d’intellect.<br />
À ce point, je voudrais évoquer une deuxième leçon que nous a laissée Pascal et que le Saint-Père souligne avec force dans sa Lettre apostolique, qui est la centralité du Christ pour la foi chrétienne : « Nous ne connaissons Dieu – écrit le philosophe – qu&#8217;à travers Jésus-Christ. Sans ce médiateur, toute communication avec Dieu est exclue . » Et dans le Mémorial, écho d&#8217;une mémorable nuit de lumière, il s&#8217;exclame : « Dieu d&#8217;Abraham, d&#8217;Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants&#8230; On ne le trouve que sur les chemins enseignés par l&#8217;Évangile ».<br />
Pascal est souvent cité à propos du « risque calculé », du pari avantageux. Dans l&#8217;incertitude, écrit-il, il faut parier sur l&#8217;existence de Dieu, car « si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien  ». Mais le véritable risque de la foi &#8211; il le sait lui aussi &#8211; est autre : c&#8217;est celui de mettre Jésus-Christ entre parenthèses. Un risque de longue date ! Repensons à ce qui s&#8217;est passé à Athènes, à l&#8217;occasion du discours prononcé par l&#8217;apôtre Paul à l&#8217;Aréopage (Ac 17,16-33).</p>
<p>L&#8217;Apôtre commence par parler du Dieu unique qui a créé l&#8217;univers et dont « nous sommes la descendance ». Les personnes présentes captent l&#8217;allusion au vers d&#8217;un de leurs poètes et le suivent attentivement. Mais voici que Paul arrive au point. Il parle d&#8217;un homme que Dieu a désigné comme juge universel et en a donné la preuve en le ressuscitant des morts. Le charme est rompu ! « Quand ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquaient, et les autres déclarèrent : &laquo;&nbsp;Là-dessus nous t’écouterons une autre fois&nbsp;&raquo;. » (Ac 17, 32)</p>
<p>Qu’est-ce qui les a tant dérangés ? Bien sûr, l&#8217;idée de la résurrection d&#8217;entre les morts, si contraire à ce qu&#8217;avait enseigné, au même endroit, Platon : le corps est « le tombeau de l&#8217;âme », il ne vaut donc pas la peine qu’on se le traîne même après la mort. Mais peut-être étaient-ils encore plus déconcertés par le fait de faire dépendre d’un seul événement historique et d’un homme concret le sort de toute l’humanité. Un siècle plus tard, le philosophe platonicien Celse jette au visage des chrétiens les raisons du scandale des Grecs : « Fils de Dieu, un homme qui a vécu il y a quelques années ? Un d&#8217;hier ou d’avant hier? Un homme né dans un village de Judée d’une pauvre fileuse  ? »</p>
<p>Le vrai risque de la foi est bien de se scandaliser devant l&#8217;humanité et l&#8217;humilité du Christ. Ce fut le plus grand obstacle qu&#8217;Augustin lui-même eut à surmonter pour adhérer à la foi : « Je n’étais pas humble, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ », écrit-il dans les Confessions . Jésus avait parlé de la possibilité d&#8217;être « scandalisé » de lui, en raison de son éloignement de l&#8217;idée que les hommes se faisaient du Messie, et avait conclu en disant : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » (Mt 11, 2-6)</p>
<p>Le scandale est aujourd&#8217;hui moins ostentatoire que celui des Aréopagites, mais non moins présent parmi les intellectuels. L’effet – plus néfaste que le rejet – est le silence sur lui. J&#8217;ai suivi de nombreux débats de haut niveau sur Internet sur l&#8217;existence ou non de Dieu : le nom de Jésus-Christ n&#8217;y était presque jamais mentionné. Comme s&#8217;il ne faisait pas partie de la discussion sur Dieu !</p>
<p>Voilà ce que doit être notre principal engagement dans l’effort d’évangélisation. Le monde et ses médias – disais-je en une autre occasion à ce même endroit &#8211; font tout ce qu&#8217;ils peuvent (et malheureusement ils y parviennent !) pour garder le nom du Christ séparé, ou absent, dans tous leurs discours sur l&#8217;Église. Nous devons faire tout notre possible pour le tenir toujours et obstinément au centre. Non pas pour nous abriter derrière lui et garder le silence sur nos échecs, mais parce qu&#8217;il est « la lumière des gentils », le « nom qui est au-dessus de tout autre nom », « la pierre angulaire » du monde et de l&#8217;histoire.</p>
<p><strong>Revenir au cœur !</strong></p>
<p>Revenons enfin aux paroles de Pascal sur Dieu que « l’on sent avec le cœur ». Non plus pour en faire l&#8217;objet de considérations historiques et théologiques, mais personnelles et pratiques. Pascal fut un fervent disciple de saint Augustin, au point, malheureusement, de partager certains de ses excès et erreurs, comme celui, relancé par les jansénistes, de la double prédestination divine, à la gloire ou à la damnation ! L&#8217;appel au cœur de Pascal est également affecté (positivement, cette fois) par l&#8217;influence du docteur d&#8217;Hippone. Commentant le verset d&#8217;Isaïe : « Revenez, ô prévaricateurs, au cœur (redite, praevaricatores ad cor) » (Is 46, 8, Vulgate), dans un discours au peuple, saint Augustin disait :</p>
<p>Rentrez dans votre cœur ! Rentrez en vous-mêmes : pourquoi vous en éloigner ? Vous ne suivez pas la véritable voie ; aussi vous égarez-vous ; revenez. Où ? Au Seigneur. Commence par rentrer en toi-même : hors de toi, loin de ton cœur, tu t’égares; tu ne te connais pas même, et tu voudrais connaître ton Créateur ? Reviens, rentre dans ton cœur, arrache-toi à ton corps. Rentre en toi-même, et, par ce que tu y verras, tu pourras peut-être te faire une idée de ce qu’est Dieu; car ton âme en est l’image. Le Christ habite dans l’homme intérieur .</p>
<p>L&#8217;homme envoie ses sondes aux confins du système solaire et même au-delà, mais ignore ce qui se passe à quelques milliers de mètres sous la croûte terrestre, d&#8217;où la difficulté de prévenir les tremblements de terre. C&#8217;est une image de ce qui se passe également dans le domaine de l&#8217;esprit, dans notre propre vie. Nous vivons tous projetés à l’extérieur, tournés vers ce qui se passe autour de nous, inattentifs à ce qui se passe à l’intérieur de nous. Le silence fait peur.</p>
<p><strong>Greccio 1223</strong></p>
<p>Noël cette année marque le huitième centenaire de la première création de la crèche à Greccio. C&#8217;est le premier des trois centenaires franciscains. Il sera suivi, en 2024, de celui des Stigmates du saint et, en 2026, de celui de sa mort. Cette circonstance aussi peut nous aider à rentrer dans notre cœur. Son premier biographe, Thomas de Celano, rapporte les paroles avec lesquelles le Poverello expliquait son initiative : « Je veux évoquer en effet le souvenir de l’Enfant qui naquit à Bethléem et de tous les désagréments qu’il endura dès son enfance ; je veux le voir, de mes yeux de chair tel qu’il était, couché dans une mangeoire et dormant sur le foin, entre un bœuf et un âne  ».</p>
<p>Malheureusement, au fil du temps, la crèche s&#8217;est éloignée de ce qu&#8217;elle représentait pour saint François. Elle est souvent devenu une forme d&#8217;art ou de décor dont on admire l’installation extérieure plutôt que la signification mystique. Mais il remplit néanmoins sa fonction de signe et il serait insensé d’y renoncer. Dans notre Occident, les initiatives se multiplient pour éliminer toute référence évangélique et religieuse de la solennité de Noël, la réduisant à une pure et simple fête humaine et familiale, avec de nombreux contes de fées et personnages inventés à la place des personnages réels de Noël. Certains souhaiteraient même changer le nom de la fête.</p>
<p>L’un des prétextes est d’encourager ainsi la coexistence pacifique avec les croyants d’autres religions, en pratique avec les musulmans. En réalité c’est le prétexte d’un certain monde laïciste qui ne veut pas de ces symboles, pas des musulmans. Dans le Coran, il y a une sourate dédiée à la naissance de Jésus qui mérite d&#8217;être connue. Elle dit:</p>
<p>Les anges dirent : « Ô Marie! Voilà qu’Allah t’annonce une parole de Sa part : son nom sera Jésus (&#8216;Issâ), fils de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà […] il parlera aux hommes dans le berceau et en son âge mûr, et il sera du nombre des gens de bien ». Marie dit : « Seigneur ! Comment aurais-je un enfant, alors qu’aucun homme ne m’a touchée ? » &#8211; « C’est ainsi ! » dit-Il. Allah crée ce qu’Il veut. Quand Il décide d’une chose, Il lui dit seulement : « Sois ! » et elle est aussitôt .</p>
<p>Une fois &#8211; lorsque le samedi soir j&#8217;expliquais l&#8217;Évangile du dimanche à la télévision italienne &#8211; j&#8217;ai fait lire cette sourate par un musulman qui se dit heureux de contribuer ainsi à dissiper un malentendu qui leur porte préjudice, sous prétexte de les favoriser. La vénération avec laquelle le Coran rappelle la naissance de Jésus et la place qu&#8217;y occupe la Vierge Marie a reçu, il y a quelques années, une reconnaissance inattendue et sensationnelle. L&#8217;émir d&#8217;Abou Dhabi a décidé de consacrer à Mariam, Umm Eisa, « Marie Mère de Jésus », une belle mosquée de l&#8217;émirat qui portait auparavant le nom de son fondateur, Cheikh Mohammad Bin Zayed.</p>
<p>La crèche est donc une tradition utile et belle, mais nous ne pouvons nous contenter des crèches extérieures traditionnelles. Il nous faut aménager une crèche différente pour Jésus, une crèche du cœur. Corde creditur : avec le cœur l’on croit. Christum habitare per fidem in cordibus vestris : « Que le Christ habite en vos cœurs par la foi » (Ep 3, 17), nous exhorte l&#8217;Apôtre. Marie et son Époux continuent, de manière mystique, à frapper aux portes, comme ils l&#8217;ont fait cette nuit-là à Bethléem. Dans l&#8217;Apocalypse, c&#8217;est le Ressuscité lui-même qui dit : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3, 20). Ouvrons-lui la porte de notre cœur. Faisons-en un berceau pour l&#8217;Enfant Jésus. Qu&#8217;il ressente, dans le froid du monde, la chaleur de notre amour et notre infinie gratitude de rachetés !</p>
<p>Ce n’est pas une belle et poétique fiction mentale ; c&#8217;est l&#8217;entreprise la plus difficile de la vie. Dans notre cœur, il y a de la place pour de nombreux invités, mais pour un seul maître. Donner naissance à Jésus signifie faire mourir son propre « moi », ou du moins renouveler la décision de ne plus vivre pour nous-mêmes, mais pour Celui qui est né, est mort et est ressuscité pour nous (cf. Rm 14, 7-9). « Là où naît Dieu, l&#8217;homme meurt », a affirmé l’existentialisme athée. C&#8217;est vrai ! Cependant, c’est bien le vieil homme qui meurt, corrompu et destiné, de toute façon, à finir par la mort, tandis que ce qui naît c’est l’homme nouveau, « créé dans la justice et la sainteté » (Ep 4, 24), destiné à la vie éternelle. C&#8217;est une entreprise qui ne finira pas avec Noël, mais qui peut commencer avec lui. Que la Mère de Dieu, qui « a conçu le Christ dans son cœur avant que dans son corps », nous aide à réaliser ce dessein.</p>
<p>Joyeux anniversaire à Jésus  et à vous tous : Saint &#8211; et bien-aimé Père, Pape François, vénérés Pères, frères et sœurs &#8211; joyeux Noël!<br />
____________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Augustin, Discours 215, 4.<br />
  2.Augustin, Discours, 72,7 (Miscellanea Agostiniana, I, Roma 1930,  p.163).<br />
  3.Augustin, Discours, 215,4.<br />
  4.Pensées, 277-278, ed. Brunschvicg<br />
  5.Ib., 430, ed. Br.<br />
  6.Ib., 221, Br.<br />
  7.Ib., 233, Br.<br />
  8.Cité par Origène, Contra Celsius, I, 26.28 ; VI, 10.<br />
  9.Augustin, Confessions, Livre VII, 18, 24.<br />
  10.Augustin, Sur l’Évangile de Jean, 18,10.<br />
  11.Thomas de Celano, Vita Prima, chap. 30, 84-86.<br />
  12.Coran, III, 46-47 : Trad. Française © Islam International Publications Ltd, UK, 2017.</p>
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		<title>« VOIX DE CELUI QUI CRIE DANS LE DÉSERT » Jean-Baptiste, moraliste et prophète  -  Première prédication de l&#039;Avent 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 15 Dec 2023 15:03:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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		<description><![CDATA[On observe une progression dans la liturgie de l&#8217;Avent. Au cours de la première semaine, le personnage central est le prophète Isaïe, celui qui annonce de loin la venue du Sauveur ; le deuxième et le troisième dimanche, le guide, c’est Jean-Baptiste, le précurseur ; la quatrième semaine, toute l&#8217;attention est concentrée sur Marie. N&#8217;ayant[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>On observe une progression dans la liturgie de l&#8217;Avent. Au cours de la première semaine, le personnage central est le prophète Isaïe, celui qui annonce de loin la venue du Sauveur ; le deuxième et le troisième dimanche, le guide, c’est Jean-Baptiste, le précurseur ; la quatrième semaine, toute l&#8217;attention est concentrée sur Marie. N&#8217;ayant cette année la possibilité de n’offrir que deux méditations, j&#8217;ai pensé les consacrer à ces deux derniers, le Précurseur et la Mère. Dans l&#8217;iconostase de nos frères orthodoxes, les deux se tiennent, l&#8217;un à droite et l&#8217;autre à gauche du Christ, et sont souvent représentés comme deux « huissiers », de part et d&#8217;autre de la porte qui mène à l&#8217;enceinte sacrée.</p>
<p><strong>Jean-Baptiste, prédicateur de conversion</strong></p>
<p>Dans les Évangiles, le Précurseur nous apparaît dans deux rôles différents : celui de prédicateur de conversion et celui de prophète. Je dédierai la première partie de ma réflexion à Jean le moraliste, la seconde à Jean le prophète.<br />
Quelques versets de l&#8217;Évangile de Luc suffisent à nous donner une idée de la prédication de Baptiste :<br />
Jean disait aux foules qui arrivaient pour être baptisées par lui : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion […] Les foules lui demandaient : « Que devons-nous donc faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? »  Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » (Lc 3, 7-14)<br />
L&#8217;Évangile permet de voir ce qui distingue, sur ce point, la prédication du Baptiste de celle de Jésus. Le saut de qualité est exprimé de la manière très claire par Jésus lui-même :<br />
« La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force pour y entrer »  (Lc 16, 16).<br />
Il faut se garder des oppositions simplistes entre Loi et Évangile. Immédiatement après la déclaration que nous venons de citer, Jésus (ou, plus probablement, l&#8217;évangéliste lui-même) ajoute : « Il est plus facile au ciel et à la terre de disparaître qu’à un seul petit trait de la Loi de tomber » (Lc 16, 17). L&#8217;Évangile n&#8217;abolit pas la loi, c&#8217;est-à-dire concrètement les commandements de Dieu ; mais il inaugure une relation nouvelle et différente avec eux, une nouvelle façon de les observer.<br />
Ce qui est nouveau, c&#8217;est l&#8217;ordre entre le commandement et le don, c&#8217;est-à-dire entre la loi et la grâce. À la base de la prédication du Baptiste se trouve l’affirmation : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »<br />
« Repentez-vous et ainsi le royaume de Dieu viendra à vous ! » ; à la base de la prédication de Jésus se trouve la déclaration : « Repentez-vous parce que le royaume de Dieu est venu à vous ! » (Rappelons-nous la parole de Jésus que nous venons de citer : « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé »).<br />
Il ne s’agit pas seulement d’une différence chronologique, entre un avant et un après ; c&#8217;est aussi une différence axiologique, c&#8217;est-à-dire de valeur. Cela signifie que ce n’est pas l’observance des commandements qui permet au royaume de Dieu de venir ; mais c&#8217;est l&#8217;avènement du royaume de Dieu qui permet l&#8217;observance des commandements. Les hommes n’ont pas changé soudainement et ne sont pas devenus meilleurs si bien que le Royaume a pu venir sur la terre. Non, ils sont toujours les mêmes ; mais c&#8217;est Dieu qui, dans la plénitude des temps, a envoyé son Fils, leur donnant ainsi la possibilité de changer et de vivre une vie nouvelle.<br />
« Car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce (à savoir, de l’observer) et la vérité sont venues par Jésus Christ », écrit l’évangéliste Jean (Jn 1, 17). Aimer Dieu de tout son cœur est « le premier et le plus grand commandement » ; mais l&#8217;ordre des commandements n&#8217;est pas le premier ordre, ni le premier niveau : au-dessus se trouve l&#8217;ordre du don : « Quant à nous, nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. » (1 Jn 4, 19)<br />
Il est intéressant de voir comment cette nouveauté du Christ se reflète dans l&#8217;attitude différente du Baptiste et de Jésus envers les soi-disant « pécheurs ». Jean, nous l’avons vu, attaque les pécheurs qui viennent à lui avec des paroles de feu. C&#8217;est Jésus lui-même qui souligne la différence, sur ce point, entre lui et le Précurseur : « Jean Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas, il ne boit pas, et l&#8217;on dit : &laquo;&nbsp;C&#8217;est un possédé !&nbsp;&raquo; Le Fils de l&#8217;homme est venu ; il mange et il boit, et l&#8217;on dit : &laquo;&nbsp;Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.&nbsp;&raquo; »  (Mt 11, 18-19, cf. Lc 7, 34). « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? », disaient les pharisiens à ses disciples (Mt 9, 11).<br />
Jésus n&#8217;attend pas que les pécheurs changent de vie pour pouvoir les accueillir ; mais il les accueille et c’est ce qui amène les pécheurs à changer de vie. Les quatre Évangiles – le Synoptique et celui de Jean – sont unanimes sur ce point. Jésus n’attend pas que la Samaritaine mette de l’ordre dans sa vie privée pour passer du temps avec elle et même lui demander de lui donner à boire. Mais ce faisant, il a changé le cœur de cette femme qui est devenue évangélisatrice parmi son peuple. La même chose arrive avec Zachée, avec Matthieu le publicain, avec la pécheresse anonyme qui lui baise les pieds dans la maison de Simon et avec la femme adultère.<br />
Nous ne pouvons pas tirer une norme absolue de ces exemples. (Jésus était Jésus et il lisait dans les cœurs ; nous ne sommes pas Jésus !). L’Église ne peut cependant ignorer son style, sans se retrouver aux côtés de Jean-Baptiste plutôt qu’à ceux du Christ. Jésus désapprouve le péché infiniment plus que ne pourraient le faire les moralistes les plus rigides, mais il propose un nouveau remède dans l&#8217;Évangile : non pas la distanciation, mais l&#8217;acceptation. Changer de vie n&#8217;est pas la condition pour s&#8217;approcher de Jésus dans les Évangiles ; cependant, cela doit être le résultat (ou du moins le bon propos) après l’avoir approché. La miséricorde de Dieu, en effet, est sans conditions, mais elle n&#8217;est pas sans conséquences !<br />
Sur ce point, la sainte Mère l&#8217;Église a beaucoup à apprendre des mères et des pères de famille d&#8217;aujourd&#8217;hui. Nous connaissons tous les tragédies qui déchirent aujourd&#8217;hui de nombreux parents : des enfants qui, malgré leur bon exemple de vie chrétienne et leurs bons conseils, empruntent un chemin différent du leur, se détruisant à coups de drogues, d&#8217;abus sexuels, de choix précoces qui s&#8217;avèrent erronés et souvent tragiques…<br />
Est-ce qu’à cause de cela, ils leur ferment la porte au nez et les chassent de la maison ? Ils ne peuvent rien faire d’autre que respecter leur choix, comme Dieu le respecte avant eux, et continuer de les aimer. Cette situation dramatique de la société se reflète dans celle de l&#8217;Église. Nous sommes appelés à choisir entre le modèle de Jean-Baptiste et le modèle de Jésus, entre donner la prééminence à la loi, ou la donner à la grâce et à la miséricorde.<br />
Il y a un point sur lequel il n’y a pas de choix à faire, car Jean et Jésus sont parfaitement d’accord. Nous devrions nous aussi élever la voix à ce sujet. Il s’agit de ce qu&#8217;exprime Jean avec ces paroles : « Celui qui a deux vêtements, qu&#8217;il partage avec celui qui n&#8217;en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu&#8217;il fasse de même ! » (Lc 3, 11) et que Jésus inculque avec la parabole du riche épulon et avec la description du jugement final en Matthieu 25.</p>
<p><strong>Jean-Baptiste, « plus qu&#8217;un prophète »</strong></p>
<p>Passons maintenant au deuxième rôle, ou titre, de Jean-Baptiste. Il n’est pas &#8211; disais-je &#8211;  seulement un moraliste et un prédicateur de pénitence ; il est aussi et avant tout un prophète : « Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut » (Lc 1, 76). Jésus le définit même comme « plus qu&#8217;un prophète » (Lc 7, 26).<br />
Dans quel sens &#8211; pourrions-nous nous demander &#8211; Jean-Baptiste est-il un prophète ? Où se situe la prophétie dans son cas ? Les prophètes annonçaient un salut futur. Mais Jean-Baptiste n’annonce pas un salut futur ; il en désigne un qui est déjà là. Dans quel sens peut-on alors l’appeler prophète ? Isaïe, Jérémie, Ézéchiel ont aidé le peuple à surmonter la barrière du temps ; Jean-Baptiste aide le peuple à surmonter la barrière encore plus épaisse des apparences contraires. Le Messie tant attendu, celui annoncé par les prophètes, promis dans les Psaumes, serait donc cet homme aux apparences si humbles ?<br />
Il est facile de croire à quelque chose de grandiose, de divin, quand cela apparaît dans un futur indéfini – « en ces jours-là », « dans les derniers jours »&#8230; -, dans un décor cosmique, les cieux ruisselant de douceur et la terre s&#8217;ouvrant pour faire germer le Sauveur. C&#8217;est plus difficile quand il faut dire : « Maintenant ! Il est là ! C&#8217;est ça ! » L&#8217;homme est immédiatement tenté de dire : « C&#8217;est tout ? » « Est-ce que quelque chose de bon peut sortir de Nazareth ? »  &#8211; disait-on autour de lui.<br />
C&#8217;est le scandale de l&#8217;humilité de Dieu qui se révèle « sous des apparences contraires », pour confondre l’orgueil des hommes et leur « volonté de puissance ». Croire que l&#8217;homme qu&#8217;ils ont vu peu avant manger, dormir, peut-être même bâiller à son réveil, est le Messie, celui que tous attendent ; croire que l’on a atteint le point crucial de l&#8217;histoire, et cela exigeait un courage prophétique plus grand que celui d&#8217;Isaïe. C&#8217;est une tâche surhumaine et on comprend la grandeur du précurseur et la raison pour laquelle il est défini comme étant « plus qu&#8217;un prophète ».<br />
Les quatre Évangiles mettent en évidence le double rôle de Jean-Baptiste, celui de moraliste et celui de prophète. Mais tandis que les Synoptiques insistent davantage sur le premier, le quatrième Évangile insiste davantage sur le second. Jean-Baptiste est l&#8217;homme du « Le voici ! ». « C&#8217;est de lui que j&#8217;ai dit&#8230; Voici l&#8217;Agneau de Dieu ! » (Jn 1, 15.29) Quel frisson a dû parcourir le corps de ceux qui, avec ces mots ou d&#8217;autres similaires, ont reçu les premiers la révélation. C&#8217;était comme un court-circuit : passé et futur, attente et réalisation se touchaient.<br />
Que nous enseigne Jean-Baptiste en tant que prophète ? Je crois qu&#8217;il nous a laissé en héritage sa tâche prophétique. En disant : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ! » (Jn 1, 26), il a inauguré la nouvelle prophétie chrétienne qui ne consiste pas à annoncer un salut futur, mais à révéler une présence cachée, la présence du Christ dans le monde et dans l&#8217;histoire, à arracher le voile des yeux des hommes, presqu’en criant, avec des paroles semblables à celles d&#8217;Isaïe : « Voici que je fais une chose nouvelle. Ne la voyez-vous pas ? » (cf. Is 43, 19).<br />
Jésus a dit : « Je suis avec vous jusqu&#8217;à la fin du monde ». Il est au milieu de nous ; il est dans le monde et le monde aujourd&#8217;hui encore, après deux mille ans, ne le reconnaît pas. Il y a une phrase du Christ qui a toujours inquiété les croyants : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8) Mais Jésus ne parle pas ici de sa venue à la fin du monde. Dans les discours dits eschatologiques, deux perspectives s&#8217;entremêlent souvent : celle de la venue définitive du Christ et celle de sa venue comme ressuscité, glorifié et par le Père ; sa venue « selon l&#8217;Esprit de sainteté, a été établi dans sa puissance par sa résurrection d&#8217;entre les morts », par opposition à sa venue précédente « selon la chair » (Rm 1, 3-4). C&#8217;est en se référant à cette seconde venue selon l&#8217;Esprit que Jésus peut dire : « Cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. » (Mt 24, 34)<br />
La phrase inquiétante de Jésus n’interpelle donc pas notre postérité, celle qui se trouvera vivante au moment de sa parousie ; elle interpelle nos ancêtres et nos contemporains, y compris nous-mêmes. Malgré sa résurrection et les merveilles qui ont accompagné les débuts de l’Église, Jésus a-t-il trouvé la foi parmi les siens ? Malgré deux mille ans de présence dans le monde et toutes les confirmations de l&#8217;histoire, trouve-t-il encore la foi sur la terre, notamment parmi les soi-disant « intellectuels » ? La tâche prophétique de l&#8217;Église sera la même que celle de Jean-Baptiste, jusqu&#8217;à la fin du monde : secouer chaque génération de la terrible distraction et de l&#8217;aveuglement qui l&#8217;empêche de reconnaître et de voir la lumière du monde.<br />
Au temps de Jean, le scandale provenait du corps physique de Jésus ; de sa chair si semblable à la nôtre, excepté le péché. Aujourd&#8217;hui encore, c&#8217;est son corps, sa chair qui scandalise : son corps mystique, l&#8217;Église, si semblable au reste de l&#8217;humanité, n&#8217;excluant même pas le péché. De la même façon que Jean-Baptiste a fait reconnaître le Christ à ses contemporains sous l&#8217;humilité de la chair, il est nécessaire aujourd&#8217;hui de le faire reconnaître dans la pauvreté de l&#8217;Église et de notre vie même.</p>
<p><strong>Une évangélisation nouvelle en son ardeur</strong></p>
<p>Saint Jean-Paul II a qualifié la nouvelle évangélisation comme étant une évangélisation &#8211; je cite – « nouvelle en son ardeur, nouvelle dans les méthodes et nouvelle dans les expressions ». Jean-Baptiste est notre maître surtout dans la première de ces trois choses, l’ardeur. Ce n’est pas un grand théologien, il a une christologie très rudimentaire, il ne connaît pas encore les plus hauts titres de Jésus : Fils de Dieu, Verbe, ni même celui de Fils de l&#8217;homme.<br />
Il emploie des images très simples en disant : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales… » Mais malgré la pauvreté de sa théologie, comme il parvient à faire ressentir la grandeur et l&#8217;unicité du Christ ! Le monde et l&#8217;humanité apparaissent, à partir de ses paroles, tous contenus comme à l&#8217;intérieur d&#8217;un ventilateur ou d&#8217;un tamis que lui, le Messie, tient et secoue dans ses mains. Devant lui se décide qui se tient debout et qui tombe, qui est le bon grain et qui est l’ivraie que le vent disperse. A la manière de Saint Jean Baptiste tous peuvent être des évangélisateurs !<br />
À propos des paroles de Jean-Paul II que je viens de rappeler, quelqu&#8217;un soulignait à l&#8217;époque que la nouvelle évangélisation peut et doit être nouvelle « en son ardeur, dans la méthode et dans l&#8217;expression », mais pas dans les contenus qui restent ceux de toujours et qui découlent de la révélation. En d’autres termes, qu’il peut et doit y avoir une nouvelle évangélisation, mais pas un nouvel Évangile.<br />
Tout cela est vrai. Il ne peut y avoir de contenus véritablement et totalement nouveaux. Il peut cependant y avoir de nouveaux contenus, dans le sens où par le passé ils n&#8217;étaient pas assez mis en valeur, qu&#8217;ils étaient restés dans l&#8217;ombre, et étaient peu valorisés. Saint Grégoire le Grand disait : « Scriptura cum legentibus crescit » (Moralia in Job, 20, 1, 1), l&#8217;Écriture grandit avec celui qui la lit. Et dans un autre passage, il en explique aussi le pourquoi. « En effet – dit-il – on comprend [les Écritures] d&#8217;autant plus profondément qu&#8217;on y prête une attention plus profonde » (Hom dans Ez. I, 7, 8). Cette croissance se réalise d&#8217;abord au niveau personnel dans la croissance en sainteté ; mais elle se réalise aussi au niveau universel, à mesure que l’Église avance dans l’histoire.<br />
Ce qui rend parfois si difficile l&#8217;acceptation de la « croissance » dont parle Grégoire le Grand, c&#8217;est le peu d&#8217;attention accordé à l&#8217;histoire de l&#8217;évolution de la doctrine chrétienne depuis ses origines jusqu&#8217;à nos jours, ou une connaissance assez superficielle de celle-ci. Cette histoire démontre en fait que cette croissance a toujours été là, comme l&#8217;a montré le cardinal John Newman dans son célèbre essai.<br />
La Révélation – Écriture et Tradition ensemble – grandit au gré des demandes et des provocations qui lui sont posées au fil de l’histoire. Jésus a promis aux apôtres que le Paraclet les guiderait « dans la vérité tout entière » (Jn 16, 13), mais il n&#8217;a pas précisé en combien de temps, c’est-à-dire dans une ou deux générations, ou bien &#8211; comme tout semble l&#8217;indiquer &#8211; pendant toute la durée du temps où l&#8217;Église est en pèlerinage sur la terre.<br />
La prédication de Jean-Baptiste nous offre l&#8217;occasion d&#8217;une observation actuelle et importante précisément à propos de cette « croissance » de la parole de Dieu que l&#8217;Esprit Saint opère dans l&#8217;histoire. La tradition liturgique et théologique a surtout recueilli de lui son cri : « Voici l&#8217;Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ! » La liturgie le proclame à nouveau à chaque messe, avant la communion, après que le peuple ait chanté par trois fois : « Agneau de Dieu qui enlèves les péchés du monde, prends pitié de nous ».<br />
En réalité, cependant, cela ne représente que la moitié de la prophétie du Baptiste concernant le Christ. Il ajoute aussitôt, presque d&#8217;un seul souffle, et dans les quatre Évangiles, que le Christ est celui qui « baptise dans l’Esprit Saint ». (cf. Jn 1, 33 ; Mt 3, 11) Le salut chrétien n&#8217;est donc pas seulement quelque chose de négatif, un « ôter le péché ». C&#8217;est avant tout quelque chose de positif : c&#8217;est un « donner », un « insuffler » la vie nouvelle, la vie de l&#8217;Esprit. C’est une renaissance.<br />
La libération du péché apparaît comme le chemin et la condition pour recevoir le don de l&#8217;Esprit qui est la finalité ultime, le don suprême. On ne doit jamais séparer le troisième chapitre de la Lettre aux Romains, sur la justification des impies, du huitième chapitre sur le don de l&#8217;Esprit, avec ce message libérateur qui devrait résonner plus souvent dans notre prédication : « Ainsi, pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort. » (Rm 8, 1-2)<br />
Certes, cet aspect positif n’a jamais été oublié. Mais peut-être n’a-t-on pas toujours suffisamment insisté là-dessus. Nous avons couru le risque, dans la spiritualité occidentale, de voir le christianisme, surtout de manière « négative », comme la solution au problème du péché originel ; comme quelque chose donc de sombre et de déprimant. Ceci explique, au moins en partie, son rejet par de larges secteurs de la culture, comme ceux représentés, en philosophie, par Nietzsche et, en littérature, par le dramaturge norvégien Ibsen. L&#8217;attention accrue portée depuis quelque temps à l&#8217;action de l&#8217;Esprit Saint et à ses charismes dans toutes les Églises chrétiennes est un exemple concret de l&#8217;Écriture qui « grandit avec ceux qui la lisent ».<br />
Les saints aiment continuer, depuis le ciel, la mission qu&#8217;ils ont accomplie de leur vivant sur terre. Sainte Thérèse de l&#8217;Enfant Jésus &#8211; dont on célèbre cette année le 150ème anniversaire de la naissance &#8211; a posé cela comme une sorte de condition à Dieu pour monter au ciel. Saint Jean-Baptiste aussi aime être le précurseur du Christ ; il aime lui préparer les chemins. Prêtons-lui notre voix !<br />
En contemplant, dans la Deesis, l&#8217;icône du Précurseur les mains tendues vers le Christ et le regard suppliant, l&#8217;Église orthodoxe lui adresse cette prière que nous pouvons faire nôtre :<br />
Cette main qui a touché la tête du Seigneur et avec laquelle tu nous as montré le Sauveur, tends-la maintenant, ô Baptiste, vers lui en notre faveur, en vertu de cette sécurité dont tu jouis largement, puisque, selon son propre témoignage, tu as été le plus grand de tous les prophètes ; les yeux qui ont vu le Saint-Esprit descendre sous forme de colombe, tourne-les vers lui, ô Baptiste, afin qu&#8217;il nous montre sa grâce.<br />
______________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti.</p>
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		<title>LA PORTE DE LA CHARITÉ  -  Troisième prédication d’Avent 2022</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Dec 2022 12:03:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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		<description><![CDATA[Un Dieu à aimer ou un Dieu qui aime ? « Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu&#8217;il entre, le roi de gloire ! » Saint Père, Révérend Pères, frères et sœurs, dans notre but d’ouvrir les portes au Christ qui vient, nous sommes arrivés à la porte la plus intime de notre[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Un Dieu à aimer ou un Dieu qui aime ?</strong></p>
<p>« Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu&#8217;il entre, le roi de gloire ! » Saint Père, Révérend Pères, frères et sœurs, dans notre but d’ouvrir les portes au Christ qui vient, nous sommes arrivés à la porte la plus intime de notre « château intérieur », celle de la vertu théologale de charité.<br />
Mais que signifie « ouvrir au Christ la porte de l&#8217;amour » ? Cela signifie-t-il que nous prenions l&#8217;initiative d&#8217;aimer Dieu ? C&#8217;est ainsi que les philosophes païens auraient répondu, selon la conception qu&#8217;ils avaient de l&#8217;amour de Dieu. « Dieu », disait Aristote, « meut le monde en tant qu’aimé  ». En tant qu’aimé, remarquez bien, pas en tant qu’aimant ! Cette vision philosophique a été complètement renversée dans le Nouveau Testament :<br />
Voici en quoi consiste l&#8217;amour : ce n&#8217;est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c&#8217;est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils […] Quant à nous, nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. (1 Jn 4, 10. 19)<br />
Henri de Lubac écrit : « Il faut que le monde le sache : la révélation de l&#8217;Amour bouleverse tout ce qu&#8217;il avait conçu de la divinité  ». A ce jour, on n&#8217;a pas fini (et on ne finira jamais) de tirer toutes les conséquences de la révolution évangélique sur Dieu comme amour. L&#8217;Esprit Saint &#8211; nous enseigne saint Irénée &#8211; rajeunit continuellement le trésor de la révélation, ainsi que le vase qui le contient, qui est la tradition de l&#8217;Église. Avec son aide, essayons de comprendre  quelle est, à propos de la vertu théologale de charité, la conséquence à découvrir et surtout à vivre.<br />
Il existe d&#8217;innombrables traités sur le devoir et les degrés de l&#8217;amour de Dieu, c&#8217;est-à-dire sur le « Dieu à aimer », De diligendo Deo ; je ne connais aucun traité sur le Dieu qui aime ! La Bible est, elle-même, un traité sur le Dieu qui aime ; mais, malgré cela, presque toujours, quand on parle de « l&#8217;amour de Dieu », Dieu est l&#8217;objet et non le sujet de la phrase.<br />
Or, il est bien vrai qu&#8217;aimer Dieu de toutes ses forces est « le premier et le plus grand commandement ». C&#8217;est certainement la première chose dans l&#8217;ordre des commandements ; mais l&#8217;ordre des commandements n&#8217;est pas le premier ordre, celui qui se trouve au-dessus de tout ! Avant l&#8217;ordre des commandements, il y a l&#8217;ordre de la grâce, c&#8217;est-à-dire de l&#8217;amour gratuit de Dieu. Le commandement lui-même est fondé sur le don ; le devoir d&#8217;aimer Dieu se fonde sur le fait d&#8217;être aimé par Dieu : « Nous aimons parce qu&#8217;il nous a aimés le premier », vient de nous rappeler l&#8217;évangéliste Jean. C&#8217;est la nouveauté de la foi chrétienne par rapport à toute éthique fondée sur le « devoir » ou « l&#8217;impératif catégorique ». Nous ne devons jamais perdre cela de vue. </p>
<p><strong>Nous avons cru en l&#8217;amour de Dieu</strong></p>
<p>Ouvrir la porte de l&#8217;amour au Christ signifie donc une chose bien précise : accueillir l&#8217;amour de Dieu, croire en l&#8217;amour. « Nous avons reconnu l&#8217;amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru », écrit Jean dans le même contexte (1 Jn 4, 16). Noël est la manifestation &#8211; littéralement, l&#8217;épiphanie &#8211; de la bonté et de l&#8217;amour de Dieu pour le monde : « Car la grâce de Dieu s&#8217;est manifestée (epephane) pour le salut de tous les hommes » écrit saint Paul. Et encore : « Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes. » (Tt 2, 11 ; 3, 4)<br />
La chose la plus importante à faire à Noël est de recevoir avec émerveillement le don infini de l&#8217;amour de Dieu. Lorsque l&#8217;on reçoit un cadeau, ce n&#8217;est pas délicat de présenter immédiatement de l’autre main son propre cadeau, peut-être préparé à l&#8217;avance. On donne inévitablement l&#8217;impression de vouloir s’acquitter immédiatement. Il faut d&#8217;abord honorer le cadeau que l&#8217;on reçoit et celui qui l’offre, avec étonnement et gratitude. Ensuite &#8211; presque honteux et avec pudeur &#8211; on peut ouvrir son cadeau, comme si ce n&#8217;était rien en comparaison de ce que l&#8217;on a reçu. (Vis-à-vis de Dieu, notre don vaut, en réalité, moins que rien !).<br />
Ce que nous devons faire, avant tout, à Noël, c&#8217;est croire à l&#8217;amour de Dieu pour nous. L&#8217;acte traditionnel de charité, du moins quand on le récite de manière privée et personnelle, ne devrait pas toujours commencer par les mots : « Mon Dieu, je t&#8217;aime de tout mon cœur », mais quelque fois, « Mon Dieu, je crois de tout mon cœur que tu m&#8217;aimes ».<br />
Cela semble facile. Au contraire, c&#8217;est l&#8217;une des choses les plus difficiles au monde. L&#8217;homme est plus enclin à être actif que passif, à faire plutôt qu&#8217;à se laisser faire. Inconsciemment, nous ne voulons pas être débiteurs, mais créanciers ; nous voulons l&#8217;amour de Dieu, oui, mais comme une récompense, plutôt que comme un don. Ainsi, cependant, un glissement et un renversement s&#8217;opèrent insensiblement : à la première place, au sommet de tout, à la place du don, on met le devoir ; à la place de la grâce, la loi ; à la place de la foi, les œuvres.<br />
« Nous avons cru à l&#8217;amour ! » : voilà un cri pour lequel il faut rassembler toutes ses forces et se faire violence. J&#8217;appelle cela la « foi incrédule » : une foi qui ne sait pas se rendre compte de ce à quoi elle croit, même si elle le croit. Dieu &#8211; l&#8217;Éternel, l&#8217;Être, le Tout &#8211; m&#8217;aime et prend soin de moi, petit rien perdu dans l&#8217;immensité de l&#8217;univers et de l&#8217;histoire ! « Faire naufrage dans cette mer m’est doux », devrions-nous nous exclamer avec le poète Leopardi .<br />
Il faut devenir des enfants pour croire en l&#8217;amour. Les enfants croient à l&#8217;amour, mais pas sur la base d&#8217;un raisonnement. Par instinct, par nature. Ils naissent pleins de confiance dans l&#8217;amour de leurs parents. Ils demandent à leurs parents les choses dont ils ont besoin, peut-être même en tapant des pieds, mais le présupposé tacite n&#8217;est pas qu&#8217;ils les ont méritées ; c&#8217;est qu&#8217;ils sont des enfants et qu&#8217;un jour ils hériteront de tout. C&#8217;est notamment pour cette raison que Jésus recommande si souvent de devenir comme des enfants afin d&#8217;entrer dans son Royaume.<br />
Mais il n&#8217;est pas facile de redevenir des enfants. L&#8217;expérience, l&#8217;amertume, les déceptions de la vie nous rendent prudents, méfiants, parfois cyniques. Nous ressemblons tous un peu à Nicodème. « Comment un homme &#8211; pensons-nous &#8211; peut-il naître de nouveau quand il est vieux ? » (Jn 3, 4) Comment pouvons-nous renaître, redevenir enthousiastes, nous émerveiller à Noël comme des enfants ? Mais qu&#8217;a répondu Jésus à Nicodème ? « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l&#8217;eau et de l&#8217;Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». (Jn 3, 5)<br />
Ceci n&#8217;est pas le résultat d&#8217;un effort humain, d&#8217;un vœu pieux ou d&#8217;une excitation du cœur, c&#8217;est l&#8217;œuvre du Saint-Esprit. Jésus ne parle pas ici que du baptême, du moins pas uniquement du baptême d&#8217;eau. Il s&#8217;agit d&#8217;une renaissance et d&#8217;un baptême « dans l&#8217;Esprit », ou « d&#8217;en haut » (Jn 3, 3), qui peut se reproduire plusieurs fois au cours de la vie. C&#8217;est ce que les apôtres et les disciples vécurent à la Pentecôte et ce à quoi nous devrions nous aussi aspirer pour connaître dans une certaine mesure cette « nouvelle Pentecôte » que le saint pape Jean XXIII demanda à Dieu pour toute l&#8217;Eglise lorsqu’il annonça le Concile.<br />
L&#8217;essence de la Pentecôte se résume dans ces mots du verset 4 du deuxième chapitre des Actes des Apôtres : « Tous furent remplis d&#8217;Esprit Saint ».  Que signifie cette courte phrase, que nous avons entendue des milliers de fois ? « Ils furent tous remplis du Saint-Esprit », d&#8217;accord, mais qu&#8217;est-ce que le Saint-Esprit ? C&#8217;est l&#8217;amour &#8211; dit la théologie &#8211; dont le Père aime le Fils et dont le Fils aime le Père. Plus librement, nous disons, c&#8217;est la vie, la douceur, le feu, la béatitude qui circule dans la Trinité, car l&#8217;amour est tout cela ensemble et à un degré infini.<br />
Dire, par conséquent, que « tous furent remplis du Saint-Esprit » revient à dire que tous furent remplis de l&#8217;amour de Dieu. Ils firent l&#8217;expérience bouleversante d&#8217;être aimés de Dieu. En mourant, le Christ avait détruit le mur de séparation que constituait le péché, et l&#8217;amour de Dieu pouvait enfin se déverser sur les apôtres et les disciples, les submergeant dans un océan de paix et de bonheur. En disant que « l&#8217;amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l&#8217;Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5), saint Paul ne fait que décrire &#8211; de manière plus synthétique que narrative &#8211; l&#8217;événement de la Pentecôte, actualisé pour chacun dans le baptême.<br />
L&#8217;amour de Dieu a un aspect objectif que nous nommons grâce sanctifiante, ou charité infuse, mais il comporte aussi un élément subjectif, une répercussion existentielle, comme c&#8217;est dans la nature même de l&#8217;amour. Il ne s’agit pas, comme nous sommes amenés à le penser, de quelque chose de purement objectif, ou ontologique, dont l’intéressé n&#8217;a aucune conscience. Le don du « cœur nouveau » ne s’est pas fait sous anesthésie générale, comme les transplantations cardiaques normales ! Nous le voyons dans le changement soudain qui s&#8217;opère en eux. Plus de peur, de rivalité, de timidité ; des hommes nouveaux, prêts à se lancer sur les chemins du monde et à donner leur vie pour le Christ. </p>
<p><strong>« La charité édifie »</strong></p>
<p>Le discours sur la vertu théologale de l&#8217;amour ne s&#8217;arrête certainement pas à ce point. Ce serait un discours inachevé, comme une protase qui ne serait pas suivie de l&#8217;apodose. La protase est : « Si Dieu nous a tant aimés&#8230; » ; l&#8217;apodose &#8211; ou conséquence &#8211; est : « nous aussi, nous devons l&#8217;aimer et nous aimer les uns les autres ». Mais nous avons tellement d&#8217;occasions de parler de l&#8217;exercice de la charité que, pour une fois, nous pouvons laisser de côté le « devoir » pour ne nous occuper que du « don ». Je me limiterai à quelques brèves considérations sur l’aspect social et ecclésial de la vertu théologale de charité.<br />
On dit d&#8217;elle qu&#8217;elle « édifie » : « la connaissance enfle, la charité édifie » (1 Co 8, 2). Elle construit d&#8217;abord l&#8217;édifice de Dieu qu&#8217;est l&#8217;Église. « Au contraire, en vivant dans la vérité de l&#8217;amour, nous grandirons pour nous élever en tout jusqu&#8217;à celui qui est la Tête, le Christ. Et par lui, […] tout le corps poursuit sa croissance, […] Ainsi le corps se construit dans l&#8217;amour » (Ep 4, 15-16).<br />
La charité est ce qui constitue la réalité invisible de l&#8217;Église, la societas sanctorum, ou communion des saints, comme l&#8217;appelle Augustin. C&#8217;est la réalité du sacrement (la res sacramenti), le sens du signe qu&#8217;est l&#8217;Église visible. « La charité demeure », dit saint Paul (1 Co 13, 13). Elle est la seule qui demeure. Lorsque les Écritures, la foi, l&#8217;espérance, les charismes, les ministères et tout le reste cessent, la charité demeure. Tout disparaîtra, comme lorsque l’on enlève l&#8217;échafaudage qui a servi à construire un bâtiment et que celui-ci apparaît dans toute sa gloire.<br />
Pendant un temps, dans l&#8217;Antiquité, on avait l&#8217;habitude de désigner par le simple terme de charité, agapè, toute la réalité de l&#8217;Église. Ce qui fait immédiatement penser à la célèbre phrase de saint Ignace d&#8217;Antioche : « L&#8217;Église de Rome est celle qui préside à la charité (agape)  ». On emploie cette expression en général en relation avec la primauté de Rome et du Pape. Mais elle n&#8217;énonce pas seulement le fait de la primauté (« préside »), mais aussi sa nature, ou la manière de l&#8217;exercer (« dans la charité »). C&#8217;est ce que l&#8217;Eglise de Rome a fait dans ses meilleurs moments et entend certainement faire encore aujourd&#8217;hui, en choisissant &#8211; également dans la nouvelle constitution Praedicate Evangelium &#8211; le dialogue fraternel, la synodalité et le service comme méthode de gouvernement.<br />
La charité, cependant, ne construit pas seulement la société spirituelle qu&#8217;est l&#8217;Église, mais aussi la société civile. Dans son œuvre La Cité de Dieu, saint Augustin explique que deux cités coexistent dans l&#8217;histoire : la cité de Satan, symbolisée par Babylone, et la cité de Dieu, symbolisée par Jérusalem. Ce qui distingue les deux sociétés, c&#8217;est l&#8217;amour différent qui les motive. La première a pour mobile l&#8217;amour de soi-même poussé jusqu&#8217;au mépris de Dieu (amor sui usque ad contemptum Dei), la seconde a pour mobile l&#8217;amour de Dieu poussé jusqu&#8217;au mépris de soi-même (amor Dei usque ad contemptum sui) .<br />
L&#8217;opposition, dans ce cas, se situe entre l&#8217;amour de Dieu et l&#8217;amour de soi-même. Dans une autre œuvre, cependant, saint Augustin corrige partiellement cette opposition, ou du moins la rééquilibre. La véritable contraposition n&#8217;est pas entre l&#8217;amour de Dieu et l&#8217;amour de soi. Ces deux amours, bien compris, peuvent &#8211; et même doivent &#8211; exister ensemble. Non, la véritable opposition est celle interne à l&#8217;amour de soi, et c&#8217;est la contradiction entre l&#8217;amour exclusif de soi &#8211; l&#8217;amor privatus, comme il l&#8217;appelle -, et l&#8217;amour du bien commun &#8211; l&#8217;amor socialis . C&#8217;est l&#8217;amour privé &#8211; c&#8217;est-à-dire l&#8217;égoïsme &#8211; qui crée la cité de Satan, Babylone, et c&#8217;est l&#8217;amour social qui crée la cité de Dieu où règnent la concorde et la paix.<br />
Le sentiment social est né sur un sol irrigué par l&#8217;Évangile, et il est étrange que, dans les temps modernes, on se soit servi de cette conquête comme un argument à jeter à la face du christianisme. Dans les premiers siècles et tout au long du Moyen-Âge, le moyen par excellence pour agir dans la sphère sociale et aller vers les pauvres était l&#8217;aumône. Voilà une valeur biblique qui conserve toujours sa pertinence. On ne peut cependant plus la proposer comme la manière ordinaire de pratiquer l&#8217;amour social, ou l&#8217;amour du bien commun, car elle ne sauvegarde pas la dignité du pauvre et elle le maintient dans son état de dépendance.<br />
Il revient aux politiciens et aux économistes d&#8217;initier des processus structurels qui réduiront l&#8217;écart scandaleux entre un petit nombre de mégariches et le nombre incalculable de déshérités de la planète. Il revient aux chrétiens &#8211; comme moyen ordinaire &#8211; de créer dans le cœur de l&#8217;homme les conditions pour que cela advienne. Pour ceux qui sont engagés dans le social, il s&#8217;agit de promouvoir ce qu’on appelle la « doctrine sociale de l&#8217;Église ». Pour les entrepreneurs chrétiens, par exemple, il s&#8217;agira de créer des emplois, comme l&#8217;a redit le Saint-Père au cours de la rencontre d&#8217;Assise en septembre dernier aux jeunes économistes qui s&#8217;inspirent de son enseignement. </p>
<p><strong>Seul l&#8217;amour peut nous sauver</strong></p>
<p>Avant de conclure, je voudrais mentionner un autre effet bénéfique de la vertu théologale de charité sur la société dans laquelle nous vivons. La grâce, dit un célèbre axiome théologique, suppose la nature, ne la détruit pas, mais la perfectionne . Appliqué à la troisième vertu théologale, cela signifie que la charité suppose la capacité et la prédisposition naturelle de l&#8217;être humain à aimer et à être aimé. Cette capacité peut nous sauver aujourd&#8217;hui d&#8217;une tendance lourde qui conduirait, si elle n&#8217;est pas corrigée, à une véritable « déshumanisation ».<br />
Il y a quelques années, j&#8217;ai participé à un débat public à Londres. Le modérateur posait une série de questions à un certain nombre de théologiens, dont un professeur de théologie de l&#8217;université américaine de Yale, un évêque et un théologien anglican, et moi-même. La question cruciale était la suivante. Après avoir remplacé les capacités opérationnelles de l&#8217;homme par des robots, la technologie est maintenant sur le point de remplacer également ses capacités mentales par l&#8217;intelligence artificielle. Que reste-t-il donc à l’être humain de propre et d’exclusif ? Y a-t-il encore une raison de le considérer à part dans l&#8217;univers ? Est-il encore indispensable, ou n&#8217;est-il pas plutôt nuisible, à la nature ?<br />
Quand ce fut mon tour de répondre, dans mon pauvre anglais approximatif, j&#8217;ajoutai une simple réflexion. On travaille, leur dis-je, à un ordinateur qui pense ; mais pouvons-nous imaginer un ordinateur qui aime, qui compatit à nos peines et se réjouit de nos joies ? Nous pouvons concevoir une intelligence artificielle, mais pouvons-nous concevoir un amour artificiel ? C&#8217;est peut-être alors précisément là qu&#8217;on doit situer le spécifique de l&#8217;humain et son attribut inaliénable. Pour un croyant biblique, il y a une raison à cela : c&#8217;est que nous avons été créés à l&#8217;image de Dieu, et « Dieu est amour » ! (1 Jn 4, 8)<br />
Malgré toutes nos erreurs et nos méfaits, nous, êtres humains, ne sommes pas &#8211; et ne serons jamais &#8211; de trop sur terre ! Au terme de ses réflexions philosophiques sur le danger de la technologie pour l&#8217;homme moderne, Martin Heidegger, jetant presque l&#8217;éponge, s&#8217;exclame : « Seul un dieu peut nous sauver  ! »  Nous pouvons paraphraser : seul l&#8217;amour peut nous sauver ! L&#8217;amour de Dieu, cependant, certainement pas le nôtre.</p>
<p><strong>« Il nous est né un Enfant »</strong></p>
<p>Tournons maintenant nos pensées vers Noël qui est à nos portes. Avec la venue du Christ, le grand fleuve de l&#8217;histoire est arrivé à une « écluse » et repart à un niveau supérieur. « Les choses anciennes ont disparu, voici que des choses nouvelles sont nées » (2 Co 5, 17). Le grand « fossé » qui séparait Dieu de l&#8217;homme, le Créateur de sa créature, est comblé. Ce n&#8217;est pas pour rien que l&#8217;histoire humaine se divise dès lors en « avant le Christ » et « après le Christ ».<br />
Il y a des cartes de Noël naïves, mais ayant une signification profonde. On y voit l&#8217;Enfant Jésus, pieds nus dans la neige et une petite lanterne à la main, de nuit ; il attend devant une porte à laquelle il a frappé. Les païens imaginaient l&#8217;amour comme un enfant auquel ils donnaient le nom d&#8217;Eros. C&#8217;était une représentation symbolique, voire purement et simplement une idole. Nous savons que l&#8217;amour est effectivement devenu un enfant, qu&#8217;il est désormais une réalité, un événement, voire une personne. « L&#8217;amour du Père s&#8217;est fait chair », c&#8217;est ainsi qu&#8217;un auteur du IIème siècle paraphrasait le verset de Jean 1, 14 . L&#8217;amour s’est en effet fait enfant : l&#8217;enfant Jésus.<br />
« Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu&#8217;un entend ma voix et ouvre la porte, j&#8217;entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi ». (Ap 3, 20) Ouvrons la porte de notre cœur à cet Enfant qui frappe. La plus belle chose que nous puissions faire à Noël n&#8217;est pas, disais-je, d&#8217;offrir quelque chose à Dieu, mais d&#8217;accueillir avec émerveillement le don que Dieu le Père fait au monde de son propre Fils.<br />
Une légende raconte que parmi les bergers qui allèrent voir l&#8217;Enfant dans la nuit de Noël, il y en avait un, tout jeune, et si pauvre qu&#8217;il n&#8217;avait rien à offrir à sa Mère ; du coup, il se tenait à l&#8217;écart, honteux. Tous se battaient pour donner leur cadeau à Marie. Cette dernière n’arrivait pas à les prendre tous, car elle tenait l&#8217;Enfant Jésus dans ses bras. Voyant à côté d’elle le petit berger aux mains vides, elle prit l&#8217;Enfant et le lui mit dans les bras. Sa chance à lui était de ne rien avoir. Qu&#8217;elle puisse être aussi la nôtre !<br />
Unissons-nous à l&#8217;émerveillement et à la joie de la liturgie qui, à Noël, reprend &#8211; comme un fait accompli et non plus comme une simple prophétie &#8211; les paroles d&#8217;Isaïe (9, 5) :<br />
« Oui, un enfant nous est né,<br />
un fils nous a été donné !<br />
Sur son épaule est le signe du pouvoir ;<br />
son nom est proclamé :<br />
« Conseiller-merveilleux,<br />
Dieu-Fort,<br />
Père-à-jamais,<br />
Prince-de-la-Paix ».</p>
<p>Saint Père, Révérend Pères, frères et sœurs, JOYEUX NOEL !<br />
_____________________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti, de la Communauté des Béatitudes.</p>
<p>  1.Aristote, Métaphysique, XII, 7, 1072b.<br />
  2.Henri de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950, ch. 5.<br />
  3.Giacomo Leopardi, L’infini, La Pionnière 2018.<br />
  4.Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains, salutation initiale.<br />
  5.Augustin, De Civitate Dei, 14, 28.<br />
  6.Cf. Augustin, De Genesi ad litteram, 11, 15, 20.<br />
  7.Cf. Thomas d’Aquin, S. Th. I, q. 2. a. 2 ad 1 (gratia [praesupponit] naturam); I, q. 1, a. 8, ad 2 (gratia non tollit naturam, sed perficit).<br />
  8.Martin Heidegger, Antwort. Martin Heidegger im Gespräch, Gesamtausgabe, vol. 16, Frankfurt 1975.<br />
  9.Evangelium Veritatis, 23; I Vangeli gnostici, a cura di L. Moraldi, Milano, Adelphi, 19</p>
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		<title>LA PORTE DE L’ESPÉRANCE  - Deuxième Prédication d’Avent 2022</title>
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		<pubDate>Fri, 09 Dec 2022 12:54:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans l&#8217;attente de la bienheureuse espérance « Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu&#8217;il entre, le roi de gloire ! » (Ps 23, 7) Nous avons pris ce verset du psaume comme fil conducteur des méditations de l&#8217;Avent, en considérant que les portes à ouvrir sont celles des vertus théologales : foi, espérance[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Dans l&#8217;attente de la bienheureuse espérance</strong></p>
<p>« Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu&#8217;il entre, le roi de gloire ! »  (Ps 23, 7) Nous avons pris ce verset du psaume comme fil conducteur des méditations de l&#8217;Avent, en considérant que les portes à ouvrir sont celles des vertus théologales : foi, espérance et charité. Le temple de Jérusalem – lisons-nous dans les Actes des Apôtres &#8211; avait une porte qu’on nommait « la Belle Porte » (Ac 3, 2). Le temple de Dieu qu&#8217;est notre cœur a aussi une « belle » porte, et c&#8217;est la porte de l&#8217;espérance. Voilà la porte que nous voulons essayer d&#8217;ouvrir aujourd&#8217;hui au Christ qui vient.<br />
Quel est l&#8217;objet de cette « bienheureuse espérance », dont nous sommes « dans l’attente », comme le prêtre le proclame à chaque messe ? Pour se rendre compte de la nouveauté absolue apportée par le Christ dans ce domaine, il faut replacer la révélation évangélique dans le contexte des anciennes croyances sur l&#8217;au-delà.<br />
Sur ce point, l&#8217;Ancien Testament lui-même n&#8217;avait aucune réponse à donner. Il est bien connu que ce n&#8217;est que vers sa fin que nous est donnée une déclaration explicite sur une vie après la mort. Auparavant, la croyance d&#8217;Israël ne différait pas de celle des peuples voisins, notamment ceux de Mésopotamie. La mort met fin à la vie pour toujours ; nous finissons tous, bons et mauvais, dans une sorte de « fosse commune » lugubre qu’on nomme ailleurs Arallu et, dans la Bible, le Shéol. La croyance dominante dans le monde gréco-romain contemporain du Nouveau Testament n&#8217;est pas différente. Ce dernier nomme ce triste endroit des ombres les Enfers, ou l’Hadès.<br />
Ce qui distingue éminemment Israël de tous les autres peuples est qu&#8217;il n’a cessé, envers et contre tout, à croire en la bonté et en l&#8217;amour de son Dieu. Il n&#8217;attribuait pas la mort – à la différence des Babyloniens &#8211; à la jalousie de la divinité qui se réservait personnellement l&#8217;immortalité, mais plutôt au péché de l&#8217;homme (Gn 3), ou simplement à sa nature mortelle. Il est vrai que parfois, l&#8217;homme biblique n&#8217;a pas caché sa perplexité face à un destin qui semblait ne faire aucune distinction entre justes et pécheurs. Jamais, cependant, Israël n&#8217;est allé jusqu&#8217;à se rebeller. Dans certaines prières bibliques, il semble être allé jusqu&#8217;à désirer et entrevoir la possibilité d&#8217;une relation avec Dieu par-delà la mort : être « arraché aux enfers » (Ps 48, 16), « être toujours avec Dieu » (Ps 72, 23) et « être débordé de joie en sa présence » (Ps 15, 11).<br />
Lorsque, vers la fin de l&#8217;Ancien Testament, cette attente, mûrie dans le souterrain de l&#8217;âme biblique, vient enfin à la lumière, elle ne s’exprime pas, à la manière des philosophes grecs, comme une survivance de l&#8217;âme immortelle qui, libérée de son corps, retourne au monde céleste dont elle provient. En harmonie avec la conception biblique de l&#8217;homme comme unité inséparable de l&#8217;âme et du corps, la survie consiste en la résurrection &#8211; corps et âme &#8211; de la mort (Dn 12, 2-3 ; 2 M 7, 9).<br />
Jésus a soudain porté cette certitude à son comble et &#8211; ce qui est le plus important &#8211; après l&#8217;avoir annoncée en paraboles et en dictons (comme celui en réponse aux sadducéens sur la femme épouse de sept maris : Mt 22, 30) &#8211; il en a donné une preuve irréfutable en ressuscitant lui-même d&#8217;entre les morts. Après lui, pour le croyant, la mort n&#8217;est plus un atterrissage, mais un décollage !<br />
Le plus beau cadeau et le plus précieux héritage que la reine d&#8217;Angleterre, Elizabeth II, a laissé à sa nation et au monde, après 70 ans de règne, a été son espérance chrétienne en la résurrection des morts. Lors de la célébration de ses funérailles, suivie en direct par presque tous les puissants de la terre et, à la télévision, par des centaines de millions de personnes, les paroles suivantes de Paul furent proclamées à sa volonté expresse dans la première lecture :<br />
La mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? L&#8217;aiguillon de la mort, c&#8217;est le péché ; ce qui donne force au péché, c&#8217;est la Loi. Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. (1 Co 15, 54-57)<br />
Et, dans l’Évangile, toujours selon la volonté de la reine, les mots de Jésus :<br />
Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures… Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. (Jn 14, 2-3)</p>
<p><strong>L&#8217;espérance, une vertu active</strong></p>
<p>C&#8217;est précisément parce que nous sommes encore plongés dans le temps et l&#8217;espace que nous ne disposons pas des catégories nécessaires pour nous représenter en quoi consiste cette « vie éternelle » avec Dieu. C&#8217;est comme si l’on tentait d&#8217;expliquer ce qu&#8217;est la lumière à quelqu&#8217;un qui est né aveugle. Saint Paul dit simplement :<br />
ce qui est semé sans honneur ressuscite dans la gloire ;<br />
ce qui est semé faible ressuscite dans la puissance ;<br />
ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel ;<br />
car s&#8217;il existe un corps physique, il existe aussi un corps spirituel. (1 Co 15, 43-44) </p>
<p>Il a été donné à certains mystiques d&#8217;expérimenter, jusque dans cette vie, quelques gouttes de l&#8217;océan infini de joie que Dieu prépare pour les siens ; mais tous sont unanimes pour affirmer que l’on ne peut rien en dire avec des mots humains. Le premier d&#8217;entre eux, c’est l&#8217;apôtre Paul lui-même. Il confie aux Corinthiens qu&#8217;il a été enlevé quatorze ans plus tôt au « troisième ciel », au paradis, et qu&#8217;il a entendu « des paroles indicibles qu&#8217;il n&#8217;est permis à aucun homme de prononcer ». (2 Co 12, 2-4) Le souvenir que cette expérience a laissé en lui est perceptible dans ce qu&#8217;il écrit à une autre occasion :<br />
Ce que l&#8217;œil n&#8217;a pas vu, ce que l&#8217;oreille n&#8217;a pas entendu, ce qui n&#8217;est pas venu à l&#8217;esprit de l&#8217;homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. (1 Co 2, 9)<br />
Mais laissons de côté ce qui sera dans l&#8217;au-delà (sur lequel nous pouvons dire si peu de choses) et venons-en plutôt à l&#8217;ici et maintenant de nos vies. Réfléchir à l&#8217;espérance chrétienne, c&#8217;est réfléchir au sens ultime de notre existence. Une chose nous est commune à tous : l&#8217;aspiration au « bien vivre ». Mais dès que l&#8217;on cherche à comprendre ce que l&#8217;on entend par « bien », deux catégories de personnes nous viennent immédiatement à l&#8217;esprit : celles qui ne pensent qu&#8217;au bien matériel et personnel, et celles qui pensent aussi au bien moral de tous, ce que l&#8217;on appelle le « bien commun ».<br />
En ce qui concerne les premières personnes, le monde n&#8217;a pas beaucoup changé depuis l&#8217;époque d&#8217;Isaïe et de saint Paul. Tous deux citent le dicton qui avait cours à leur époque : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (Is 22, 13 ; 1 Co 15, 32). Il est plus intéressant d&#8217;essayer de comprendre ceux qui se proposent &#8211; au moins comme idéal &#8211; de « bien vivre » non seulement matériellement et individuellement, mais aussi moralement, et avec les autres. Il existe des sites sur internet où l’on interroge des personnes âgées sur la façon dont elles évaluent, au crépuscule de leur vie, la vie qu&#8217;elles ont vécue. Ce sont généralement des hommes et des femmes qui ont vécu une vie riche et digne, au service de la famille, de la culture et de la société, mais sans aucune référence religieuse. La tentative de faire croire que c’est heureux d&#8217;avoir vécu de cette façon est pathétique. La tristesse d&#8217;avoir vécu &#8211; et bientôt de ne plus vivre ! -, cachée par les mots, criait par leurs yeux.<br />
Saint Augustin a exprimé le nœud du problème : « À quoi sert la bonne vie, si elle n’aboutit à la vie éternelle  ? » Avant lui, Jésus avait dit : « Quel avantage un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s&#8217;il se perd ou se ruine lui-même ? »  (Lc 9, 25) Voilà où intervient la réponse de l&#8217;espérance théologale &#8211; et en quoi elle diffère. Elle nous assure que Dieu nous a créés pour la vie et non pour la mort ; et que Jésus est venu nous révéler la vie éternelle et nous en donner la garantie par sa résurrection.<br />
Il faut souligner &#8211; afin de ne pas tomber dans un dangereux malentendu – ceci : Vivre « toujours » ne s’oppose pas toujours à vivre « bien ». L&#8217;espérance de la vie éternelle est ce qui rend la vie présente belle, ou du moins acceptable. Nous avons tous, dans cette vie, notre lot de croix, que nous soyons croyants ou non-croyants. Mais une chose est de souffrir sans savoir dans quel but, et une autre de souffrir en sachant que « les souffrances du temps présent ne sont pas comparables à la gloire future qui sera révélée en nous » (Rm 8, 18). </p>
<p><strong>Rendre compte de l’espérance</strong></p>
<p>L&#8217;espérance théologique a un rôle important à jouer dans l&#8217;évangélisation. L&#8217;un des facteurs déterminants de la propagation rapide de la foi dans les premiers temps du christianisme a été la proclamation chrétienne d&#8217;une vie après la mort infiniment plus pleine et plus joyeuse que la vie terrestre.<br />
L&#8217;empereur romain Hadrien s&#8217;était fait construire des villas spectaculaires en divers endroits du monde et s’était préparé comme mausolée ce qui est aujourd&#8217;hui le Castel Sant’ Angelo, à deux pas d&#8217;ici. Proche de sa mort, il écrit une sorte d&#8217;épitaphe pour sa tombe. S&#8217;adressant à son âme, il l&#8217;y exhortait à jeter un dernier regard sur les beautés et les distractions de ce monde, car &#8211; disait-il – te voilà sur le point de descendre « dans ces lieux pâles, durs et nus  ». L’Hadès ! On peut imaginer le choc spirituel qu&#8217;allait provoquer, dans une telle ambiance, l&#8217;annonce d&#8217;une vie infiniment plus pleine et plus lumineuse que celle qu’on laissait par la mort. On explique ainsi pourquoi l&#8217;idée et les symboles de la vie éternelle sont si fréquents dans les sépultures chrétiennes des catacombes.<br />
Dans la première lettre de saint Pierre, l&#8217;activité de l&#8217;Église à l&#8217;extérieur, c&#8217;est-à-dire la propagation du message, est présentée comme un « rendre compte de l&#8217;espérance » : « Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l&#8217;espérance qui est en vous. » (1 P 3, 15-16) En lisant les récits suite à la Pâque, on a le sentiment que l&#8217;Église naît d&#8217;un mouvement de « vivante espérance » (1 P 1, 3) et que c’est animée de cette espérance qu’elle est partie à la conquête du monde.<br />
Aujourd&#8217;hui encore, nous avons besoin que notre espérance soit régénérée si nous voulons nous lancer dans une nouvelle évangélisation. Rien ne peut se faire sans espérance. Les gens vont là où on respire l&#8217;air de l&#8217;espérance et fuient là où ils n&#8217;en sentent pas la présence. C&#8217;est l&#8217;espérance qui donne aux jeunes le courage de fonder une famille ou de répondre à une vocation religieuse ou sacerdotale, qui les éloigne de la drogue et d&#8217;autres formes d&#8217;abandon au désespoir.<br />
La lettre aux Hébreux compare l&#8217;espérance à une ancre : « Cette espérance, nous la tenons comme une ancre sûre et solide pour l&#8217;âme » (He 6,18-19). Sûre et solide parce qu&#8217;elle est jetée dans l&#8217;éternité. Mais nous avons encore une autre image de l&#8217;espérance, quelque peu opposée : la voile. Si l&#8217;ancre est ce qui donne au bateau la sécurité et qui le maintient stable au milieu des remous de la mer, la voile, en revanche, est ce qui le fait marcher, avancer dans la mer. L&#8217;espérance fait les deux avec la barque de l&#8217;Église.<br />
Quant au passé, nous sommes aujourd&#8217;hui dans une situation avantageuse en matière d&#8217;espérance. Nous n’avons plus besoin de passer notre temps à défendre l&#8217;espérance chrétienne contre les attaques extérieures ; nous pouvons alors faire la chose la plus utile et la plus fructueuse, à savoir la proclamer, l&#8217;offrir et la faire rayonner dans le monde. Faire de l&#8217;espérance un discours pas tant apologétique que kérygmatique.<br />
Voyons ce qui s&#8217;est passé en matière d&#8217;espérance chrétienne depuis plus d&#8217;un siècle. Il y a d&#8217;abord eu l&#8217;attaque frontale à son encontre par des hommes comme Feuerbach, Marx, Nietzsche. L&#8217;espérance chrétienne a été, dans de nombreux cas, la cible directe de leur critique. Vie éternelle, au-delà, paradis : toutes ces choses étaient considérées comme la projection illusoire des désirs et des besoins inassouvis de l&#8217;homme dans ce monde, comme le fait de « gaspiller dans le ciel les trésors destinés à la terre ». Les chrétiens tentaient de défendre le contenu de l&#8217;espérance chrétienne, souvent avec un malaise mal dissimulé. L&#8217;espérance chrétienne était « minoritaire ». On parlait rarement de la vie éternelle, y compris dans les prédications.<br />
Sauf qu&#8217;après avoir démoli l&#8217;espérance chrétienne, la culture athée marxiste ne tarda pas à se rendre compte qu’on ne pouvait laisser l&#8217;être humain sans espérance. Et c&#8217;est ainsi qu&#8217;elle inventa le « Principe Espérance  ». Avec ce principe, la culture marxiste ne prétendait pas avoir démoli l&#8217;espérance chrétienne, mais pire, elle prétendait l&#8217;avoir dépassée et en être l&#8217;héritier légitime. Pour l&#8217;auteur du « Principe Espérance » (principe, notez bien, pas vertu), il est certain que l&#8217;espérance est vitale pour l&#8217;homme. Elle est réelle et a un débouché qui est « la révélation de l&#8217;homme caché », c&#8217;est-à-dire des possibilités encore latentes de l&#8217;humanité. La manifestation du Fils de l&#8217;Homme, le Christ, est remplacée par la manifestation de l&#8217;homme caché, la parousie étant remplacée par l&#8217;utopie.<br />
Pendant quelques décennies, je m&#8217;en souviens, on ne parlait que de cela dans les universités, et pour beaucoup de chrétiens, il ne semblait pas vrai qu&#8217;il y eût quelqu&#8217;un de l&#8217;autre côté qui était prêt à prendre l&#8217;espérance au sérieux et à engager le dialogue. D&#8217;autant plus que l&#8217;inversion était très subtile et le langage souvent similaire. La patrie céleste devenait la « patrie de l&#8217;identité » ; non pas le lieu où l&#8217;homme voit enfin, face à face, Dieu, mais où il voit l&#8217;homme réel, en qui existe désormais l&#8217;identité parfaite entre ce qui peut être et ce qui est. La soi-disant « théologie de l&#8217;espérance » est née en réponse à ce défi, en en acceptant malheureusement parfois la mise en route. Ce que l&#8217;on remarque le moins dans tous ces écrits, c&#8217;est précisément ce que Pierre appelle « la vivante espérance » (1 P 1, 3), le frémissement de l&#8217;espérance. Pas la vie, mais l&#8217;idéologie.<br />
Aujourd’hui, disais-je, la situation a quelque peu changé. La tâche qui nous attend, vis-à-vis de l&#8217;espérance, n&#8217;est plus de la défendre et de la justifier philosophiquement et théologiquement, mais de la proclamer, de la montrer et de la donner à un monde qui a perdu le sens de l&#8217;espérance et qui s&#8217;enfonce de plus en plus dans un pessimisme et un nihilisme qui est le véritable « trou noir » de l&#8217;univers. </p>
<p><strong>Gaudium et Spes</strong></p>
<p>Une façon de rendre l&#8217;espérance active et contagieuse est celle que formule saint Paul lorsqu&#8217;il dit que « la charité espère tout » (1 Co 13, 7). Cela s&#8217;applique non seulement à la personne individuelle, mais aussi à l&#8217;Église dans son ensemble. L&#8217;Église espère tout, croit tout, endure tout.  Elle ne peut se limiter à dénoncer les possibilités de mal qui existent dans le monde et la société. Il ne faut certainement pas négliger la peur du châtiment et de l&#8217;enfer, et cesser de mettre en garde les gens contre les possibilités de mal que comporte une action ou une situation, comme les blessures infligées à l&#8217;environnement. L&#8217;expérience montre toutefois que l&#8217;on obtient davantage par des moyens positifs, en insistant sur les possibilités de bien ; en termes évangéliques, en prêchant la miséricorde. Jamais peut-être le monde moderne n&#8217;a-t-il été aussi bien disposé à l&#8217;égard de l&#8217;Église et aussi intéressé par son message que pendant les années du Concile. Et la raison principale en est que le Concile procurait de l&#8217;espérance.<br />
Mais de cette manière, ne nous exposons-nous pas &#8211; dit-on &#8211; à être déçus et à paraître naïfs ? Voilà la grande tentation contre l&#8217;espérance, suggérée par la prudence humaine, ou par la peur d&#8217;être contredit par les faits, et c&#8217;est ce qui se passe dans une certaine mesure vis-à-vis du Concile. Comme si le fait d&#8217;avoir osé parler de « joie et d&#8217;espérance » (gaudium et spes) avait été une naïveté dont il fallait même avoir un peu honte. C&#8217;est ce que beaucoup avaient pensé du pape Jean XXIII lorsqu&#8217;il avait annoncé le Concile.<br />
Nous devons reprendre le mouvement d&#8217;espérance initié par le Concile. L&#8217;éternité est une mesure très large ; elle nous permet d&#8217;espérer de tous, de ne laisser personne sans espérance. L&#8217;Apôtre donnait aux chrétiens de Rome l&#8217;instruction d&#8217;abonder dans l&#8217;espérance. « Que le Dieu de l&#8217;espérance vous remplisse de toute joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d&#8217;espérance par la puissance de l&#8217;Esprit Saint. » (Rm 15, 13)<br />
L&#8217;Église ne peut pas faire meilleur cadeau au monde que de lui donner l&#8217;espérance, non pas des espérances humaines, éphémères, économiques ou politiques, sur lesquelles elle n&#8217;a aucune compétence spécifique, mais l&#8217;espérance pure et simple, celle qui a aussi, sans le savoir, l&#8217;éternité comme horizon et Jésus-Christ et sa résurrection comme garants. Ce sera alors cette espérance théologique qui servira de tremplin à toutes les autres espérances humaines légitimes. Quiconque a vu un médecin rendre visite à une personne gravement malade, sait que le plus grand soulagement qu&#8217;il puisse lui apporter, mieux que tous les médicaments, est de lui dire : « Le médecin espère ; il est plein d’espérance pour vous ! »<br />
L&#8217;espérance ainsi comprise transforme tout ce qu&#8217;elle touche. Son effet est merveilleusement décrit dans ce passage d&#8217;Isaïe :<br />
Les garçons se fatiguent, se lassent,<br />
et les jeunes gens ne cessent de trébucher,<br />
mais ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur trouvent des forces nouvelles ;<br />
ils déploient comme des ailes d&#8217;aigles,<br />
ils courent sans se lasser,<br />
ils marchent sans se fatiguer. (Is 40, 30-31)</p>
<p>Dieu ne promet pas de supprimer les motifs de fatigue et d&#8217;épuisement, mais il donne l&#8217;espérance. La situation reste ce qu&#8217;elle était, mais l&#8217;espérance donne la force de s’élever au-dessus. Dans le livre de l&#8217;Apocalypse, nous lisons : « Et quand le Dragon vit qu&#8217;il était jeté sur la terre, il se mit à poursuivre la Femme qui avait mis au monde l&#8217;enfant mâle. Alors furent données à la Femme les deux ailes du grand aigle pour qu&#8217;elle s&#8217;envole au désert, à la place où elle doit être » (Ap 12, 13-14). L&#8217;image des ailes de l&#8217;aigle s’inspire clairement du texte d&#8217;Isaïe. On en vient donc à dire que c’est toute l&#8217;Église qui a reçu les grandes ailes de l&#8217;espérance, afin qu&#8217;avec elles elle puisse à chaque fois échapper aux attaques du mal, et surmonter les difficultés avec élan. </p>
<p><strong>« Lève-toi et marche ! »</strong></p>
<p>La porte du Temple dite « la Belle » est connue pour le miracle qui s&#8217;y est produit. Un infirme gisait devant elle en demandant l&#8217;aumône. Un jour, Pierre et Jean passèrent par là et nous savons ce qui est arrivé. L&#8217;infirme, guéri, se leva d&#8217;un bond et enfin, après je ne sais combien d&#8217;années qu’il avait passées, abandonné là, franchit lui aussi cette porte et entra dans le Temple, lit-on, « en sautant et en louant Dieu » (Ac 3, 1-9).<br />
Quelque chose de semblable pourrait nous arriver quant à l&#8217;espérance. Nous nous trouvons trop souvent, spirituellement, dans la position de l&#8217;infirme sur le seuil du Temple : inertes, tièdes, comme paralysés devant les difficultés. Mais voici que la divine espérance passe à côté de nous, portée par la parole de Dieu, et nous dit à nous aussi, comme Pierre à l&#8217;infirme : « Lève-toi et marche ! » Et nous nous levons d&#8217;un bond et entrons enfin, au cœur de l&#8217;Église, prêts à assumer, à nouveau et avec joie, nos tâches et responsabilités. Ce sont les miracles quotidiens de l&#8217;espérance, qui est en effet un grand thaumaturge, un grand faiseur de miracles ; elle remet sur pied des milliers d&#8217;infirmes, des milliers de fois.<br />
Outre l&#8217;évangélisation, l&#8217;espérance nous aide sur notre chemin personnel de sanctification. Elle devient, chez celui qui la pratique, le principe du progrès spirituel. Elle permet de découvrir toujours de nouvelles « possibilités de bien », toujours quelque chose que l’on peut faire. Elle ne permet pas de s&#8217;installer dans la tiédeur ni dans l’acédie. Lorsque l’on est tenté de se dire : « Il n&#8217;y a plus rien à faire », c&#8217;est là que l&#8217;espérance s&#8217;avance et nous dit : « Prie ! » On répond : « Mais j&#8217;ai déjà prié ! » et elle : « Prie encore ! » Et même lorsque la situation devient extrêmement dure et qu&#8217;il semble qu&#8217;il n&#8217;y ait vraiment plus rien à faire, l&#8217;espérance nous indique encore une tâche : endurer jusqu&#8217;au bout et ne pas perdre patience, en nous unissant au Christ sur la croix. L&#8217;Apôtre, nous l&#8217;avons entendu, nous recommande de « déborder d&#8217;espérance », mais il ajoute immédiatement comment cela devient possible : « par la puissance de l&#8217;Esprit Saint ». Pas par nos propres efforts.<br />
Noël peut être l&#8217;occasion d&#8217;un sursaut d&#8217;espérance. Le grand poète moderne des vertus théologales, Charles Péguy, a écrit que Foi, Espérance et Charité sont trois sœurs, deux grandes et une petite fille. Elles marchent dans la rue en se tenant la main : les deux grandes, Foi et Charité, de chaque côté et la petite fille Espérance au milieu. Tous, en les voyant, pensent que ce sont les deux grandes qui traînent la petite au milieu. Ils ont tort ! C&#8217;est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs  . Parce que si l&#8217;espérance vient à manquer, tout s&#8217;arrête.<br />
Si nous voulons donner un nom à cette petite fille, nous ne pouvons que l&#8217;appeler Marie, celle qui, ici-bas &#8211; dit l&#8217;autre grand poète des vertus théologales, Dante Alighieri – « parmi les mortels », est « la vraie fontaine d’espérance  ».<br />
_____________________________________________<br />
Traduction de Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.Augustin, Traité sur l’évangile de Jean, XLV, 2 (Quid prodest bene vivere si non datur semper vivere ?).<br />
  2.Cit. in M. Yourcenar, Les Mémoires d’Hadrien, Gallimard 1977.<br />
  3.Cf. Ernst Bloch, Le principe Espérance, Gallimard 1976.<br />
  4.Cf. Ch. Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu, Œuvres poétiques complètes, Gallimard, Paris 1975, pp. 534-539.<br />
  5.Dante Alighieri, Paradis XXXIII, 12.</p>
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		<title>LA PORTE DE LA FOI  - Première prédication d’Avent 2022</title>
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		<pubDate>Fri, 02 Dec 2022 12:40:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>Saint Père, Révérend Pères, frères et sœurs de la Curie Romaine, il m’est arrivé plusieurs fois de me demander quel était le sens et l&#8217;utilité de ces prédications de l&#8217;Avent et du Carême, qui interrompent ou retardent des engagements d&#8217;un tout autre type et d&#8217;une toute autre importance. Ce qui m&#8217;encourage et m&#8217;ôte tout scrupule de vous faire perdre votre temps c&#8217;est la conviction que l&#8217;on ne vient pas écouter ces prédications pour entendre des opinions ou des solutions aux problèmes du moment dans l’Eglise, mais pour puiser des forces dans les vérités de la foi et affronter ainsi tous les problèmes dans un bon esprit. En bref, pour plonger &#8211; ou du moins se rafraîchir &#8211; dans la foi, l&#8217;espérance et la charité.<br />
J&#8217;ai donc pensé choisir comme thème de ces trois prédications de l&#8217;Avent précisément les trois vertus théologales. La foi, l&#8217;espérance et la charité sont l&#8217;or, l&#8217;encens et la myrrhe que nous, les mages d&#8217;aujourd&#8217;hui, voulons apporter en cadeau à Dieu qui « vient nous visiter d&#8217;en haut ». Tirant parti de la tradition ancienne &#8211; patristique et médiévale &#8211; des vertus théologales, je tenterai – autant que faire se peut en trois courtes méditations &#8211; une approche également moderne et existentielle, c&#8217;est-à-dire qui réponde aux défis, aux enrichissements et, parfois, aux substituts proposés par l’homme d&#8217;aujourd&#8217;hui aux vertus théologales du christianisme.<br />
* * *<br />
Dans la prière chrétienne, le psaume a toujours eu une grande résonance, qui &#8211; dans la version de la liturgie &#8211; dit :<br />
Portes, levez vos frontons,<br />
élevez-vous, portes éternelles :<br />
qu&#8217;il entre, le roi de gloire !<br />
Qui est ce roi de gloire ?<br />
C&#8217;est le Seigneur des armées, c’est lui le roi de gloire !  (Ps 23, 7-8) </p>
<p>Dans l&#8217;interprétation spirituelle des Pères et de la liturgie, les portes dont parle le psaume sont celles du cœur humain : « Heureux celui à la porte duquel le Christ frappe », commentait saint Ambroise. « Notre porte, c&#8217;est la foi&#8230; Si tu acceptes d’ouvrir les portes de ta foi, le Roi de gloire entrera chez toi  ». Saint Jean Paul II avait fait des paroles du psaume le manifeste de son pontificat. « Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! », criait-il au monde le jour de l&#8217;inauguration de son ministère.<br />
La grande porte que l&#8217;homme peut ouvrir &#8211; ou fermer &#8211; au Christ est unique et elle s&#8217;appelle la liberté. Elle s&#8217;ouvre cependant de trois manières différentes, ou selon trois types de décisions différentes que nous pouvons considérer comme autant de portes : la foi, l&#8217;espérance et la charité. Ce sont des portes toutes spéciales, elles s&#8217;ouvrent à la fois de l&#8217;intérieur et de l&#8217;extérieur, avec deux clés, dont l&#8217;une est dans la main de l&#8217;homme, l&#8217;autre dans la main de Dieu. L&#8217;homme ne peut pas les ouvrir sans le concours de Dieu, et Dieu ne veut pas les ouvrir sans le concours de l&#8217;homme.</p>
<p><strong>Le Christ, origine et accomplissement de la foi</strong></p>
<p>Commençons donc notre réflexion par la première de ces trois portes : la foi. Dieu &#8211; lisons-nous dans les Actes des Apôtres – « avait ouvert aux païens la porte de la foi » (Ac 14, 27). Dieu ouvre la porte de la foi, dans la mesure où il donne la possibilité de croire, en envoyant ceux qui prêchent la bonne nouvelle ; l&#8217;homme ouvre la porte de la foi en accueillant cette possibilité.<br />
Avec la venue du Christ, on note un saut de qualité en ce qui concerne la foi. Non pas dans sa nature, mais dans son contenu. Il ne s&#8217;agit plus d&#8217;une foi générique en Dieu, mais de la foi en Christ né, mort et ressuscité pour nous. La Lettre aux Hébreux dresse une longue liste de croyants : « Par la foi Abel&#8230;Par la foi Abraham&#8230;Par la foi Isaac&#8230;Par la foi Jacob&#8230;Par la foi Moïse&#8230; » Mais il conclut en disant : « Tous ceux-là, bien qu&#8217;étant approuvés à cause de leur foi, n&#8217;obtinrent pas ce qui leur avait été promis » (He 11, 39). Que manquait-il ? Il manquait Jésus, c&#8217;est-à-dire celui qui &#8211; dit la même Lettre – « est à l’origine de la foi et la porte à son accomplissement » (He 12, 2).<br />
La foi chrétienne ne consiste donc pas seulement à croire en Dieu ; elle consiste à croire aussi en celui que Dieu a envoyé. Lorsque, avant d&#8217;accomplir un miracle, Jésus demande : « Crois-tu ? » et, après l&#8217;avoir accompli, il dit : « Ta foi t’a sauvé », il ne se réfère pas à une foi générique en Dieu (qui allait de soi pour tout israélite) ; il se réfère à la foi en lui, dans le pouvoir divin qui lui a été accordé.<br />
C&#8217;est là désormais la foi qui justifie l’impie, la foi qui fait naître à une vie nouvelle. Elle se situe au terme d&#8217;un processus dont saint Paul, au chapitre 10 de l&#8217;épître aux Romains, retrace, presque visuellement, les différentes étapes en les dessinant sur la carte du corps humain. Tout commence, dit-il, par les oreilles, par l&#8217;écoute de l&#8217;annonce de l&#8217;Évangile : « La foi vient de l&#8217;ouïe », fides ex auditu. Des oreilles, le mouvement passe au cœur, où se prend la décision fondamentale : corde creditur, « on croit avec le cœur ». Du cœur, le mouvement remonte à la bouche : « on fait profession de foi avec la bouche » : ore fit confessio.<br />
Le processus ne s&#8217;arrête pas là, mais &#8211; des oreilles, du cœur et de la bouche &#8211; il passe aux mains. Oui, car « la foi s&#8217;opère dans la charité », dit l&#8217;Apôtre (Ga 5, 6). Saint Jacques peut être rassuré. Il y a aussi de la place pour les « œuvres », cependant non pas avant, mais après (logiquement, sinon chronologiquement) la foi. « On ne parvient pas à la foi, dit saint Grégoire le Grand, à partir des vertus, mais aux vertus à partir de la foi  ».<br />
Une question très actuelle surgit à ce stade. Si la foi qui sauve est la foi au Christ, que penser de tous ceux qui n&#8217;ont aucune possibilité de croire en lui ? Nous vivons dans une société qui est, y compris sur le plan religieux, pluraliste. Nos théologies &#8211; orientale et occidentale, catholique et protestante &#8211; se sont développées dans un monde où il n&#8217;y avait pratiquement que le christianisme. On était, certes, conscient de l&#8217;existence d&#8217;autres religions, mais elles étaient considérées comme fausses dès le départ, ou bien on ne les prenait pas du tout en compte. En dehors des différentes conceptions de l&#8217;Église, tous les chrétiens partageaient l&#8217;axiome traditionnel : « Hors de l&#8217;Église, point de salut » : Extra Ecclesiam nulla salus.<br />
Ce n&#8217;est plus le cas aujourd&#8217;hui. Depuis quelque temps, un dialogue s&#8217;est instauré entre les religions, fondé sur le respect mutuel et la reconnaissance des valeurs présentes dans chacune d&#8217;elles. Dans l&#8217;Église catholique, le point de départ a été la déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II, mais toutes les Églises chrétiennes historiques partagent une orientation similaire. Cette reconnaissance s’est accompagnée de la conviction que même ceux qui sont en-dehors de l&#8217;Église peuvent être sauvés.<br />
Est-il possible, dans cette nouvelle perspective, de maintenir le rôle jusqu&#8217;ici attribué à la foi « explicite » en Christ ? Le vieil axiome : « Hors de l&#8217;Église, point de salut » ne finirait-il pas par survivre, dans ce cas, dans l&#8217;axiome : « Hors de la foi, point de salut » ? Dans certains milieux chrétiens, cette dernière est, en fait, la doctrine dominante et c&#8217;est elle qui motive l&#8217;engagement missionnaire. De cette façon, cependant, le salut se limite d&#8217;emblée à une infime minorité de personnes.<br />
Non seulement cela ne peut pas nous laisser tranquilles, mais cela fait du tort au Christ avant tout en le privant d&#8217;une grande partie de son humanité. On ne peut pas croire que Jésus est Dieu, et ensuite en limiter la pertinence de facto à un petit secteur. Jésus est « le sauveur du monde » (Jn 4, 42) ; le Père a envoyé son Fils « pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17) : le monde, pas seulement quelques-uns dans le monde !<br />
Essayons de trouver une réponse dans les Écritures. Elles affirment que celui qui n&#8217;a pas connu le Christ, mais qui agit selon sa conscience (Rm 2, 14-15) et fait du bien à son prochain (Mt 25, 3 et s.) est agréable à Dieu. Dans les Actes des Apôtres, nous entendons, de la bouche de Pierre, cette déclaration solennelle : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes ». (Ac 10, 34-35)<br />
Les adeptes des autres religions croient aussi généralement que Dieu « existe et qu&#8217;il récompense ceux qui le cherchent » (He 11, 6) ; ils réalisent donc ce que l&#8217;Écriture considère comme le fait fondamental et commun à toute foi. Cela vaut, bien sûr, de manière très particulière, pour nos frères juifs qui croient au même Dieu d&#8217;Abraham, d&#8217;Isaac et de Jacob que nous, chrétiens, croyons.<br />
La principale raison de notre optimisme ne repose toutefois pas sur le bien que les adeptes d&#8217;autres religions sont capables de faire, mais sur la « grâce de Dieu qui est diverse » (1 P 4, 10). Parfois, je ressens le besoin d&#8217;offrir le sacrifice de la messe expressément au nom de tous ceux qui sont sauvés par les mérites du Christ, mais qui ne le savent pas et ne peuvent pas le remercier. La liturgie nous y invite aussi. Dans la Prière eucharistique IV, à la prière pour le pape, l&#8217;évêque et les fidèles s&#8217;ajoute une prière &laquo;&nbsp;pour tous ceux qui te cherchent d&#8217;un cœur sincère&nbsp;&raquo;.<br />
Dieu a beaucoup plus de moyens de sauver que nous ne pouvons imaginer. Il a établi des « canaux » de sa grâce, mais il ne s&#8217;y est pas lié. L&#8217;un de ces moyens « extraordinaires » de salut est la souffrance. Après que le Christ l&#8217;ait prise sur lui et l&#8217;ait rachetée, elle aussi est, à sa manière, un sacrement universel de salut. Celui qui est descendu dans les eaux du Jourdain, les sanctifiant pour chaque baptême, est aussi descendu dans les eaux de la tribulation et de la mort, en en faisant des instruments potentiels de salut. Mystérieusement, toute souffrance &#8211; et pas seulement celle des croyants &#8211; accomplit en quelque sorte « ce qui manque à la passion du Christ » (Col 1, 24). L&#8217;Église célèbre la fête des Saints Innocents, même s&#8217;ils ne savaient même pas qu&#8217;ils souffraient pour le Christ !<br />
Nous croyons que tous ceux qui sont sauvés le sont par les mérites du Christ : « En nul autre que lui, il n&#8217;y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n&#8217;est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. » (Ac 4, 12). Mais une chose est d&#8217;affirmer la nécessité universelle du Christ pour le salut et une autre d&#8217;affirmer la nécessité universelle de la foi en Christ pour le salut.<br />
Superflu, donc, de continuer à proclamer l&#8217;Évangile à toute créature ? Loin de là ! C&#8217;est la raison qui doit changer, pas le fait. Nous devons continuer à annoncer le Christ ; non pas tant pour une raison négative &#8211; car sinon le monde sera condamné &#8211; mais pour une raison positive, pour le don infini que Jésus représente pour chaque être humain. Le dialogue interreligieux ne s&#8217;oppose pas à l&#8217;évangélisation, mais en détermine le style. Ce dialogue &#8211; écrivait saint Jean-Paul II dans Redemptoris Missio – « fait partie de la mission évangélisatrice de l&#8217;Église ».<br />
Le mandat du Christ : « Allez dans le monde entier, prêchez l&#8217;Évangile à toute créature » (Mc 16, 15) et « Faites de toutes les nations des disciples » (Mt 28, 19) conserve sa validité pérenne, mais doit être compris dans son contexte historique. Ce sont des mots à rapporter à l&#8217;époque où ils ont été écrits, où « le monde entier » et « toutes les nations » était une façon de dire que le message de Jésus n&#8217;était pas seulement destiné à Israël, mais aussi au reste du monde. Ils s&#8217;appliquent toujours à tous, mais il faut, pour ceux qui appartiennent déjà à une religion, du respect, de la patience et de l&#8217;amour. François d&#8217;Assise l&#8217;avait compris et l&#8217;avait mis en pratique. Il envisageait deux façons d&#8217;aller vers « les Sarrasins et autres infidèles ». Il écrit dans la Première Règle :<br />
Les frères qui partent ont au point de vue spirituel deux façons de se conduire parmi les infidèles. La première est de ne soulever ni débats ni discussions, mais d&#8217;être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et de se proclamer chrétiens. La seconde est, lorsqu&#8217;ils croiront qu&#8217;il plaît à Dieu, d&#8217;annoncer la parole de Dieu, pour que les infidèles croient au Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint Esprit, Créateur de toutes choses, au Fils Rédempteur et Sauveur .</p>
<p><strong>Le défi de la science</strong></p>
<p>Avec cette ouverture de cœur, revenons maintenant à notre foi chrétienne. Le grand défi qu&#8217;elle doit relever à notre époque ne vient pas tant de la philosophie, comme par le passé, que de la science. Il y a quelques mois, une nouvelle sensationnelle est tombée. Le 12 juillet dernier, un télescope lancé dans l&#8217;espace le 25 décembre 2021 et placé à un million et demi de kilomètres de la Terre a envoyé des images sans précédent de l&#8217;univers qui ont enthousiasmé le monde scientifique.<br />
« Le nouveau télescope – pouvait-on lire sur les nouvelles &#8211; a ouvert une nouvelle fenêtre sur le cosmos, capable de nous catapulter dans le temps, juste après le Big Bang initial du monde. C’est la vue la plus détaillée de l&#8217;univers primitif jamais obtenue. Il représente le premier avant-goût d&#8217;une nouvelle astronomie révolutionnaire qui nous révélera l&#8217;univers comme nous ne l&#8217;avons jamais vu. »<br />
Nous serions stupides et ingrats si nous ne partagions pas la juste fierté de l&#8217;humanité pour cette découverte comme pour toutes les autres découvertes scientifiques. Si la foi &#8211; en dehors de l&#8217;écoute &#8211; naît, comme on l&#8217;a dit, de l&#8217;étonnement, ces découvertes scientifiques ne devraient pas diminuer la possibilité de croire, mais l&#8217;augmenter. S&#8217;il vivait aujourd&#8217;hui, le psalmiste chanterait avec encore plus d&#8217;enthousiasme : « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l&#8217;ouvrage de ses mains » (Ps 19, 2) et François d&#8217;Assise : « Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures ».<br />
Dieu a voulu nous donner un signe tangible de son infinie grandeur avec l&#8217;immensité de l&#8217;univers et un signe de son « insaisissabilité » avec la plus petite particule de matière qui, même une fois atteinte &#8211; nous assure la physique &#8211; conserve son « indétermination ». Le cosmos ne s&#8217;est pas fait tout seul. C&#8217;est la qualité de l&#8217;être, et non la quantité, qui décide ; et la qualité du créé est d&#8217;être&#8230; créé ! Des milliards de galaxies, séparées par des milliards d&#8217;années-lumière, ne changent pas cette qualité d&#8217;être.<br />
Nous faisons ces réflexions sur la foi et la science, non pas pour convaincre les scientifiques non croyants (aucun d&#8217;entre eux n&#8217;est ici pour écouter ou lire ces mots), mais pour nous confirmer dans la foi et ne pas nous laisser troubler par la clameur des voix contraires. C&#8217;est dans le même but que saint Luc dit à « l&#8217;illustre Théophile » qu&#8217;il a écrit son Évangile : « Pour que tu puisses te rendre compte, dit-il, de la solidité des enseignements que tu as reçus » (Lc 1, 4).<br />
Face au déploiement sous nos yeux des dimensions illimitées de l&#8217;univers, le plus grand acte de foi pour nous, chrétiens, n&#8217;est pas de croire que tout a été créé par Dieu, mais de croire que « tout a été créé par le Christ et pour lui » (Col 1, 16), que « rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui » (Jn 1, 3). Le chrétien dispose d&#8217;une preuve sur Dieu bien plus convaincante que celle déduite du cosmos : la personne et la vie de Jésus-Christ.<br />
Les croyants ne sont pas des autruches. Nous ne nous cachons pas la tête dans le sable pour ne pas voir. Nous partageons avec tout homme la perplexité devant les nombreux mystères et contradictions de l&#8217;univers : de l&#8217;évolution naturelle, de l&#8217;histoire, de la Bible elle-même&#8230; Nous sommes cependant en mesure de surmonter la perplexité avec une certitude plus forte que toutes les incertitudes : la crédibilité de la personne du Christ, de sa vie et de sa parole. La certitude pleine et joyeuse ne vient pas avant, mais après avoir cru, sinon, la foi perdrait sa valeur et son mérite.</p>
<p><strong>Le juste vit par la foi</strong></p>
<p>La foi est le seul critère qui peut nous amener à avoir un rapport juste, non seulement avec la science, mais aussi avec l&#8217;histoire. En parlant de la foi qui justifie, saint Paul cite le célèbre oracle d&#8217;Habacuc : « Le juste vivra par la foi » (Ha 2, 4). Qu&#8217;entend Dieu par cette parole prophétique, puisque c&#8217;est Dieu lui-même qui la prononce ?<br />
Le message s&#8217;ouvre sur une complainte du prophète, pour la défaite de la justice et parce que Dieu semble assister, impassible, du haut des cieux, à la violence et à l&#8217;oppression. Dieu répond que tout cela va prendre fin car un nouveau fléau &#8211; les Chaldéens &#8211; va bientôt arriver qui balayera tout et tous. Le prophète se rebelle contre cette solution. Est-ce là la réponse de Dieu ? Une oppression qui en remplace une autre ?<br />
Mais c’est précisément ici que Dieu attendait le prophète. « Voici que celui qui n&#8217;a pas l&#8217;esprit droit succombera, tandis que le juste vivra par sa foi » (Ha 2, 2-4). On demande au prophète de faire un saut dans la foi. Dieu ne résout pas l&#8217;énigme de l&#8217;histoire, mais demande qu’on ait confiance en lui et en sa justice, malgré tout. La solution n’est pas dans le fait que l&#8217;épreuve cesse, mais que la foi augmente.<br />
L&#8217;histoire est une lutte permanente entre le bien et le mal, d’impies qui triomphent et de justes qui souffrent. Ne cherchons pas la victoire stable du bien sur le mal dans l&#8217;histoire elle-même, mais au-delà. Abandonnons toute forme de millénarisme. Néanmoins, Dieu est tellement souverain et maître des événements qu&#8217;il fait en sorte que même les impies s&#8217;agitent pour ses plans mystérieux. C’est bien vrai, Dieu écrit droit avec des lignes courbes ! Les situations peuvent échapper aux hommes, mais pas à Dieu.<br />
Le message d&#8217;Habacuc est singulièrement d&#8217;actualité. L&#8217;humanité a connu, dans les dernières années du siècle dernier, la libération du pouvoir oppresseur des systèmes totalitaires communistes. Mais nous n&#8217;avons même pas eu le temps de pousser un soupir de soulagement que d&#8217;autres injustices et violences sont apparues dans le monde. Il y a eu ceux qui, à la fin de la « guerre froide », ont cru naïvement que le triomphe de la démocratie aurait désormais fermé définitivement le cycle des grands bouleversements et que l&#8217;histoire aurait poursuivi son cours sans autres grands sursauts. Précisément, sans plus « d&#8217;histoire ». Cette thèse a été rapidement démentie par les événements, avec l&#8217;apparition de nouvelles dictatures et le déclenchement de nouvelles guerres, à commencer par la « guerre du Golfe » jusqu’à la malheureuse guerre en Ukraine de cette année.<br />
Dans cette situation, la question angoissée du prophète surgit en nous aussi : « Seigneur, jusques à quand ? Toi dont les yeux sont si purs que tu ne peux voir le mal ! Pourquoi toute cette violence, tous ces corps humains affamés et squelettiques, toute cette cruauté dans le monde, sans que tu interviennes ? » La réponse de Dieu reste la même : celui dont le cœur n&#8217;est pas enraciné en Dieu succombe au pessimisme et se scandalise, tandis que le juste vivra par la foi, et trouvera la réponse dans sa foi. Il comprendra ce que Jésus voulait dire quand, devant Pilate, il déclara : « Ma royauté ne vient pas de ce monde » (Jn 18, 36).<br />
Mais mettons-nous bien dans la tête et rappelons-le au monde quand c&#8217;est nécessaire : Dieu est juste et saint ; il ne permettra pas au mal d&#8217;avoir le dernier mot ni aux méchants de s&#8217;en sortir. Il y aura un jugement à la fin de l&#8217;histoire, « un livre écrit sera ouvert, dans lequel tout est contenu et par lequel le monde sera jugé » : Liber scriptus proferetur &#8211; in quo totum continetur &#8211; unde mundus judicetur  ».<br />
Un premier jugement &#8211; imparfait mais sous les yeux de tous, croyants et non-croyants &#8211; a déjà lieu maintenant, dans l&#8217;histoire. On rappelle avec honneur et bénédiction de génération en génération les bienfaiteurs de l&#8217;humanité qui ont œuvré pour le progrès de leur pays et pour la paix dans le monde ; tandis que le nom des tyrans et des malfaiteurs continue à travers les siècles à être accompagné de mépris et de réprobation. Jésus a pour toujours inversé les rôles. « Vainqueur parce que victime », c’est ainsi que St. Augustin définit le Christ :  Victor quia victima,. A la lumière de l&#8217;éternité &#8211; mais aussi de l&#8217;histoire &#8211; ce ne sont pas les bourreaux qui sont les vrais vainqueurs, mais leurs victimes.<br />
Ce que l&#8217;Église peut faire, pour ne pas assister passivement au déroulement de l&#8217;histoire, c&#8217;est prendre parti contre l&#8217;oppression et l&#8217;arrogance, en se plaçant toujours, « à temps et à contretemps », du côté des pauvres, des faibles, des victimes, de ceux qui portent le poids de chaque malheur et de chaque guerre.<br />
Ce qu’elle peut faire, c&#8217;est aussi supprimer l&#8217;un des facteurs qui ont toujours attisé les conflits, à savoir la rivalité entre les religions, les fameuses « guerres de religion ». De l’entente et de la collaboration loyale entre les grandes religions peut naître un élan moral qui imprimera à l&#8217;histoire ce nouveau cours que l’on attend en vain des pouvoirs politiques. En ce sens, il faut voir l&#8217;utilité d&#8217;initiatives telles que celles initiées par saint Jean Paul II et qu’aujourd&#8217;hui le Souverain Pontife intensifie pour un dialogue constructif entre les religions.<br />
La foi est l&#8217;arme de l&#8217;Église. L&#8217;Église aussi, comme le juste d&#8217;Habacuc, « vit par sa foi ». Rome a cessé depuis longtemps d&#8217;être caput mundi, mais doit rester caput fidei, capitale de la foi. Non seulement de l&#8217;orthodoxie de la foi, mais aussi de l&#8217;intensité et de la radicalité de la croyance. Ce que les fidèles saisissent immédiatement chez un prêtre et un pasteur, c&#8217;est s&#8217;il « y croit », s&#8217;il croit en ce qu&#8217;il dit et en ce qu&#8217;il célèbre. Aujourd&#8217;hui, on fait beaucoup usage de la transmission sans fil (WiFi, dit-on en anglais). La foi aussi se transmet de préférence ainsi, sans fils, sans beaucoup de mots et de raisonnements, mais par un courant de grâce qui s&#8217;établit entre deux personnes.<br />
L’acte de foi le plus grand que l’Eglise puisse faire – après avoir prié et fait ce qui est possible pour éviter ou faire cesser les conflits – c’est de s’en remettre à Dieu par un acte de confiance totale et d’abandon paisible, en redisant avec l’Apôtre : « Je sais en qui j’ai mis ma confiance ! » Scio cui credidi (2 Tm 1, 12).<br />
Allons donc à la rencontre du Christ qui vient, avec un acte de foi qui est aussi une promesse de Dieu et donc une prophétie : « Le monde est entre les mains de Dieu et lorsque, abusant de sa liberté, l&#8217;homme aura touché le fond, il interviendra pour le sauver ». Oui, il interviendra pour le sauver ! Car c&#8217;est pour cela qu&#8217;il est venu au monde, il y a deux mille vingt-deux ans.<br />
______________________________<br />
Traduction de Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.Ambroise, Commentaire du Psaume 117, XII, 14.<br />
  2.Grégoire le Grand, Homélies sur Ezéchiel, II, 7 (PL 76, 1018).<br />
  3.Première Règle, Ch. XVI.<br />
  4.Séquence Dies irae.</p>
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		<title>« NÉ D&#039;UNE FEMME »  -  Troisième prédication de Avent 2021</title>
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		<pubDate>Fri, 17 Dec 2021 12:37:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>« Lorsqu&#8217;est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d&#8217;une femme . » C&#8217;est sur le sens et l&#8217;importance de ces trois derniers mots – « né d&#8217;une femme » &#8211; que nous voulons nous arrêter au cours de cette dernière méditation, en raison aussi de leur pertinence pour la fête de Noël que nous nous préparons à célébrer.<br />
Dans la Bible, l&#8217;expression « né d&#8217;une femme » indique l’appartenance à la condition humaine de faiblesse et de mortalité . Il suffit d&#8217;essayer de supprimer ces trois mots du texte pour se rendre compte de leur importance. Que serait le Christ sans eux ? Une apparition céleste et désincarnée. L&#8217;ange Gabriel aussi fut « envoyé » par Dieu, mais pour retourner au ciel comme il en était descendu. La femme, Marie, est celle qui a « ancré » le Fils de Dieu à l&#8217;humanité et à l&#8217;Histoire pour toujours.<br />
C&#8217;est ainsi que les Pères de l&#8217;Église lisaient les paroles de Paul, eux qui durent lutter contre l&#8217;hérésie gnostique et docétiste. Ils ont souligné à juste titre le parallélisme entre l&#8217;expression « né d’une femme » et celle que Paul lui-même utilise en Romains 1, 3 : « selon la chair, né de la descendance de David  ». Ignace d&#8217;Antioche a une expression vertigineuse : il dit que Jésus « est [né] de Marie et de Dieu  », presque comme on dit de quelqu&#8217;un qu&#8217;il est le fils d’Untel et d’Unetelle.  En réalité, dans tout l&#8217;univers, Marie est la seule à pouvoir s&#8217;adresser à Jésus avec les paroles mêmes du Père céleste : « Tu es mon fils, je t&#8217;ai engendré ».<br />
L&#8217;Apôtre &#8211; fait remarquer Tertullien &#8211; ne dit pas « factum per mulierem », mais « factum ex muliere », c&#8217;est-à-dire né d&#8217;une femme, non à travers une femme. La raison en est qu&#8217;entre-temps, l&#8217;hérésie docétiste avait évolué et pris une forme moins radicale. Elle affirmait que Jésus avait bien une chair, mais d&#8217;origine céleste et non terrestre, et passée par Marie comme à travers un canal, ayant en elle une voie, non une mère . Saint Léon le Grand placera l&#8217;expression paulinienne « né d’une femme » au cœur du dogme christologique, écrivant dans le « Tome à Flavien » que le Christ est « homme en raison du fait qu&#8217;il est &laquo;&nbsp;né d’une femme et né sous la loi&nbsp;&raquo;&#8230; La naissance dans la chair est une preuve évidente de sa nature humaine  ».<br />
Également, en ce qui concerne l&#8217;expression paulinienne « né d&#8217;une femme », nous voyons se réaliser le grand principe exégétique formulé par saint Grégoire le Grand, à savoir que « l&#8217;Écriture grandit à mesure qu&#8217;on la lit  ». Saint Irénée lit déjà Galates 4, 2, « né d&#8217;une femme », à la lumière de Genèse 3, 15 : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme » . Marie apparaît comme la femme qui récapitule Eve, la mère de tous les vivants ! Elle n&#8217;est pas une apparition marginale qui entre en scène pour ensuite disparaître dans la nature.  Elle est l&#8217;aboutissement d&#8217;une tradition biblique qui traverse toute la Bible d&#8217;un bout à l&#8217;autre.<br />
Il commence par la femme « fille de Sion » qui est la personnification de tout le peuple d&#8217;Israël et termine par la femme « ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds » de l&#8217;Apocalypse (Ap 12, 1) qui représente l&#8217;Église.<br />
« Femme » est le terme employé par Jésus pour s&#8217;adresser à sa mère à Cana et sous la croix. Il est difficile &#8211; pour ne pas dire impossible &#8211; de ne pas voir un lien, dans la pensée de Jean, entre les deux femmes : la femme symbolique qu&#8217;est l&#8217;Église et la femme réelle qu&#8217;est Marie. Ce lien se reflète dans Lumen Gentium de Vatican II qui, précisément pour cette raison, traite de Marie au sein de la constitution sur l&#8217;Église. </p>
<p><strong>Le Christ doit naître de l&#8217;Église </strong></p>
<p>Depuis quelque temps, on parle beaucoup de la dignité de la femme. Saint Jean Paul II a écrit une lettre apostolique sur ce thème, Mulieris dignitatem. Quelle que soit la dignité que nous, créatures humaines, pouvons attribuer à la femme, nous resterons toujours infiniment en dessous de ce que Dieu a fait en choisissant l&#8217;une d&#8217;entre elles pour être la mère de son Fils fait homme. « Même si nous avions  autant de langues qu’il y a de brins d’herbe ! »  .<br />
Beaucoup a été fait ces derniers temps pour étendre la présence des femmes dans les sphères de décision de l&#8217;Église et il reste peut-être encore beaucoup à faire. Mais nous n’allons pas traiter cette question ici. Nous devons plutôt aborder un autre domaine, où la distinction homme-femme n&#8217;a aucune importance, car la femme dont nous parlons représente l&#8217;Église tout entière, c&#8217;est-à-dire hommes et femmes de la même manière.<br />
En bref, voilà ce dont il s’agit : Jésus, qui est né physiquement et corporellement de Marie, doit maintenant naître spirituellement de l&#8217;Église et de chaque croyant. Une tradition exégétique qui, dans son noyau initial, remonte à Origène, s&#8217;est cristallisée dans la formule : « Maria, vel Ecclesia, vel anima » : Marie, c&#8217;est-à-dire l&#8217;Église, c&#8217;est-à-dire l&#8217;âme. Écoutons comment un auteur médiéval, Isaac de l&#8217;Étoile, formule cette doctrine :<br />
Dans les Écritures divinement inspirées, ce qui est dit de façon universelle de la Vierge Mère Église est compris de façon singulière de la Vierge Mère Marie ; et ce qui est dit de façon spéciale de Marie est compris de façon générale de la Vierge Mère Église&#8230; Enfin, toute âme fidèle, épouse de la Parole de Dieu, mère fille et sœur du Christ, est aussi considérée à sa manière comme vierge et féconde. La même Sagesse de Dieu qui est le Verbe du Père applique donc universellement à l&#8217;Église ce qui est dit spécialement de Marie et singulièrement aussi de toute âme croyante .<br />
Commençons par l&#8217;application ecclésiale. Si dans le « sens profond » (le soi-disant sensus plenior), la femme dans l&#8217;Écriture signifie l&#8217;Église, alors l&#8217;affirmation que Jésus est né d&#8217;une femme implique qu&#8217;il doit naître aujourd&#8217;hui de l&#8217;Église !<br />
Il existe une icône très populaire chez les chrétiens orthodoxes que l’on appelle la Panhagia, c&#8217;est-à-dire la Toute Sainte. On y voit Marie debout, en pleine stature. Sur sa poitrine, comme s&#8217;il jaillissait de l&#8217;intérieur, se tient l&#8217;enfant Jésus qui a la majesté d&#8217;un adulte. Le regard de l&#8217;adorateur est attiré par l&#8217;enfant, avant même de l’être par sa mère. En effet, elle a les bras levés, comme nous invitant à le regarder, lui, et à lui faire de la place. C&#8217;est ainsi que devrait être l&#8217;Église. Celui qui la regarde ne devrait pas s&#8217;arrêter à elle, mais voir Jésus. C&#8217;est la lutte contre l&#8217;autoréférentialité de l&#8217;Église, sur laquelle les deux derniers papes, Benoît XVI et le pape François, ont souvent insisté.<br />
Il existe un récit de Franz Kafka, qui constitue un puissant symbole religieux à cet égard. Il est intitulé « Un message impérial ». C’est l’histoire d&#8217;un empereur qui, sur son lit de mort, appelle un sujet à ses côtés et lui murmure un message à l&#8217;oreille. Le message est si important qu&#8217;il se le fait répéter à son tour à l’oreille. Il congédie ensuite le messager d&#8217;un signe de tête et celui-ci se met en route. Mais écoutons directement de l&#8217;auteur la suite de l&#8217;histoire, marquée par le ton onirique, presque cauchemardesque, typique de cet écrivain :<br />
Avançant tantôt un bras, tantôt l&#8217;autre, le messager se fraye un passage à travers la foule et avance ainsi facilement, comme nul autre. Mais la foule est immense, les maisons n’en finissent pas. Comme il volerait s&#8217;il avait le champ libre ! Au lieu de cela, comme il se donne de la peine en vain ; il continue à travailler dans les pièces du palais intérieur, dont il ne sortira jamais. Et même s&#8217;il y parvient, cela ne signifie rien : il doit se battre pour descendre les escaliers. Et même s&#8217;il y parvient, il n&#8217;aura toujours rien fait : il devra traverser les cours ; et après les cours, le deuxième cercle de bâtiments. […] Et si enfin il se précipitait hors de la dernière porte – mais jamais, jamais cela ne pourrait arriver – il verrait la Ville Impériale devant lui, le centre du monde, entièrement rempli de ses propres déchets. Personne ne pénètre ici, même avec le message d’un mort. – Mais toi, tu es assis à ta fenêtre et tu rêves du message quand la nuit vient .<br />
En lisant ce récit, on ne peut s&#8217;empêcher de penser au Christ qui, avant de quitter ce monde, a confié à l&#8217;Église le message suivant : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la création  ». Et on ne peut s&#8217;empêcher de penser à tous ces hommes qui se tiennent à la fenêtre et rêvent, sans le savoir, d&#8217;un message comme le sien.<br />
Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que l&#8217;Église ne devienne jamais ce château compliqué et encombré décrit par Kafka, et que le message puisse en sortir aussi libre et joyeux qu&#8217;au début de sa course. Nous savons quels sont les « murs de séparation » qui peuvent retenir le messager. Il s&#8217;agit tout d&#8217;abord des murs qui séparent les différentes églises chrétiennes les unes des autres, puis de l&#8217;excès de bureaucratie, des vestiges d&#8217;un cérémonial devenu insignifiant : oripeaux, lois et controverses passées qui ne sont plus que des débris.<br />
C&#8217;est comme certains bâtiments anciens. Au fil des siècles, pour les adapter aux besoins du moment, on les a remplis de cloisons, d&#8217;escaliers, de pièces, de placards et de soupentes. Le moment vient où l&#8217;on se rend compte que toutes ces adaptations ne répondent plus aux besoins actuels, ou plutôt constituent un obstacle ; il faut alors avoir le courage de les démolir et de redonner au bâtiment la simplicité et la linéarité de ses origines, en vue d&#8217;un nouvel usage.<br />
J&#8217;ai cité cette histoire et son application à l’Eglise lors de l’homélie prononcée à Saint-Pierre le Vendredi saint 2013, au cours de la première année du pontificat de l&#8217;actuel Souverain Pontife. Si je me suis permis de les reprendre ici c&#8217;est pour rendre grâce à Dieu pour les pas que l&#8217;Église a faits entre-temps en cette direction, pour sortir d’elle-même et aller vers « les périphéries existentielles du monde » avec le message de Christ.</p>
<p><strong>Le Christ doit naître de l&#8217;âme</strong></p>
<p>Il nous reste maintenant à réfléchir sur ce qui nous concerne tous sans distinction et de plus près : la naissance du Christ de l&#8217;âme croyante. « Le Christ – écrit saint Maxime le Confesseur &#8211; naît toujours mystérieusement et volontairement, s&#8217;incarnant à travers ceux qui sont sauvés ; il fait de l&#8217;âme qui l&#8217;enfante une mère vierge . »<br />
Comment devient-on mère du Christ ?  Jésus nous l’explique dans l&#8217;Évangile : en écoutant, dit-il, la Parole et en la mettant en pratique . Il est important de noter qu&#8217;il y a deux démarches à accomplir. Marie aussi est devenue la mère du Christ en deux étapes, d&#8217;abord en le concevant, puis en lui donnant naissance.<br />
Il existe deux maternités incomplètes ou deux types d&#8217;interruption de maternité. L&#8217;un d&#8217;eux est l&#8217;avortement, ancien et bien connu. Il se produit lorsqu&#8217;une vie est conçue mais n&#8217;est pas portée à son terme parce qu’entre-temps, soit par des causes naturelles, soit par le péché des hommes, le fœtus est mort. Jusqu&#8217;à récemment, c&#8217;était le seul cas connu de maternité incomplète. Aujourd&#8217;hui, on en connaît un autre qui consiste, à l’inverse, à donner naissance à un enfant sans l&#8217;avoir conçu. C&#8217;est le cas des enfants conçus dans des éprouvettes et placés dans l&#8217;utérus d&#8217;une femme, ou dans le cas d&#8217;un utérus prêté pour accueillir, éventuellement contre rémunération, des vies humaines conçues ailleurs. Dans ce cas, l’enfant que la femme met au monde ne vient pas d&#8217;elle, il n&#8217;est pas conçu « d&#8217;abord dans la foi de son cœur et ensuite dans son sein », comme le dit Augustin à propos de Marie .<br />
Malheureusement, même au niveau spirituel, ces deux tristes possibilités existent. Celui qui accueille la Parole sans la mettre en pratique ; celui qui continue à faire un avortement spirituel après l&#8217;autre, en formulant des intentions de conversion qui sont ensuite systématiquement oubliées et abandonnées à mi-chemin, conçoit Jésus sans le mettre au monde. C’est, dit saint Jacques, celui qui se regarde rapidement dans un miroir et s&#8217;en va en oubliant comment il était .<br />
Au contraire, celui qui fait beaucoup d&#8217;œuvres, même bonnes, mais qui ne viennent pas du cœur, de l&#8217;amour de Dieu et d&#8217;une intention juste, mais plutôt de l&#8217;habitude, de l&#8217;hypocrisie, de la recherche de sa propre gloire et de son intérêt, ou simplement de la satisfaction qui vient de les faire, enfante le Christ sans l&#8217;avoir conçu. Nos œuvres ne sont « bonnes » que si elles viennent du cœur, si elles sont conçues par amour de Dieu et dans la foi. En d&#8217;autres termes, si l&#8217;intention qui nous anime est droite, ou du moins si nous faisons un effort pour la rectifier.<br />
Saint François d&#8217;Assise a une parole qui résume bien ce que je veux souligner :<br />
Nous sommes mères du Christ, dit-il, lorsque nous le portons dans notre cœur et notre corps par l’amour, par la loyauté et la pureté de notre conscience, et que nous l’enfantons par nos bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple .<br />
En d&#8217;autres termes, il veut dire que nous concevons le Christ lorsque nous l&#8217;aimons d&#8217;un cœur sincère et avec une conscience claire, et que nous lui donnons naissance lorsque nous accomplissons des œuvres saintes qui le manifestent au monde et rendent gloire au Père qui est dans les cieux . Saint Bonaventure a développé cette pensée de son Père séraphique dans un opuscule intitulé « Les cinq fêtes de l&#8217;Enfant Jésus  ». Pour lui, ces fêtes sont : la conception, la naissance, la circoncision, l&#8217;Épiphanie et la Présentation au Temple. Le saint explique comment célébrer spirituellement chacune de ces fêtes dans sa propre vie. Je me limiterai à ce qu&#8217;il dit des deux premières fêtes, la conception et la naissance.<br />
Pour saint Bonaventure, l&#8217;âme conçoit Jésus lorsque, insatisfaite de la vie qu&#8217;elle mène, stimulée par de saintes inspirations et enflammée d&#8217;une sainte ardeur, se détachant enfin résolument de ses anciennes habitudes et de ses défauts, elle est comme fécondée spirituellement par la grâce du Saint-Esprit et conçoit le dessein d&#8217;une vie nouvelle. La conception du Christ a eu lieu !<br />
Une fois conçu, le Fils béni de Dieu naît dans le cœur lorsque, après avoir fait un sain discernement, demandé les conseils appropriés, invoqué l&#8217;aide de Dieu, l&#8217;âme met immédiatement en œuvre son saint dessein, en commençant à réaliser ce qu&#8217;elle mûrissait depuis un certain temps, mais qu&#8217;elle avait toujours remis à plus tard par crainte de ne pas en être capable.<br />
Mais il faut insister sur une chose : cette intention d&#8217;une vie nouvelle doit se traduire, sans tarder, par quelque chose de concret, par un changement, si possible aussi extérieur et visible, dans notre vie et dans nos habitudes. Si l&#8217;intention n&#8217;est pas mise en œuvre, Jésus est conçu mais ne naît pas. C&#8217;est l&#8217;un des nombreux avortements spirituels. On ne célébrera jamais la « deuxième fête » de l&#8217;Enfant Jésus, qui est Noël ! C&#8217;est l&#8217;un des nombreux reports dont notre vie a peut-être été ponctuée.<br />
Un petit changement pour commencer pourrait être de faire un peu de silence autour de nous et en nous. « Comme ce serait bien &#8211; a dit le Saint-Père lors de la dernière audience générale &#8211; si chacun de nous, à l&#8217;exemple de saint Joseph, pouvait retrouver cette dimension contemplative de la vie ouverte par le silence ». Une ancienne antienne du temps de Noël disait que la Parole de Dieu est descendue du ciel dum medium silentium tenerent omnia  : &laquo;&nbsp;alors que tout autour était le silence&nbsp;&raquo;. </p>
<p>Tout d&#8217;abord, essayons de faire taire le bruit qui est en nous, les processus qui se déroulent toujours dans nos esprits, à propos des personnes et des faits, et dont nous sortons toujours gagnants. Transformons-nous d&#8217;accusateurs en défenseurs des frères, en pensant à combien de choses les autres pourraient nous blâmer. Dans les procès canoniques &#8211; du moins dans le passé &#8211; après l&#8217;accusation, le juge prononçait la formule : « Audiatur et altera pars » : « Qu’on écoute maintenant l’autre part. » Quand on se surprend à juger quelqu&#8217;un, il faudrait répéter péremptoirement à soi-même la même formule : Audiatur et altera pars ! Ecoute les raison de l’autre!</p>
<p>Revenons avec nos pensées à Marie. Tolstoï fait une observation sur la femme enceinte qui peut nous aider à comprendre et à imiter la Vierge dans ces derniers jours de l&#8217;Avent. Le regard de la femme enceinte, dit-il, est d&#8217;une étrange douceur ; il est tourné vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur, car la réalité plus belle du monde est au-dedans d’elle. Ainsi était sans doute le regard de Marie qui portait en son sein le créateur de l&#8217;univers. Imitons-la en nous ménageant des moments de véritable recueillement pour accueillir Jésus dans nos cœurs. La meilleure réponse à la tentative de la culture sécularisée d&#8217;effacer Noël de la société est de l&#8217;intérioriser et de le ramener à son essentiel.<br />
Cette année au cours de laquelle nous avons célébré le septième centenaire de la mort de Dante Alighieri touche à sa fin. Terminons en faisant nôtre la merveilleuse prière à la Vierge dans le dernier chant de son Paradis. Lui aussi, comme Paul et Jean, appelle Marie simplement « la Femme » :<br />
« Ô Vierge Mère, Fille de ton Fils,<br />
Humble, mais plus élevée qu&#8217;aucune autre créature ;<br />
Terme fixe de la Volonté éternelle, </p>
<p>Tu as tellement ennobli la nature humaine<br />
Que ton Créateur n&#8217;a pas dédaigné<br />
De devenir ton propre Ouvrage. </p>
<p>Dans ton Cœur a été rallumé cet Amour,<br />
Dont les rayons ont fait germer,<br />
Au sein de la paix céleste, cette Fleur étincelante. </p>
<p>Soleil en son midi, Tu nous embrases<br />
d&#8217;une ardente charité, et Tu es, pour les mortels,<br />
La source d&#8217;une vive espérance. </p>
<p>Ô Femme, Tu es si grande, Tu as tant de puissance,<br />
Que quiconque veut une Grâce, et ne recourt pas à Toi,<br />
Veut que son désir vole sans ailes. </p>
<p>Ta bonté n&#8217;exauce pas seulement<br />
Celui qui l&#8217;invoque ; souvent<br />
Elle prévient généreusement les demandes. </p>
<p>En Toi est la Miséricorde, en Toi la Tendresse,<br />
En Toi la Magnificence ; en Toi se réunissent<br />
Toutes les vertus de toutes les créatures ».</p>
<p>Saint Père, Vénérables Pères, Frères et Sœurs, Joyeux Noël !<br />
___________________________________<br />
Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes.</p>
<p>  1.Ga 4, 4.<br />
  2.Jb 14, 1 ; 15, 14 ; 25, 4.<br />
  3.Ignace d’Antioche, Lettre aux Tralliens 9, 1 ; Lettre aux Smyrniotes 1, Irénée de Lyon, Adv. Haer. III, 16, 3.<br />
  4.Ignace d’Antioche, Lettre aux Ephésiens, 7, 1.<br />
  5.Cf. Tertullien, De carne Christi, 20.<br />
  6.Léon le Grand, Lettre 28 à Flavien, 4.<br />
  7.Grégoire le Grand, Morales sur Job, XX, 1.<br />
  8.Irénée, Adv. Haer. IV, 40, 3.<br />
  9.Luther, Commentaire sur le Magnificat (éd. Weimar 7, p. 572 s.).<br />
  10.Isaac de l’Etoile, Discours, 51.<br />
  11.F. Kafka, Un message impérial, in Récits, Le livre de poche, 2000.<br />
  12.Mc 16, 15.<br />
  13.Saint Maxime le Confesseur, Commentaire du Notre Père. PG 90, 889.<br />
  14.Cf. Lc 8, 21.<br />
  15.Saint Augustin, Discours 215, 4. PL 38, 1074.<br />
  16.Cf. Jc 1, 23-24.<br />
  17.Saint François d’Assise, Lettre à tous les fidèles, 1. Sources Franciscaines, 178.<br />
  18.Cf. Mt 5, 16.<br />
  19.Saint Bonaventure, De quinque festivitatibus Pueri Jesu.<br />
  20.“Dum medium silentium tenerent omnia, et nox in suo cursu medium iter haberet, omnipotens Sermo tuus, Domine, de cælis a regalibus sedibus venit” (Sap. 18, 14-15, Vulgate). </p>
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		<title>« DIEU A ENVOYÉ L&#039;ESPRIT DE SON FILS DANS NOS CŒURS » -   Deuxième prédication de l&#039;Avent 2021</title>
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		<pubDate>Fri, 10 Dec 2021 12:02:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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		<description><![CDATA[En 1882, l&#8217;archéologue William M. Ramsay découvre une antique inscription grecque à Hiéropolis, en Phrygie. La découverte est offerte par le sultan Abdul Hamid au pape Léon XIII en 1892, à l&#8217;occasion de son jubilé. Elle passera ensuite du musée du Latran au musée Pio Cristiano. L&#8217;épitaphe &#8211; décrite par les historiens comme « la[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>En 1882, l&#8217;archéologue William M. Ramsay découvre une antique inscription grecque à Hiéropolis, en Phrygie. La découverte est offerte par le sultan Abdul Hamid au pape Léon XIII en 1892, à l&#8217;occasion de son jubilé. Elle passera ensuite du musée du Latran au musée Pio Cristiano.<br />
L&#8217;épitaphe &#8211; décrite par les historiens comme « la reine des inscriptions chrétiennes » &#8211; contient le testament spirituel d&#8217;un évêque nommé Abercius, qui a vécu à la fin du IIème siècle. L&#8217;auteur y résume toute son expérience de foi chrétienne. Il le fait dans le langage imposé à l&#8217;époque par la « discipline des arcanes », c&#8217;est-à-dire en utilisant des métaphores et des expressions dont seuls les chrétiens pouvaient comprendre le sens, sans s&#8217;exposer ni exposer les autres à la raillerie et à la persécution. Écoutons la partie qui nous intéresse de plus près :<br />
« Moi, nommé Abercius, [je suis] un disciple du chaste berger aux grands yeux qui fait paître les troupeaux de moutons dans les montagnes et les plaines&#8230; Il m&#8217;a enseigné les écritures dignes de foi ; il m&#8217;a envoyé à Rome pour contempler le palais et voir une reine aux vêtements et aux chaussures d&#8217;or ; j&#8217;y ai vu un peuple portant un sceau brillant. J&#8217;ai aussi visité la plaine de Syrie et toutes ses villes, et au-delà de l&#8217;Euphrate, Nisibis. Partout j’ai trouvé des frères&#8230;, j&#8217;avais Paul avec moi, et la Foi me guidait partout et me donnait pour nourriture un très gros poisson, pur, que la chaste Vierge a conçu et dont elle [la Foi] se sert pour nourrir chaque jour ses amis fidèles, ayant un excellent vin qu&#8217;elle donne avec le pain  ».<br />
Le berger « aux grands yeux », c’est Jésus, les écritures, c’est la Bible, la reine aux vêtements d&#8217;or (une allusion au psaume 45, 10) c’est l&#8217;Église, le sceau est le baptême ; Paul est bien sûr l&#8217;apôtre, le poisson, comme dans tant de mosaïques anciennes, indique le Christ ; la Vierge chaste, c’est Marie ; le pain et le vin, c’est l&#8217;Eucharistie. Aux yeux d&#8217;Abercius, Rome n&#8217;est pas tant la capitale de l&#8217;empire (qui est alors à l&#8217;apogée de sa puissance), mais « le palais » d&#8217;un autre royaume, le centre spirituel de l&#8217;Église.<br />
Ce qui frappe dans ce testament, c&#8217;est la fraîcheur, l&#8217;enthousiasme et l&#8217;émerveillement avec lesquels Abercius regarde le monde nouveau que la foi a ouvert devant lui. Pour lui, tout cela n&#8217;est pas quelque chose d’acquis! C&#8217;est la véritable nouveauté du monde et de l&#8217;Histoire. C&#8217;est précisément pour cette raison que je l&#8217;ai rappelé, parce que c&#8217;est le sentiment que nous, chrétiens d&#8217;aujourd&#8217;hui, avons le plus besoin de redécouvrir. Il s&#8217;agit, une fois encore, de regarder les vitraux de la cathédrale depuis l&#8217;intérieur de celle-ci, plutôt que depuis la rue publique.<br />
Après plus de quarante ans de prédication à travers le monde, je pourrais faire mien le testament d&#8217;Abercius, sans même avoir besoin d&#8217;utiliser son langage voilé. Moi aussi, à ma façon, j&#8217;ai rencontré partout ce peuple nouveau que Lumen Gentium de Vatican II définit comme « le peuple messianique qui a pour chef le Christ, pour statut la dignité et la liberté des fils de Dieu, pour loi le commandement nouveau d’aimer, et pour destinée enfin, le Royaume de Dieu  ».<br />
Le Concile lui-même rappelle que l&#8217;Église est composée de saints et de pécheurs ; en fait, qu&#8217;elle-même &#8211; en tant que réalité concrète et historique &#8211; est sainte et pécheresse, « casta meretrix », comme l&#8217;appellent certains Pères , et que les deux choses – le péché et la sainteté &#8211; sont présentes dans chacun de ses membres, et pas seulement entre une catégorie et une autre. Il est donc juste que nous nous lamentions et pleurions sur les péchés de l&#8217;Église, mais il est également juste et approprié que nous nous réjouissions de sa sainteté et de sa beauté. Pour une fois, nous choisissons de faire cette deuxième démarche, qui est peut-être la plus difficile et la plus négligée aujourd&#8217;hui. </p>
<p><strong>La preuve que nous sommes fils de Dieu</strong></p>
<p>Revenons au texte des Galates que nous commentons :<br />
« Mais lorsqu&#8217;est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d&#8217;une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l&#8217;Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie &laquo;&nbsp;Abba !&nbsp;&raquo;, c&#8217;est-à-dire : Père ! Ainsi tu n&#8217;es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c&#8217;est l&#8217;œuvre de Dieu. » (Ga 4, 4-7)<br />
La dernière fois, nous avons médité sur la première partie, sur le fait que nous sommes fils de Dieu ; méditons maintenant sur la deuxième partie, sur le rôle que l’Esprit Saint joue dans tout cela. Nous devons garder à l&#8217;esprit le passage presque jumeau de Romains 8, 15-16 :<br />
« Vous n&#8217;avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c&#8217;est en lui que nous crions &laquo;&nbsp;Abba !&nbsp;&raquo;, c&#8217;est-à-dire : Père ! C&#8217;est donc l&#8217;Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. »<br />
J&#8217;ai parlé la dernière fois de l&#8217;importance de la Parole de Dieu pour goûter la douceur de se savoir fils de Dieu et faire l&#8217;expérience de Dieu comme un père très bon. Saint Paul nous dit maintenant qu&#8217;il existe un autre moyen sans lequel même la Parole de Dieu est insuffisante : l&#8217;Esprit Saint !<br />
Saint Bonaventure termine son traité « Itinéraire de l&#8217;esprit vers Dieu  » par une phrase allusive et mystérieuse ; il dit : « Cette sagesse mystique très secrète, personne ne la connaît, sauf celui qui la reçoit ; personne ne la reçoit, sauf celui qui la désire ; personne ne la désire, sauf celui qui est enflammé intérieurement par l&#8217;Esprit Saint envoyé par le Christ sur terre ». En d&#8217;autres termes, nous pouvons désirer avoir la connaissance vivante d&#8217;être fils de Dieu et d’en faire l&#8217;expérience, mais pour y parvenir, c&#8217;est l&#8217;œuvre du Saint-Esprit seul.<br />
L&#8217;Esprit « atteste » que nous sommes fils de Dieu. Que signifient ces mots ? Il ne peut s&#8217;agir d&#8217;une sorte d&#8217;attestation externe, juridique, comme dans les adoptions naturelles, ou comme le certificat de baptême. Si l&#8217;Esprit est la « preuve » que nous sommes fils de Dieu, s&#8217;il « l&#8217;atteste » à notre esprit, il ne peut s&#8217;agir de quelque chose qui se passe quelque part, mais dont nous n&#8217;avons aucune perception et aucune confirmation.<br />
Malheureusement, c&#8217;est ainsi que nous sommes amenés à penser. Oui, dans le baptême, nous sommes devenus fils de Dieu, membres du Christ, l&#8217;amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs&#8230;, mais tout cela par la foi, sans que rien ne bouge en nous. On y croit avec l&#8217;intelligence, mais on ne le vit pas avec le cœur. Comment changer cette situation ? L&#8217;Apôtre nous a donné la réponse : par l&#8217;Esprit Saint ! Non seulement le Saint-Esprit que nous avons reçu au baptême, mais celui que nous devons demander et recevoir encore et encore. L&#8217;Esprit « atteste » que nous sommes fils de Dieu ; maintenant il l’atteste, et non pas « il l’a attesté », une fois pour toutes dans le baptême.<br />
Cherchons donc à comprendre comment l&#8217;Esprit Saint opère ce miracle d&#8217;ouvrir nos yeux à la réalité que nous portons en nous. J&#8217;ai trouvé la meilleure description de la manière dont le Saint-Esprit effectue cette opération chez le croyant, dans un sermon de Luther sur la Pentecôte. (Nous suivons, avec lui, le critère paulinien consistant à « tout examiner et retenir ce qui est bon ») (1 Thess 5, 21).<br />
Tant que l&#8217;homme vit dans le régime du péché, sous la loi, Dieu lui apparaît comme un maître sévère, qui s&#8217;oppose à la satisfaction de ses désirs terrestres par ces mots péremptoires : « Tu dois… tu ne dois pas ». Tu ne dois pas désirer le la chose de l’autre, la femme d’un autre… Dans cet état, l&#8217;homme accumule au fond de son cœur un ressentiment sourd contre Dieu, il le voit comme adversaire de son bonheur, au point que, s&#8217;il dépendait de lui, il serait très heureux qu&#8217;il n&#8217;existe pas .<br />
Si tout cela nous semble être une vision exagérée, œuvre de grands pécheurs qui ne nous concerne pas de près, regardons à l&#8217;intérieur de nous-mêmes et voyons ce qui monte des profondeurs obscures de nos cœurs face à une volonté de Dieu, ou une obéissance qui bouleverse nos plans. Dans les Exercices Spirituels que je prêche, je propose habituellement aux participants de se soumettre à un test psychologique pour découvrir quelle idée de Dieu prévaut en eux. Je les invite à se demander : quels sentiments, quelles associations d&#8217;idées surgissent spontanément en moi, avant toute réflexion, lorsque, en récitant le Notre Père, j&#8217;arrive aux mots : « Que ta volonté soit faite » ?<br />
Il n&#8217;est pas difficile de se rendre compte que nous associons inconsciemment la volonté de Dieu à tout ce qui est désagréable, douloureux, à tout ce qui constitue une épreuve, une exigence de renoncement, un sacrifice, à tout ce qui, en somme, peut être considéré comme mutilant notre liberté et notre développement individuel. Nous pensons que Dieu est essentiellement l&#8217;ennemi de toute célébration, joie et plaisir. Si, à ce moment-là, nous pouvions regarder notre âme comme dans un miroir, nous nous verrions comme des personnes qui baissent la tête, résignées, murmurant entre les dents : « Si on ne peut rien y faire&#8230; eh bien, que ta volonté soit faite ».<br />
Voyons ce que fait le Saint-Esprit pour nous guérir de cette terrible déception héritée d&#8217;Adam. En entrant en nous &#8211; par le baptême, puis par tous les autres moyens de sanctification &#8211; il commence par nous montrer un autre visage de Dieu, celui que nous a révélé Jésus dans l&#8217;Évangile. Il nous le fait découvrir comme étant l&#8217;allié de notre joie, celui qui, pour nous, « n&#8217;a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 32).<br />
Peu à peu, le sentiment filial s&#8217;épanouit, qui se traduit spontanément par ce cri : Abba, Père ! Nous sommes prêts à proclamer avec Job : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t&#8217;ont vu » (Jb 42, 5). Le fils a pris la place de l&#8217;esclave et l&#8217;amour celle de la peur ! L&#8217;homme cesse d&#8217;être l&#8217;antagoniste de Dieu et devient son allié. L&#8217;alliance avec Dieu n&#8217;est plus seulement une structure religieuse dans laquelle on naît, mais une découverte, un choix, une source de sécurité inébranlable : « Si Dieu est pour nous, [notre allié] qui sera contre nous ? » (Cf. Rm 8, 31)</p>
<p><strong>La prière des enfants</strong></p>
<p>Le lieu privilégié où le Saint-Esprit accomplit toujours le miracle de nous faire sentir que nous sommes enfants de Dieu, c’est la prière. L&#8217;Esprit ne nous donne pas une loi de prière, mais une grâce de prière. La prière ne nous vient pas d&#8217;abord par un apprentissage extérieur et analytique, elle nous vient par infusion, comme un don. Voilà la « bonne nouvelle » sur la prière chrétienne ! La source même de la prière vient à nous et elle consiste dans le fait que « Dieu a envoyé l&#8217;Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c&#8217;est-à-dire : Père ! » (Ga 4, 6)<br />
Le cri du croyant, Abba ! montre à lui seul que celui qui prie en nous, par l&#8217;Esprit, c’est Jésus, le Fils unique de Dieu. En effet, par lui-même, l&#8217;Esprit Saint ne pourrait s&#8217;adresser à Dieu en l&#8217;appelant Abba, car il n&#8217;est pas « engendré », mais seulement « procède » du Père. Il ne peut le faire que parce qu&#8217;il est l&#8217;Esprit du Fils unique qui poursuit dans les membres la prière de la tête.<br />
C&#8217;est donc l&#8217;Esprit Saint qui insuffle au cœur le sentiment de filiation divine, qui nous fait nous sentir (et pas seulement nous savoir !) enfants de Dieu. Parfois, cette opération fondamentale de l&#8217;Esprit se produit de manière soudaine et intense dans la vie d&#8217;une personne, et l&#8217;on peut alors en contempler toute la splendeur. A l&#8217;occasion d&#8217;une retraite, d&#8217;un sacrement reçu avec des dispositions particulières, d&#8217;une parole de Dieu écoutée avec un cœur bien disposé, ou à l&#8217;occasion de la prière pour l&#8217;effusion de l&#8217;Esprit (ce qu&#8217;on appelle le « baptême dans l&#8217;Esprit »), l&#8217;âme est inondée d&#8217;une lumière nouvelle, dans laquelle Dieu se révèle à elle comme Père. On fait l&#8217;expérience de ce que signifie réellement la paternité de Dieu ; le cœur s&#8217;attendrit et la personne a le sentiment de renaître de cette expérience. Une grande confiance la remplie et un sentiment sans précédent de la condescendance de Dieu.<br />
En d&#8217;autres occasions, cette révélation du Père s&#8217;accompagne au contraire d&#8217;un tel sentiment de la majesté et de la transcendance de Dieu que l&#8217;âme est comme submergée et réduite au silence. (Je ne décris pas mes expériences, mais celles des saints !). On comprend pourquoi certains saints commençaient le « Notre Père » et, après des heures, en étaient toujours à ces premiers mots. De sainte Catherine de Sienne, son confesseur et biographe, le Bienheureux Raymond de Capoue, écrit « qu&#8217;il lui était difficile d&#8217;arriver au bout d&#8217;un &#8216;Notre Père&#8217; sans être déjà en extase  ».<br />
Cette manière vivante de connaître le Père ne dure généralement pas longtemps, même chez les saints. Bientôt, le croyant dit « Abba ! », sans rien sentir, et continue à le répéter uniquement sur la parole de Jésus. Il est temps, alors, de se rappeler que moins ce cri rend heureux celui qui le pousse, plus il rend heureux le Père qui l&#8217;entend, parce qu&#8217;il est fait de foi pure et d&#8217;abandon.<br />
Nous sommes donc comme ce célèbre musicien (je parle de Beethoven) qui, devenu sourd, continuait à composer et à exécuter de splendides symphonies pour la joie de ses auditeurs, sans pouvoir de son côté en apprécier la moindre note. À tel point que lorsque le public, après avoir entendu l&#8217;une de ses œuvres (la célèbre Neuvième Symphonie), explosa en un torrent d&#8217;applaudissements, on dut lui tirer le bas de sa tunique pour qu&#8217;il s’en rende compte et qu’il se retourne pour remercier. Sa surdité, au lieu d&#8217;éteindre sa musique, l&#8217;avait rendue plus pure, et il en va de même pour l’aridité de notre prière si nous persévérons.<br />
Lorsque nous parlons de l&#8217;exclamation « Abba, Père ! », nous ne pensons généralement qu&#8217;à ce que ce mot signifie pour la personne qui le prononce, à ce qui nous concerne. Nous ne pensons presque jamais à ce que cela signifie pour Dieu qui l&#8217;entend et à ce que cela produit en lui. Nous ne pensons pas, en somme, à la joie de Dieu d&#8217;être appelé papa. Mais celui qui est père (biologique ou spirituel) sait ce que c&#8217;est que de s&#8217;entendre appeler ainsi par le timbre inimitable de la voix de son petit garçon ou de sa petite fille. C&#8217;est comme si l’on devenait père à chaque fois, parce que chaque fois ce cri nous rappelle et nous fait prendre conscience que nous le sommes ; il touche la partie la plus intime de nous-même.<br />
Jésus le savait, c&#8217;est pourquoi il appelait si souvent Dieu Abba ! et il nous a appris à faire de même. Nous donnons à Dieu une joie simple et unique en l&#8217;appelant papa, la joie de la paternité. Son cœur « se retourne » au-dedans de lui, ses entrailles « frémissent de compassion » à s&#8217;entendre appeler de la sorte (cf. Os 11, 8). Et tout cela, je disais que nous pouvons le faire même lorsque nous ne « sentons » rien.<br />
C&#8217;est précisément dans ce temps d&#8217;éloignement apparent de Dieu et d&#8217;aridité que nous découvrons toute l&#8217;importance de l&#8217;Esprit Saint pour notre vie de prière. Invisible et inaudible pour nous – « il vient au secours de notre faiblesse », remplit nos paroles et nos gémissements du désir de Dieu, d&#8217;humilité, d&#8217;amour, « et celui qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l&#8217;Esprit » (cf. Rm 8, 26-27). L&#8217;Esprit devient alors la force de notre « faible » prière, la lumière de notre prière éteinte ; en un mot, l&#8217;âme de notre prière. En vérité, il « baigne ce qui est aride », comme on le dit dans la séquence en son honneur.<br />
Tout cela arrive par la foi. Il me suffit de dire ou de penser : « Père, tu m&#8217;as donné l&#8217;Esprit de Jésus ton Fils ; en faisant donc avec lui un seul esprit » (cf 1 Co 6, 17), je récite ce psaume, je célèbre cette Sainte Messe, ou je me tiens simplement en silence, ici en ta présence. Je veux te donner cette gloire et cette joie que Jésus te donnerait si c’était lui te priait encore depuis la terre ».</p>
<p><strong>Ce que l&#8217;Esprit dit à l&#8217;Église</strong></p>
<p>Avant de conclure, je voudrais mentionner une application pastorale de cette réflexion sur le rôle de l&#8217;Esprit Saint. J&#8217;ai déjà cité en d&#8217;autres occasions les paroles prononcées par le métropolite orthodoxe Ignatios de Lattaquié lors d&#8217;une réunion œcuménique solennelle en 1968, mais cela vaut la peine de les réécouter ici :<br />
Sans l’Esprit Saint,<br />
Dieu est loin,<br />
Le Christ reste dans le passé,<br />
L’Évangile est une lettre morte,<br />
L’Église une simple organisation,<br />
L’autorité une domination,<br />
La mission une propagande,<br />
Le culte une évocation,<br />
L&#8217;agir chrétien une morale d&#8217;esclave.</p>
<p>Mais, avec l’Esprit Saint,<br />
Le cosmos est soulevé et gémit dans la naissance du royaume,<br />
L’homme lutte contre la chair,<br />
Le Christ ressuscité est là,<br />
L’Évangile est puissance de vie,<br />
L’Église signifie la communion trinitaire,<br />
L’autorité est un service libérateur,<br />
La mission est une Pentecôte,<br />
La liturgie est mémorial et anticipation,<br />
L’agir humain est déifié . »<br />
Nous devons tout fonder sur le Saint-Esprit. Il ne suffit pas de réciter un Notre Père, un Je vous salue Marie et un Gloire au Père au début de nos réunions pastorales, puis de passer à toute vitesse à l&#8217;ordre du jour. Lorsque les circonstances le permettent, nous devons rester un moment exposés à l&#8217;Esprit Saint, lui donner le temps d’agir. Nous « brancher » sur lui.<br />
Sans ces conditions préalables, les résolutions et les documents restent des mots. C&#8217;est comme durant le sacrifice d&#8217;Elijah au Mont Carmel. Élie ramassa le bois, l&#8217;arrosa sept fois ; il fit tout ce qu&#8217;il pouvait ; puis il pria le Seigneur de faire descendre le feu du ciel et de consumer le sacrifice. Sans ce feu venu d&#8217;en haut, tout n’aurait resté que bois humide (cf. 1 Rois 18, 20s.).<br />
Voilà des choses qui, sans tapage, commencent à se produire dans l&#8217;Église. Cette année, j&#8217;ai reçu la lettre du curé d&#8217;un diocèse français. Il disait : « Depuis presque trois ans, notre archevêque nous a tous lancés dans l&#8217;aventure missionnaire et a mis en place une fraternité de missionnaires diocésains. Nous avons proposé de vivre un cycle de préparation au baptême dans l&#8217;Esprit. Ce fut une expérience merveilleuse avec 300 chrétiens de tout le diocèse, accompagnés de l&#8217;archevêque. Peu de temps après, les 28 Clarisses d&#8217;un monastère voisin ont demandé à vivre la même expérience ».<br />
Il ne faut pas s&#8217;attendre à des réponses immédiates et spectaculaires. La nôtre n&#8217;est pas une danse du feu, comme celle des prêtres de Baal au Carmel. Les temps et les voies sont connus de Dieu seul. Souvenons-nous des paroles du Christ à ses apôtres : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu&#8217;aux extrémités de la terre. » (Ac 1, 7-8) L&#8217;important est de demander et d’accueillir la force d&#8217;en haut ; la façon dont elle se manifestera revient à Dieu.<br />
Ce besoin est particulièrement évident au moment où l&#8217;Église se lance dans l&#8217;aventure synodale. Sur ce point, nous ne pouvons que relire et méditer les paroles prononcées par le Saint-Père dans son homélie pour l&#8217;ouverture du Synode le 10 octobre dernier. Il y exhortait à prendre « un temps pour donner de la place à la prière, à l’adoration, à ce que l’Esprit veut dire à l’Eglise ».<br />
Je me demande si, au moins dans les assemblées plénières de chaque circonscription, qu&#8217;elle soit locale ou universelle, il ne serait pas possible de nommer un animateur spirituel pour organiser des temps de prière et d&#8217;écoute de la Parole, en marge des réunions. « C&#8217;est le témoignage de Jésus qui inspire la prophétie », dit l&#8217;Apocalypse (Ap 19, 10). L&#8217;esprit de prophétie se manifeste de préférence dans un contexte de prière communautaire.<br />
Nous en avons un merveilleux exemple lors de la première crise que l&#8217;Église a dû affronter dans sa mission de proclamation de l&#8217;Évangile. Pierre et Jean sont arrêtés et mis en prison pour avoir « enseigné le peuple et annoncé, en la personne de Jésus, la résurrection d&#8217;entre les morts ». Ils sont libérés par le Sanhédrin avec « l&#8217;interdiction formelle de parler ou d&#8217;enseigner au nom de Jésus ». Les apôtres sont confrontés à une situation qui se répétera de nombreuses fois au cours de l&#8217;Histoire : se taire, en ne remplissant pas le mandat de Jésus, ou parler, avec le risque d&#8217;une intervention brutale des autorités qui met fin à tout.<br />
Que font les apôtres ? Ils rejoignent la communauté. Qui prie. L&#8217;un d&#8217;entre eux proclame le verset du psaume : « Les rois de la terre se dressent, les grands se liguent entre eux contre le Seigneur et son messie » (Ps 2, 2). Un autre l&#8217;applique à ce qui s&#8217;est passé lors de l&#8217;alliance entre Hérode et Ponce Pilate au sujet de Jésus. « Quand ils eurent fini de prier, le lieu où ils étaient réunis se mit à trembler, ils furent tous remplis du Saint-Esprit et ils disaient la parole de Dieu avec assurance (parresia) ». (cf. Ac 4, 1-31) Paul montre que cette pratique n&#8217;est pas restée isolée dans l&#8217;Église : « Alors, frères, quand vous vous réunissez, et que chacun apporte un cantique, ou un enseignement, ou une révélation, ou une intervention en langues, ou une interprétation, il faut que tout serve à construire l&#8217;Église. » (1 Co 14, 26)<br />
L&#8217;idéal pour toute résolution synodale serait de pouvoir l&#8217;annoncer &#8211; du moins idéalement &#8211; à l&#8217;Église dans les termes même de son premier concile : « L&#8217;Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… » (Ac 15, 28) L&#8217;Esprit Saint est le seul à ouvrir de nouvelles voies, sans jamais contredire les anciennes. Il ne fait pas des choses nouvelles mais il renouvelle les choses ! C&#8217;est-à-dire qu&#8217;il ne crée pas de nouvelles doctrines et de nouvelles institutions, mais qu’il renouvelle et vivifie celles instituées par Jésus. Sans lui, nous serons toujours à la traîne dans l&#8217;Histoire. « L’Esprit Saint », disait le Saint-Père dans l&#8217;homélie mentionnée ci-dessus, « souffle toujours de façon surprenante, pour suggérer des parcours et des langages nouveaux. » Il est – et c’est moi qui ajoute ici &#8211; le maître de cet aggiornamento que saint Jean XXIII avait fixé comme objectif au Concile. Le Concile devait réaliser une nouvelle Pentecôte et la nouvelle Pentecôte doit maintenant réaliser le Concile !<br />
L&#8217;Eglise latine possède un trésor à cet effet : l&#8217;hymne Veni Creator Spiritus.  Depuis qu’il a été composé au IXème siècle, il n’a cessé de résonner dans toute la chrétienté, comme une épiclèse prolongée sur toute la création et sur l&#8217;Église. Dès les premières années du deuxième millénaire, chaque nouvelle année, chaque siècle, chaque conclave, chaque concile œcuménique, chaque synode, chaque ordination sacerdotale ou épiscopale, chaque rencontre importante dans la vie de l&#8217;Église s&#8217;est ouverte avec le chant de cet hymne. Il est chargé de toute la foi, la dévotion et le désir ardent de l&#8217;Esprit des générations qui l&#8217;ont chanté avant nous. Et maintenant, quand il est chanté, même par le plus modeste chœur des fidèles, Dieu l&#8217;entend ainsi, avec cette immense « orchestration » qu&#8217;est la communion des saints.<br />
Je vous demande la charité, Vénérables Pères, frères et sœurs, de vous lever et de le chanter avec moi pour invoquer une nouvelle effusion de l&#8217;Esprit sur nous et sur toute l&#8217;Eglise&#8230;<br />
______________________________________________<br />
Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.In Enchiridion Fontium Historiae Ecclesiasteicae Antiquae, Herder 1965, pp.92-94.<br />
  2.Cf. LG, 9.<br />
  3.. H.U. von Balthasar, « Casta Meretrix » (1948), in id., Sponsa Verbi (1961), Johannes, Freiburg, 1971.<br />
  4.Bonaventure, Itinéraire de l’esprit vers Dieu, Poche, 2001.<br />
  5.Cf. Luther, Sermon pour la Pentecôte, WA 12.<br />
  6.Raymond de Capoue, Legenda maior, 113.<br />
  7.Métropolite Ignatios de Lataquié, Rapport du Conseil Mondial des Églises, Uppsala, 1968.</p>
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		<title>« DIEU A ENVOYÉ SON FILS POUR QUE NOUS SOYONS ADOPTÉS COMME FILS »  -  Première Prédication d’Avent 2021</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Dec 2021 09:44:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>Lors du Carême dernier, j&#8217;avais cherché à mettre en évidence le danger de vivre &nbsp;&raquo; etsi Christus non daretur &laquo;&nbsp;, &nbsp;&raquo; comme si le Christ n&#8217;existait pas &laquo;&nbsp;.En poursuivant dans cette ligne, je voudrais, au cours de ces méditations d&#8217;Avent, attirer l&#8217;attention sur un autre danger semblable : celui de vivre &nbsp;&raquo; comme si l&#8217;Église n&#8217;était que ça &laquo;&nbsp;, c&#8217;est-à-dire des scandales, des controverses, des affrontements de personnalités, des ragots, ou tout au plus quelque titre de mérite dans le domaine social.En bref, une affaire d&#8217;hommes comme tout le reste au cours de l&#8217;Histoire.Mon propos est de mettre en lumière la splendeur intérieure de l&#8217;Église et de la vie chrétienne.Non pas pour fermer les yeux sur la réalité actuelle ni pour nous soustraire à nos responsabilités, mais pour les affronter dans une juste perspective et ne pas nous laisser écraser par elles.Nous ne pouvons pas demander aux journalistes et aux médias de tenir compte de la manière dont l&#8217;Église s&#8217;interprète (même s&#8217;il serait souhaitable qu&#8217;ils le fassent), mais le plus grave serait que nous, hommes d&#8217;Église et ministres de l&#8217;Évangile, nous finissions par perdre de vue le mystère qui habite l&#8217;Église et que nous nous résignions à jouer toujours dehors, à l&#8217;extérieur et sur la défensive.&nbsp;&raquo; Ce trésor, nous le portons comme dans des vases d&#8217;argile &laquo;&nbsp;, écrit l&#8217;Apôtre en parlant de l&#8217;annonce de l&#8217;Évangile (2 Co 4, 7).Il serait insensé de passer tout son temps à discuter du &nbsp;&raquo; vase d&#8217;argile &laquo;&nbsp;, en oubliant &nbsp;&raquo; le trésor &laquo;&nbsp;.L&#8217;Apôtre nous aide précisément à saisir le positif qu&#8217;il y a dans une telle situation.&nbsp;&raquo; Ainsi &laquo;&nbsp;, ajoute-t-il, &nbsp;&raquo; on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous &laquo;&nbsp;.(2 Co 4, 7)Il en va de l&#8217;Église comme des vitraux d&#8217;une cathédrale.(J&#8217;en ai fait l&#8217;expérience en visitant celle de Chartres).Si l&#8217;on regarde les vitraux de l&#8217;extérieur, de la voie publique, on ne voit que des morceaux de verre sombre maintenus par des bandes de plomb tout aussi sombres.Mais si l&#8217;on entre et que l&#8217;on regarde ces mêmes vitraux à contre-jour, quelle splendeur de couleurs, d&#8217;histoires et de sens devant ses yeux !Nous nous proposons donc de regarder l&#8217;Église de l&#8217;intérieur, au sens le plus fort du terme, à la lumière du mystère dont elle est porteuse.Pendant le Carême, nous avons été guidés par le dogme chalcédonien du Christ, vrai homme, vrai Dieu et une personne.Nous nous laisserons guider ici par l&#8217;un des textes liturgiques les plus typiques de l&#8217;Avent, à savoir Galates 4, 4-7.Voici ce qu&#8217;il dit :&nbsp;&raquo; Mais lorsqu&#8217;est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d&#8217;une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils.Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l&#8217;Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie &laquo;&nbsp;Abba !&nbsp;&raquo;, c&#8217;est-à-dire : Père !Ainsi tu n&#8217;es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier. &laquo;&nbsp;Dans sa brièveté, ce passage est une synthèse de tout le mystère chrétien.La Trinité y est présente : Dieu le Père, son Fils et le Saint-Esprit ; il y a l&#8217;Incarnation : &nbsp;&raquo; Dieu a envoyé son Fils &nbsp;&raquo; ; tout cela non pas dans l&#8217;abstrait et hors du temps, mais dans une histoire de salut : &nbsp;&raquo; dans la plénitude des temps &laquo;&nbsp;.Il y a aussi la présence discrète mais essentielle de Marie : &nbsp;&raquo; né d&#8217;une femme &laquo;&nbsp;.Il y a enfin le fruit de tout cela, des hommes et des femmes devenus enfants de Dieu et temple de l&#8217;Esprit Saint.<strong>Fils de Dieu !</strong>Dans cette première méditation, nous réfléchissons sur la première partie du texte : &nbsp;&raquo; Dieu a envoyé son Fils pour que nous soyons adoptés comme fils &laquo;&nbsp;.La paternité de Dieu est au cœur même de la prédication de Jésus.Dans l&#8217;Ancien Testament aussi, Dieu est considéré comme un père.La nouveauté est que désormais, Dieu est considéré non pas tant comme le &nbsp;&raquo; père de son peuple Israël &laquo;&nbsp;, dans un sens pour ainsi dire collectif, mais comme le père de tout être humain, qu&#8217;il soit juste ou pécheur, et donc dans un sens individuel et personnel.Il prend soin de chacun comme s&#8217;il était l&#8217;unique, il connaît les besoins et les pensées de chacun et va jusqu&#8217;à compter les cheveux sur sa tête.L&#8217;erreur commise par la théologie libérale à cheval sur les XIXème et XXème siècles (notamment par son plus illustre représentant, Adolf von Harnack) a été de faire de cette paternité l&#8217;essence de l&#8217;Évangile, en faisant abstraction de la divinité du Christ et du mystère pascal.Une autre erreur (initiée avec l&#8217;hérésie de Marcion au IIème siècle et jamais complètement surmontée) consiste à voir dans le Dieu de l&#8217;Ancien Testament un Dieu juste, saint, puissant et tonitruant, et dans le Dieu de Jésus-Christ un Dieu papa tendre, affable et miséricordieux.Non, la nouveauté du Christ ne consiste pas en cela.Elle consiste plutôt dans le fait que Dieu, restant celui qu&#8217;il était dans l&#8217;Ancien Testament, c&#8217;est-à-dire trois fois saint, juste et tout-puissant, nous est maintenant donné comme papa !C&#8217;est là l&#8217;image fixée par Jésus au début du Notre Père et qui contient en germe tout le reste : &nbsp;&raquo; Notre Père qui es aux cieux &nbsp;&raquo; : &nbsp;&raquo; qui es aux cieux &laquo;&nbsp;, c&#8217;est-à-dire toi qui es très haut, transcendant, aussi éloigné de nous que le ciel de la terre ; mais &nbsp;&raquo; notre père &laquo;&nbsp;, ou comme dans l&#8217;original &nbsp;&raquo; Abba !&nbsp;&raquo;, quelque chose de semblable à notre papa, mon père.C&#8217;est aussi l&#8217;image de Dieu que l&#8217;Église a placée au début de son credo.&nbsp;&raquo; Je crois en Dieu, le Père tout-puissant &nbsp;&raquo; : père, mais tout-puissant ; tout-puissant, mais père.C&#8217;est d&#8217;ailleurs ce dont tout enfant a besoin, d&#8217;avoir un père qui se penche sur lui, qui est tendre, avec qui il peut jouer, mais qui est en même temps fort et sûr pour le protéger, lui insuffler courage et liberté.Dans la prédication de Jésus, on commence à entrevoir la véritable nouveauté qui va tout changer.Dieu n&#8217;est pas seulement père au sens métaphorique et moral, dans la mesure où il a créé son peuple et en prend soin.Il est aussi &#8211; et avant tout &#8211; vrai père d&#8217;un vrai fils qu&#8217;il a engendré &nbsp;&raquo; dès avant l&#8217;aube &laquo;&nbsp;, c&#8217;est-à-dire avant le début du temps, et ce sera grâce à ce Fils unique que les hommes pourront eux aussi devenir enfants de Dieu au sens réel et pas seulement métaphorique.C&#8217;est la nouveauté qui transparaît dans la manière dont Jésus  s&#8217;adresse habituellement au Père en l&#8217;appelant Abbà, et aussi dans ses paroles : &nbsp;&raquo; Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.&nbsp;&raquo; (Mt 11, 27)Il faut cependant remarquer que dans la prédication du Jésus terrestre n&#8217;apparaît pas encore toute la nouveauté apportée par lui concernant la paternité de Dieu envers les hommes.Le domaine d&#8217;application du titre &nbsp;&raquo; Père &nbsp;&raquo; reste le domaine moral, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;il sert à définir la manière dont Dieu agit envers l&#8217;humanité et le sentiment que les hommes doivent avoir envers Dieu.La relation est de type existentiel, pas encore ontologique et essentielle.C&#8217;est pour cela qu&#8217;il fallait le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection.Paul reflète cette étape postpascale de la foi.Grâce à la rédemption opérée par le Christ et qui nous est appliquée dans le baptême, nous ne sommes plus enfants de Dieu au sens moral seulement, mais aussi au sens réel, ontologique.Nous sommes devenus &nbsp;&raquo; fils dans le Fils &nbsp;&raquo; ; le Christ est devenu &nbsp;&raquo; le premier-né d&#8217;une multitude de frères &laquo;&nbsp;.(Rm 8, 29)Pour exprimer tout cela, l&#8217;Apôtre emploie l&#8217;idée de l&#8217;adoption : &nbsp;&raquo; &#8230; pour que nous soyons adoptés comme fils &laquo;&nbsp;, &nbsp;&raquo; Il nous a prédestinés à être des fils adoptifs &nbsp;&raquo; (Ep 1, 5).Ce n&#8217;est qu&#8217;une analogie et, comme toute analogie, elle est insuffisante pour exprimer la plénitude du mystère.L&#8217;adoption humaine est en soi un fait juridique.Le fils adopté prend le nom de famille, la citoyenneté, la résidence de celui qui l&#8217;adopte, mais ne partage ni son sang, ni l&#8217;ADN du père ; il n&#8217;y a eu ni conception, ni douleurs, ni accouchement.Ce n&#8217;est pas comme ça pour nous.Dieu nous transmet, non seulement le nom de fils, mais aussi sa vie intime, son Esprit qui est, pour ainsi dire, son ADN.Par le baptême, la vie même de Dieu coule en nous.Sur ce point, Jean est plus audacieux que Paul.Il ne parle pas d&#8217;adoption, mais de vrai et propre engendrement, de naissance de Dieu.Ceux qui ont cru au Christ &nbsp;&raquo; sont nés de Dieu &nbsp;&raquo; (Jn 1, 13) ; dans le baptême se réalise une naissance &nbsp;&raquo; de l&#8217;Esprit &laquo;&nbsp;, on &nbsp;&raquo; renaît d&#8217;en haut &nbsp;&raquo; (cf.Jn 3, 5-6).<strong>De la foi à l&#8217;admiration</strong>Voilà jusqu&#8217;ici les vérités de notre foi.Mais ce n&#8217;est pas sur elles que je voudrais m&#8217;attarder.Ce sont des choses que nous connaissons et que nous pouvons lire dans n&#8217;importe quel manuel de théologie biblique, dans le Catéchisme de l&#8217;Église catholique et dans des livres de spiritualité&#8230; Que visons-nous donc de différent avec cette réflexion ?Pour le découvrir, je pars d&#8217;une phrase de notre Saint-Père dans sa catéchèse sur la Lettre aux Galates lors de l&#8217;audience générale du 8 septembre dernier.Après avoir cité notre texte sur l&#8217;adoption comme fils, il ajoutait : &nbsp;&raquo; Nous, chrétiens, considérons souvent comme évidente cette réalité d&#8217;être fils de Dieu.Il est bon au contraire de se souvenir toujours avec reconnaissance du moment où nous le sommes devenus, celui de notre baptême, pour vivre avec une plus grande conscience le grand don reçu. &laquo;&nbsp;Voilà le danger mortel que nous courons, qui est de considérer comme acquises les choses les plus sublimes de notre foi, y compris celle d&#8217;être rien de moins que fils de Dieu, fils du créateur de l&#8217;univers, fils du tout-puissant, fils de l&#8217;éternel, fils du donateur de vie.Dans sa lettre sur l&#8217;Eucharistie, écrite peu avant sa mort, saint Jean-Paul II parlait de &nbsp;&raquo; l&#8217;admiration eucharistique &nbsp;&raquo; que les chrétiens doivent redécouvrir .Nous devons dire la même chose pour la filiation divine, il nous faut passer de la foi à l&#8217;admiration.J&#8217;ose dire : de la foi à l&#8217;incrédulité !Une incrédulité toute spéciale, celle de celui qui croit, sans pouvoir admettre ce en quoi il croit, tant cela lui paraît énorme et impensable.En effet, être enfant de Dieu comporte une conséquence que l&#8217;on ose à peine formuler, tant elle donne le vertige.Grâce à elle, le fossé ontologique séparant Dieu de l&#8217;homme est moindre que le fossé ontologique séparant l&#8217;homme du reste de la création !Oui, parce que par la grâce, nous devenons &nbsp;&raquo; participants de la nature divine &nbsp;&raquo; (2 P 1, 4).Un exemple, qui parlera mieux que divers arguments, pour comprendre ce que signifie ne pas tenir pour acquis le fait d&#8217;être fils de Dieu.Après sa conversion, sainte Marguerite de Cortone traverse une période de terrible désolation.Dieu semble être en colère contre elle et lui fait parfois remonter à la mémoire, un par un, tous les péchés qu&#8217;elle a commis jusque dans les moindres détails, au point qu&#8217;elle n&#8217;a qu&#8217;une envie, disparaître de la surface de la terre.Un jour, après la communion, une voix s&#8217;élève soudain en elle : &nbsp;&raquo; Ma fille !&nbsp;&raquo; Elle, qui a résisté à la vue de tous ses péchés, ne peut résister à la douceur de cette voix ; elle tombe en extase, et pendant cette extase les témoins présents l&#8217;entendent répéter, bouleversée d&#8217;admiration :&nbsp;&raquo; Je suis sa fille, il l&#8217;a dit.Ô douceur infinie de mon Dieu !Ô parole si longtemps désirée et sollicitée avec toute la ferveur de mon cœur !Ô parole dont l&#8217;audition est de toute suavité et le souvenir de toute joie !La douceur surpasse toute douceur !Un océan de joie !Ma fille !Mon Dieu me l&#8217;a dit !Ma fille !  &laquo;&nbsp;Bien avant sainte Marguerite, l&#8217;apôtre Jean avait fait l&#8217;expérience de ce même coup de foudre : &nbsp;&raquo; Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu &#8211; et nous le sommes.&nbsp;&raquo; (1 Jn 3, 1) Voilà une phrase à lire clairement avec un point d&#8217;exclamation.<strong>Délier son baptême</strong>Pourquoi est-il si important de passer de la foi à l&#8217;admiration, du contenu de la foi chrétienne (fides quae) à l&#8217;acte de foi (fides qua) ?Ne suffit-il pas de croire, et c&#8217;est bon ?Non, et pour une raison très simple : parce que c&#8217;est cela &#8211; et rien que cela – qui change vraiment la vie !Essayons de voir quel est le chemin qui mène à ce nouveau niveau de foi.Le Saint-Père, nous venons de l&#8217;entendre, nous invite à revenir à notre baptême.Pour comprendre comment un sacrement reçu il y a si longtemps, souvent au début de la vie, peut soudainement revenir à la vie et libérer l&#8217;énergie spirituelle, nous devons garder à l&#8217;esprit certains éléments de la théologie sacramentelle.La théologie catholique connaît l&#8217;idée de sacrement valide et licite, mais &nbsp;&raquo; lié &laquo;&nbsp;.Le baptême est souvent précisément un sacrement lié.On dit d&#8217;un sacrement qu&#8217;il est &nbsp;&raquo; lié &nbsp;&raquo; si son fruit reste ligoté, inutilisé, faute de certaines conditions qui en empêchent l&#8217;efficacité.On en a un exemple extrême dans le cas du sacrement du mariage ou des ordres sacrés reçus en état de péché mortel.Dans ces conditions, ces sacrements ne peuvent conférer aucune grâce aux personnes.Cependant, une fois l&#8217;obstacle du péché levé par une bonne confession, on parle d&#8217;une reviviscence du sacrement (reviviscit) grâce au don de Dieu fidèle et irrévocable, sans qu&#8217;il soit nécessaire de répéter le rite sacramentel .Le cas du mariage ou de l&#8217;ordre sacré est, disais-je, un cas extrême, mais d&#8217;autres cas sont possibles dans lesquels le sacrement, sans être complètement lié, n&#8217;est pas non plus complètement dissous, c&#8217;est-à-dire libre d&#8217;exercer ses effets.Dans le cas du baptême, qu&#8217;est-ce qui fait que le fruit du sacrement reste lié ?Les sacrements ne sont pas des rites magiques qui agissent machinalement, à l&#8217;insu de l&#8217;homme, ou sans sa collaboration.Leur efficacité est le fruit d&#8217;une synergie, ou collaboration, entre la toute-puissance divine (concrètement, la grâce du Christ ou le Saint-Esprit) et la liberté humaine.Tout ce qui, dans le sacrement, dépend de la grâce et de la volonté du Christ est désigné comme &nbsp;&raquo; l&#8217;œuvre accomplie &nbsp;&raquo; (opus operatum), c&#8217;est-à-dire l&#8217;œuvre déjà réalisée, fruit objectif et indéfectible du sacrement, lorsqu&#8217;il est administré de manière valide ; tout ce qui, par contre, dépend de la liberté et des dispositions du sujet est désigné comme &nbsp;&raquo; l&#8217;œuvre à accomplir &nbsp;&raquo; (opus operantis), c&#8217;est-à-dire l&#8217;œuvre à réaliser, la contribution de l&#8217;homme.La part de Dieu ou la grâce du baptême est multiple et très riche : filiation divine, rémission des péchés, inhabitation de l&#8217;Esprit Saint, vertus théologales de foi, espérance et charité infusées en germe dans l&#8217;âme.La contribution de l&#8217;homme consiste essentiellement dans la foi !&nbsp;&raquo; Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé &laquo;&nbsp;.(Mc 16, 16) Il existe un synchronisme parfait entre grâce et liberté ; c&#8217;est comme lorsque les deux pôles, positif et négatif, se touchent et libèrent ainsi la lumière.Dans le baptême reçu enfant (mais aussi dans le baptême reçu adulte, s&#8217;il n&#8217;a pas été accompagné d&#8217;une conviction intime et d&#8217;une participation), ce synchronisme vient à manquer.Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;abandonner la pratique du baptême des enfants.L&#8217;Église l&#8217;a toujours pratiquée et défendue avec raison, considérant le baptême comme un don de Dieu, avant même d&#8217;être le fruit d&#8217;une décision humaine.Il s&#8217;agit plutôt de prendre acte de ce que cette pratique implique dans la nouvelle situation historique que nous vivons.Autrefois, lorsque tout l&#8217;environnement était chrétien et imprégné de foi, cette foi pouvait s&#8217;épanouir, même si c&#8217;était progressif.L&#8217;acte de foi libre et personnel était &nbsp;&raquo; supplanté par l&#8217;Église &nbsp;&raquo; et exprimé, comme par personne interposée, par les parents et les parrain et marraine.Ce n&#8217;est plus le cas aujourd&#8217;hui.L&#8217;environnement dans lequel l&#8217;enfant grandit n&#8217;est pas de nature à l&#8217;aider à faire grandir la foi en lui ; ce n&#8217;est souvent pas le cas dans la famille, ce l&#8217;est encore moins souvent à l&#8217;école, et encore moins dans la société et la culture.Voilà pourquoi j&#8217;ai parlé du baptême comme d&#8217;un sacrement &nbsp;&raquo; lié &laquo;&nbsp;.C&#8217;est comme un colis-cadeau très riche, resté scellé, comme certains cadeaux de Noël oubliés quelque part, avant même d&#8217;avoir été ouverts.Celui qui le possède a les &nbsp;&raquo; titres &nbsp;&raquo; pour accomplir tous les actes nécessaires à la vie chrétienne et aussi pour en tirer un certain fruit, bien que partiel, mais il ne possède pas la plénitude de la réalité.Dans le langage de saint Augustin, il possède le sacrement (sacramentum), mais pas &#8211; du moins pleinement &#8211; la réalité de celui-ci (la res sacramenti).Si nous sommes ici à méditer sur cela, cela signifie que nous avons cru, qu&#8217;en nous la foi s&#8217;est ajoutée au sacrement.Que nous manque-t-il donc encore ?Il nous manque la foi-admiration, cet écarquillement des yeux et ce &nbsp;&raquo; Oh !&nbsp;&raquo; d&#8217;émerveillement à l&#8217;ouverture du cadeau qui est la récompense la plus appréciée de celui qui a fait le cadeau.Le baptême &#8211; disaient les Pères grecs &#8211; est une &nbsp;&raquo; illumination &nbsp;&raquo; (photismos).Cette illumination s&#8217;est-elle déjà produite en nous ?Posons-nous la question : est-il possible &#8211; ou plutôt, est-il permis &#8211; d&#8217;aspirer à ce niveau différent de foi dans lequel non seulement on croit, mais on expérimente et on &nbsp;&raquo; savoure &nbsp;&raquo; la vérité crue ?La spiritualité chrétienne s&#8217;est souvent accompagnée d&#8217;une réserve, voire (comme dans le cas des Réformateurs) d&#8217;un rejet de la dimension expérientielle et mystique de la vie chrétienne, considérée comme quelque chose d&#8217;inférieur et de contraire à la foi pure.Cependant, malgré les abus qui se sont produits, dans la tradition chrétienne, le courant sapientiel qui place le sommet de la foi dans le fait de &nbsp;&raquo; savourer &nbsp;&raquo; la vérité des choses crues, dans le &nbsp;&raquo; goût &nbsp;&raquo; de la vérité, y compris le goût amer de la vérité de la croix, ne s&#8217;est jamais estompé.Dans le langage biblique, le terme connaître ne signifie pas avoir une idée d&#8217;une chose qui reste extérieure et séparée de moi ; il signifie entrer en relation avec elle, en faire l&#8217;expérience.(On parle même de connaître sa femme, ou de connaître la perte de ses enfants !).Jean l&#8217;évangéliste s&#8217;exclame : &nbsp;&raquo; Nous avons reconnu l&#8217;amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru &nbsp;&raquo; (1 Jn 4, 16) et encore : &nbsp;&raquo; Nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu &nbsp;&raquo; (Jn 6, 69).Pourquoi &nbsp;&raquo; reconnu et cru &nbsp;&raquo; ?Qu&#8217;est-ce que &nbsp;&raquo; reconnu &nbsp;&raquo; ajoute à &nbsp;&raquo; cru &nbsp;&raquo; ?Il ajoute cette certitude intérieure par laquelle la vérité s&#8217;impose à l&#8217;esprit et l&#8217;on est obligé de s&#8217;exclamer en soi-même : &nbsp;&raquo; Oui, c&#8217;est vrai, il n&#8217;y a pas de doute, c&#8217;est vraiment ainsi !&nbsp;&raquo;. La vérité crue devient une réalité vécue.&nbsp;&raquo; Fides non terminatur ad enuntiabile sed ad rem &laquo;&nbsp;, écrivait saint Thomas d&#8217;Aquin, c&#8217;est-à-dire &nbsp;&raquo; La foi ne s&#8217;achève pas dans les propositions, mais dans les réalités  &nbsp;&raquo; (qu&#8217;elles expriment).On ne cesse jamais de découvrir les conséquences pratiques qui dérivent de ce principe.<strong>Le rôle de la parole de Dieu</strong>Comment rendre possible ce saut de qualité de la foi à l&#8217;admiration de se savoir fils de Dieu ?La première réponse est : la parole de Dieu !(Il existe un deuxième moyen tout aussi essentiel &#8211; l&#8217;Esprit Saint &#8211; mais nous le laissons pour la prochaine méditation).Saint Grégoire le Grand compare la Parole de Dieu au silex, c&#8217;est-à-dire à la pierre qui servait autrefois à produire des étincelles et à allumer le feu.Il faut, dit-il, faire avec la Parole de Dieu ce que l&#8217;on fait avec le silex : la frapper à plusieurs reprises jusqu&#8217;à ce qu&#8217;une étincelle se produise .La ruminer, se la répéter, même à voix haute.Dans un temps de prière ou d&#8217;adoration, essayons de répéter en nous, sans nous lasser et avec un vif désir : &nbsp;&raquo; Fils de Dieu !Je suis fils, je suis fille de Dieu.Dieu est mon père !&nbsp;&raquo;  Ou simplement de dire : &nbsp;&raquo; Notre Père qui es aux cieux &laquo;&nbsp;, en le répétant longtemps, sans aller plus loin.Il est ici plus nécessaire que jamais de se rappeler les paroles de Jésus : &nbsp;&raquo; Frappez, on vous ouvrira &nbsp;&raquo; (Mt 7, 7).Tôt ou tard, lorsque vous vous y attendrez peut-être le moins, cela se produira : la réalité des mots, même si ce n&#8217;est que pour un instant, explosera en vous et cela vous suffira pour le reste de votre vie.Mais même si rien de marquant ne se produit, sachez que vous avez obtenu l&#8217;essentiel ; le reste vous sera donné au ciel : &nbsp;&raquo; Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n&#8217;a pas encore été manifesté.Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu&#8217;il est &nbsp;&raquo; (1 Jn 3, 2).<strong>Tous frères !</strong>Un résultat immédiat de tout cela est que l&#8217;on prend conscience de sa propre dignité.&nbsp;&raquo; Ô chrétien, prend conscience de ta dignité &laquo;&nbsp;, nous exhorte saint Léon le Grand au cours de la nuit de Noël.&nbsp;&raquo; Puisque tu participes maintenant à la nature divine, ne dégénère pas en revenant à la déchéance de ta vie passée  &laquo;&nbsp;.On raconte que la fille d&#8217;un roi de France, orgueilleuse et acariâtre, réprimandait sans cesse une de ses servantes ; un jour elle lui lança en criant : &nbsp;&raquo; Ne sais-tu pas que je suis la fille de ton roi ?&nbsp;&raquo; Ce à quoi la servante répondit : &nbsp;&raquo; Et toi, ne sais-tu pas que je suis la fille de ton Dieu ? &laquo;&nbsp;Un autre résultat, encore plus important, est l&#8217;on prend conscience de la dignité des autres, qui sont aussi fils et filles de Dieu.Pour nous chrétiens, la fraternité humaine a sa raison ultime dans le fait que Dieu est père de tous, que nous sommes tous fils et filles de Dieu, et donc frères et sœurs entre nous.Il ne peut y avoir de lien plus fort que celui-ci et, pour nous chrétiens, de raison plus urgente de promouvoir la fraternité universelle.Saint Cyprien disait : &nbsp;&raquo; Celui qui n&#8217;a pas l&#8217;Église comme mère ne peut pas avoir Dieu comme Père  &laquo;&nbsp;.Nous devons ajouter : &nbsp;&raquo; Celui qui n&#8217;a pas son prochain comme frère ne peut avoir Dieu comme père &laquo;&nbsp;.Il y a une chose, par conséquent, que nous allons essayer de ne plus faire.Nous ne dirons pas, même tacitement, à Dieu le Père : &nbsp;&raquo; Choisis : c&#8217;est moi ou mon adversaire ; déclare de quel côté tu es !&nbsp;&raquo; On ne peut imposer à un père cette alternative cruelle de choisir entre deux fils, simplement parce qu&#8217;ils sont en conflit l&#8217;un avec l&#8217;autre.Nous ne tenterons donc pas Dieu en lui demandant d&#8217;épouser notre cause contre notre frère.Lorsque nous serons en désaccord avec un frère, avant même d&#8217;affirmer et d&#8217;argumenter notre point de vue (qui est légitime et parfois juste), nous dirons à Dieu : &nbsp;&raquo; Père, sauve mon frère, sauve-nous tous les deux ; je ne veux pas avoir raison et lui tort.Je souhaite que lui aussi soit dans la vérité, ou du moins de bonne foi &laquo;&nbsp;.Cette miséricorde les uns envers les autres est indispensable pour vivre la vie de l&#8217;Esprit et la vie communautaire sous toutes ses formes.Elle est indispensable pour la famille et pour toute communauté humaine et religieuse, y compris la Curie romaine.&nbsp;&raquo; Nous sommes &laquo;&nbsp;, dit saint Augustin, &nbsp;&raquo; des vases d&#8217;argile : nous nous blessons les uns les autres rien qu&#8217;en nous touchant  &laquo;&nbsp;.Nous avons rappelé plus haut les exclamations de sainte Marguerite de Cortone lorsqu&#8217;elle se sentait intérieurement appelée par Dieu &nbsp;&raquo; ma fille &nbsp;&raquo; : &nbsp;&raquo; Je suis sa fille, il l&#8217;a dit&#8230; Océan de joie !Ma fille !Mon Dieu me l&#8217;a dit !Ma fille !&nbsp;&raquo; Puissions-nous un jour faire cette même expérience, en entendant cette même voix de Dieu, qui, cette fois, ne résonne pas dans notre esprit (qui peut se tromper !), mais qui est écrite, noir sur blanc, sur la page de la Bible que nous méditons : &nbsp;&raquo; Tu n&#8217;es plus esclave, mais fils.Et puisque fils, héritier aussi ! &laquo;&nbsp;L&#8217;Esprit Saint, nous le verrons la prochaine fois si Dieu le veut, est prêt à nous aider dans cette entreprise.___________________________________Traduction Française de Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes.1.Saint Jean Paul II, Ecclesia de Eucharistia, 6.2.Giunta Bevegnati, Légende de la vie et des miracles de la Bienheureuse Marguerite de Cortone, Nabu Press, 2018.3.Cf. A. Michel, Reviviscence des sacrements, in DTC, XIII,2, Paris 1937, coll. 2618-2628.4.Saint Thomas d&#8217;Aquin, Somme théologique, II-II, 1, 2, ad 2.5.Grégoire le Grand, Homélies sur Ezéchiel, I, 2, 1.6.Léon le Grand, Sermon pour Noël, 3.7.Cyprien, De unitate Ecclesiae, 6.8.Augustin, Discours, 69 (PL 38, 440).</p>
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		<title>« IL A HABITÉ PARMI NOUS »  - Troisième prédication d’Avent 2020</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Dec 2020 12:26:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
		<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>«Parmi vous, il y en a un que vous ne connaissez pas! » C&#8217;est le cri amère de Jean-Baptiste entendu dans l&#8217;Évangile du troisième dimanche de l&#8217;Avent que nous aimerions recueillir lors de cette dernière rencontre avant Noël.<br />
Dans son mémorable message Urbi et orbi du 27 mars dernier sur la place Saint-Pierre, après avoir lu l&#8217;évangile de la tempête apaisée, le Saint-Père s&#8217;est demandé en quoi consistait le « peu de foi » que Jésus reprochait aux disciples. Il a ainsi expliqué :<br />
« Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent : &laquo;&nbsp;Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? &laquo;&nbsp;. &laquo;&nbsp;Cela ne te fait rien&nbsp;&raquo; : ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire : &laquo;&nbsp;Tu ne te soucies pas de moi ?&nbsp;&raquo;. C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que quiconque, se soucie de nous. »<br />
On peut aussi voir une autre nuance dans le reproche de Jésus. Ils n&#8217;avaient pas compris qui était celui qui était avec eux sur le bateau ; ils n&#8217;avaient pas compris que, avec lui sur le bateau, ils ne risquaient pas de couler, car Dieu ne peut pas périr. Nous, disciples d&#8217;aujourd&#8217;hui, ferions la même erreur que les Apôtres et mériterions le même reproche que Jésus si, dans la violente tempête qui s’est abattue sur le monde avec la pandémie, nous oubliions que nous ne sommes pas seuls dans le bateau et à la merci des vagues.<br />
La fête de Noël nous permet d&#8217;élargir l&#8217;horizon : de la mer de Galilée au monde entier, des Apôtres à nous : « Et le Verbe s&#8217;est fait chair, il a habité parmi nous  ». Le verbe grec à l&#8217;aoriste , eskenosen (littéralement, « il a planté sa tente ») exprime l&#8217;idée d&#8217;une action accomplie et irréversible.  Le Fils de Dieu est descendu sur cette terre et Dieu ne peut pas périr. Le chrétien peut proclamer à plus forte raison que le psalmiste :<br />
Dieu est pour nous refuge et force,<br />
Secours dans la détresse, toujours offert.<br />
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,<br />
Si les montagnes s&#8217;effondrent au creux de la mer [...].<br />
Il est avec nous, le Seigneur de l&#8217;univers ; citadelle pour nous . </p>
<p>« Dieu est avec nous », c&#8217;est-à-dire du côté de l&#8217;homme, son ami et allié contre les forces du mal. Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l&#8217;incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s&#8217;y rattachent.  Dieu est venu habiter parmi nous ! Il voulait faire de cet événement son nom propre : Emmanuel, Dieu-avec-nous. Ce qu&#8217;Isaïe avait prophétisé : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu&#8217;elle appellera Emmanuel  » est devenu un fait accompli.<br />
Il faut, disais-je, remonter plus haut que toutes les controverses christologiques du Vème siècle &#8211; avant Éphèse et Chalcédoine &#8211; pour retrouver le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation : « Le Verbe s&#8217;est fait chair ».  Il est utile de réécouter la réaction d&#8217;un païen instruit du IIème siècle, qui a pris conscience de cette affirmation des chrétiens. « Fils de Dieu &#8211; s&#8217;exclamait avec horreur le philosophe Celse &#8211; un homme qui a vécu il y a quelques années ? » « L’Eternel Logos un &laquo;&nbsp;d&#8217;hier ou d&#8217;avant-hier&nbsp;&raquo; ? Un homme « né dans un village de Judée, d&#8217;une pauvre fileuse  » ? Il ne faut pas s’en étonner : la parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, « la seule chose neuve sous le sol », comme la définit St. Jean le Damascene.<br />
Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n&#8217;était pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l&#8217;Incarnation. A l&#8217;origine de ce rejet, il y avait le dogme de Platon selon lequel « la nature divine n&#8217;entre jamais en communication directe avec l&#8217;homme  ». Saint Augustin a découvert, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l&#8217;Incarnation, à savoir le manque d&#8217;humilité. « Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ  ».<br />
Son expérience nous aide à comprendre la racine ultime de l&#8217;athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter. A partir de Hermann Samuel Reimarus au XVIIIème siècle, il y a eu toute une attaque contre la vérité historique de l&#8217;Evangile et la divinité du Christ. Jésus a dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi  ». Une fois que ce chemin unique vers Dieu a été déclaré infranchissable, il a été facile de passer d&#8217;abord au déisme, puis à l&#8217;athéisme.<br />
L&#8217;expérience d&#8217;Augustin – disais-je &#8211; indique aussi la voie à suivre pour surmonter l&#8217;obstacle, abandonner l&#8217;orgueil et accepter l&#8217;humilité de Dieu. « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l&#8217;as révélé aux tout-petits  » ; toute l&#8217;histoire de l&#8217;incrédulité humaine s&#8217;explique par ces paroles du Christ. L&#8217;humilité fournit la clé pour comprendre l&#8217;Incarnation. Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer ; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l&#8217;écart et s&#8217;effacer.  Dieu a cette force infinie de se cacher : « Mais il s&#8217;est anéanti, prenant la condition de serviteur, […] il s&#8217;est abaissé, devenant obéissant jusqu&#8217;à la mort, et la mort de la croix . »<br />
Dieu est amour, c&#8217;est pour cela qu’il est humilité ! L&#8217;amour crée une dépendance à l&#8217;égard de l&#8217;être aimé, une dépendance qui n&#8217;humilie pas, mais qui rend heureux. Les deux expressions « Dieu est amour » et « Dieu est humilité » sont comme les deux faces d&#8217;une même pièce. Mais que signifie le terme humilité lorsqu&#8217;on l’applique à Dieu et dans quel sens Jésus peut-il dire : « Devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur  » ? L&#8217;explication est que l&#8217;humilité essentielle ne consiste pas à être petit (on peut être petit en fait sans être humble) ; elle ne consiste pas à se considérer petit (cela peut dépendre d&#8217;une mauvaise idée de soi) ; elle ne consiste pas à se proclamer petit (on peut le dire sans le croire) ; elle consiste à se faire petit et à se faire petit et s’abaisser par amour, pour élever les autres. En ce sens, de vrai humble il n&#8217;y a que Dieu. En effet,<br />
Qui est comme Yahvé notre Dieu, lui qui s&#8217;élève pour siéger<br />
et s&#8217;abaisse pour voir cieux et terre?<br />
De la poussière il relève le faible, du fumier il retire le pauvre  </p>
<p>François d&#8217;Assise l&#8217;avait bien compris qui, sans avoir fait de grandes études, dans ses « Louanges du Dieu Très-Haut » adressées à Dieu, dit à un certain moment : « Tu es humilité ! » et dans sa Lettre à tout l&#8217;Ordre s&#8217;exclame : « Regardez, mes frères, l&#8217;humilité de Dieu ». « Chaque jour, écrit-il dans une de ses Admonitions, il s&#8217;humilie, comme lorsqu&#8217;il descend du siège royal dans le sein de la Vierge ».<br />
Noël est la fête de l&#8217;humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem. </p>
<p><strong>« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » </strong> </p>
<p>Mais revenons au cœur du mystère : « Et le Verbe s&#8217;est fait chair, il a habité parmi nous ». Dieu est avec nous pour toujours, irrévocablement. C&#8217;est, désormais, l&#8217;objet central de la prophétie chrétienne. Zacharie salue le Précurseur en l&#8217;appelant « prophète du Très-Haut  » et Jésus dit de lui qu&#8217;il est « plus qu&#8217;un prophète  ». Mais dans quel sens Jean-Baptiste est-il un prophète ? Où est la prophétie dans son cas ? Les prophètes bibliques ont annoncé un salut à venir ; Jean-Baptiste n&#8217;annonce pas un salut à venir ; au contraire, il indique celui qui est présent là devant lui. Les anciens prophètes aidaient le peuple à franchir la barrière du temps ; Jean-Baptiste aide le peuple à franchir la barrière, encore plus épaisse, des apparences contraires. Le Messie tant attendu &#8211; attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes &#8211; serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d&#8217;origine ?<br />
Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu&#8217;il s’annonce dans un avenir indéfini : « en ces jours-là », « dans les derniers temps », dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s&#8217;ouvrant pour faire fleurir le Sauveur . C&#8217;est plus difficile quand on doit dire : « Le voilà ! C&#8217;est lui ! » L&#8217;homme est tenté de dire tout de suite : tout est là ? « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon  ? » ; « nous savons d&#8217;où il est  ».<br />
C&#8217;était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme « plus qu&#8217;un prophète ». C&#8217;est l&#8217;homme qui montre du doigt une personne et prononce un « Ecce, le voici ! » péremptoire. « Voici l&#8217;Agneau de Dieu  ! » Quel frisson a dû parcourir le corps de ceux qui ont reçu cette révélation les premiers. Une puissante action du Saint-Esprit accompagnait les paroles du Précurseur et en révélait la vérité aux cœurs bien disposés. Passé et avenir, attentes et accomplissement se touchaient. L&#8217;arc de l&#8217;histoire du salut se refermait.<br />
Je crois que Jean-Baptiste nous a laissé sa tâche prophétique, qui est de continuer à crier : « Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas  ». Il a inauguré la nouvelle prophétie qui ne consiste pas – disais-je &#8211; à annoncer un salut futur, mais à révéler la présence du Christ dans l&#8217;Histoire « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu&#8217;à la fin du monde  ». Le Christ n&#8217;est pas présent dans l&#8217;Histoire uniquement parce qu&#8217;on parle de lui et qu’on écrit sur lui sans cesse, mais parce qu&#8217;il est ressuscité et qu’il vit selon l&#8217;Esprit. Non seulement intentionnellement, mais vraiment. L&#8217;évangélisation commence ici.<br />
À l&#8217;époque du Baptiste, ce qui était difficile, c&#8217;était le corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l&#8217;exception du péché. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est surtout son corps mystique, l&#8217;Église, qui fait des difficultés et qui scandalise. Si semblable au reste de l&#8217;humanité, et le péché lui-même ne l’a pas épargnée ! De même que le Précurseur fit reconnaître le Christ dans l&#8217;humilité de la chair à ses contemporains, il est nécessaire aujourd&#8217;hui de le faire reconnaître dans la pauvreté et la misère de son Église, et dans la pauvreté et la misère de nos vies mêmes. </p>
<p><strong>Ce que Paul ajoute à Jean</strong></p>
<p>Mais nous devons ajouter quelque chose à ce que nous avons dit jusque-là. Il n&#8217;importe pas en effet seulement de savoir que Dieu s’est fait homme ; il importe aussi de savoir quel genre d&#8217;homme Dieu s’est-il fait. La manière différente et complémentaire dont Jean et Paul décrivent chacun l&#8217;événement de l&#8217;Incarnation est significative. Pour Jean, elle consiste dans le fait que le Verbe qui était Dieu s&#8217;est fait chair ; pour Paul, dans le fait que « le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, a pris la condition de serviteur  ». Pour Jean, le Verbe, étant Dieu, s&#8217;est fait homme ; pour Paul, « le Christ : lui qui est riche, s&#8217;est fait pauvre  ».<br />
La distinction entre le fait de l&#8217;Incarnation et la manière dont elle s’est opérée, entre ses dimensions ontologique et existentielle, nous intéresse, parce qu&#8217;elle jette un éclairage singulier sur le problème actuel de la pauvreté et de l&#8217;attitude des chrétiens à son égard. Elle contribue à donner un fondement biblique et théologique au choix préférentiel des pauvres, proclamé lors du Concile Vatican II. « Les Pères du Concile &#8211; écrivait Jean Guitton, observateur laïc au Concile &#8211; ont retrouvé le sacrement de la pauvreté, c&#8217;est-à-dire la présence du Christ sous les espèces de ceux qui souffrent  ».<br />
Le « sacrement » de la pauvreté ! Ce sont des mots forts, mais bien fondés. Si, en effet, par le fait de l&#8217;Incarnation, le Verbe a, dans un certain sens, assumé tout homme (comme le pensaient certains Pères grecs), à cause de la manière dont elle s&#8217;est opérée, il a assumé, d&#8217;une manière très spéciale, les pauvres, les humbles, les souffrants. Il a « institué » ce signe, comme il a institué l&#8217;Eucharistie. Celui qui a prononcé sur le pain les mots : « Ceci est mon corps », a prononcé les mêmes à propos des pauvres. Il l&#8217;a fait quand, parlant de ce qui a été fait &#8211; ou n&#8217;a pas été fait &#8211; pour l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier, celui qui est nu et l’exilé, il a solennellement déclaré : « C’est à moi que vous l’avez fait » et « C’est à moi que vous ne l’avez pas fait  ».<br />
Nous en tirons les conséquences au niveau de l&#8217;ecclésiologie. Saint Jean XXIII, à l&#8217;occasion du Concile, inventa l&#8217;expression « Eglise des pauvres » ; elle a un sens qui va au-delà de ce que l&#8217;on comprend habituellement. L&#8217;Église des pauvres n&#8217;est pas seulement composée des pauvres de l&#8217;Église ! D’une certaine manière, tous les pauvres du monde &#8211; qu&#8217;ils soient baptisés ou non &#8211; lui appartiennent. « Mais – objectera-t-on &#8211; ils n&#8217;ont pas eu la foi, ni reçu le baptême ! » C&#8217;est vrai, mais les Saints Innocents que nous célébrons après Noël ne les avaient pas non plus. Leur pauvreté et leur souffrance, si elles sont irréprochables, sont aux yeux de Dieu leur baptême de sang. Dieu a bien plus de façons de sauver que nous l&#8217;imaginons, même si toutes ces façons &#8211; aucune n&#8217;est exclue – « d’une façon que Dieu connaît  », passent par le Christ.<br />
Les pauvres sont « du Christ », non parce qu&#8217;ils déclarent lui appartenir, mais parce qu&#8217;il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu&#8217;il suffit d&#8217;être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu. Les paroles : « Venez les bénis de mon Père  » s&#8217;adressent à ceux qui ont pris soin des pauvres, pas nécessairement aux pauvres eux-mêmes, par le simple fait d’avoir été matériellement pauvres dans la vie.<br />
L&#8217;Église du Christ est donc infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques. Pas seulement par simple façon de parler, ou par triomphalisme &#8211; aujourd&#8217;hui surtout &#8211; déplacé. Personne en dehors de Jésus n&#8217;a proclamé : « chaque fois que vous l&#8217;avez fait à l&#8217;un de ces plus petits de mes frères, c&#8217;est à moi que vous l&#8217;avez fait  », et là le « frère le plus petit » désigne, non seulement celui qui croit au Christ, mais tout homme.<br />
Il s&#8217;ensuit que le Pape &#8211; et avec lui les autres pasteurs de l&#8217;Eglise &#8211; est bien le « père des pauvres ». C&#8217;est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d&#8217;une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd&#8217;hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet. Il n&#8217;a certainement pas « oublié les pauvres » ! L&#8217;Écriture contient une bénédiction spéciale pour ceux qui ont à cœur le sort des pauvres :<br />
Heureux qui pense au pauvre et au faible :<br />
Le Seigneur le sauve au jour du malheur !<br />
Il le protège et le garde en vie, heureux sur la terre.<br />
Seigneur, ne le livre pas à la merci de l&#8217;ennemi  !  </p>
<p>De Marie et Joseph, nous lisons dans l&#8217;Évangile qu’« il n&#8217;y avait pas de place pour eux dans la salle commune  ». Encore aujourd&#8217;hui, il n&#8217;y a pas de place pour les pauvres dans la salle commune du monde, mais l&#8217;Histoire a montré de quel côté était Dieu et de quel côté l’Eglise doit être. Aller vers les pauvres, c&#8217;est imiter l&#8217;humilité de Dieu, c&#8217;est se faire petit par amour, pour élever ceux qui sont en bas.<br />
Mais ne nous trompons pas: c&#8217;est quelque chose qui est plus facile à dire qu&#8217;à faire. Un ancien père du désert, Isaac de Ninive, a donné ce conseil à ceux qui sont contraints par le devoir de parler de choses spirituelles auxquelles ils ne sont pas encore arrivés avec leur vie: &laquo;&nbsp;Parlez-en comme quelqu&#8217;un qui appartient à la classe des disciples et non avec autorité, après avoir humilié votre âme et vous être rendu plus petit que n&#8217;importe lequel de vos auditeurs » . Et c&#8217;est comme ça que j’ai osé en parler.</p>
<p><strong>« Chez lui, nous nous ferons une demeure »</strong></p>
<p>« Et le Verbe s&#8217;est fait chair, il a habité parmi nous ». Il nous faut, avant de conclure, passer du pluriel au singulier. Le Verbe n&#8217;est pas venu au monde de façon générique, mais personnellement, dans chaque âme croyante. Jésus a dit : « Si quelqu&#8217;un m&#8217;aime, il gardera ma parole ; mon Père l&#8217;aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure  ». Le Christ n&#8217;est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l&#8217;Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie. Quelle idée, si on arrivait vraiment à y croire ! Sainte Elisabeth de la Trinité y a trouvé le secret de sa sainteté. « Il me semble, écrit-elle à une amie, que j&#8217;ai trouvé mon ciel sur la terre, puisque le ciel c’est Dieu, et Dieu c’est mon âme. Le jour où j&#8217;ai compris cela, tout s’est illuminé en moi  ».<br />
Avec les restrictions qu&#8217;elle impose au culte public et à la fréquentation des églises, la pandémie pourrait être l&#8217;occasion pour beaucoup de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l&#8217;église que nous rencontrons Dieu ; que nous pouvons adorer Dieu « en esprit et en vérité » et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. Le chrétien ne pourra jamais se passer de l&#8217;Eucharistie et de la communauté, mais lorsqu’elles sont empêchées par la force majeure, qu’il n’aille pas penser que sa vie chrétienne s’interrompt. Si on n&#8217;a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme.<br />
On retrouve de temps en temps, dans la bouche de grands docteurs et maîtres de l&#8217;esprit de l&#8217;Église : Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, et d&#8217;autres encore, une déclaration audacieuse sur Noël. Elle dit en substance : « Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s&#8217;il ne naît pas en toi, alors tu es perdu  ». « Où le Christ naît-il, au sens le plus profond du terme, si ce n&#8217;est dans votre cœur et votre âme  ? », écrit saint Ambroise.  « Le Verbe de Dieu, dit en écho saint Maxime le Confesseur, veut réitérer en tous les hommes les mystères de son Incarnation  ». Une vérité, comme on le voit, véritablement œcuménique.<br />
Faisant écho à cette même tradition, saint Jean XXIII, dans son message de Noël 1962, élevait cette prière ardente : « Ô Verbe éternel du Père, Fils de Dieu et de Marie, renouvelle encore aujourd&#8217;hui, dans le secret des âmes, le miracle de ta naissance ». Faisons nôtre cette prière, mais, dans la situation dramatique où nous nous trouvons, ajoutons aussi l&#8217;ardente supplication de la liturgie de Noël : « Ô Roi de l&#8217;univers, ô Désiré des nations, pierre angulaire qui joint ensemble l&#8217;un et l&#8217;autre mur, force de l&#8217;homme pétri de limon, viens, Seigneur, viens nous sauver  ! »  Viens et relève l&#8217;humanité épuisée par la longue épreuve de cette pandémie.<br />
__________________________________________________________________________<br />
Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.Mc 4, 38.<br />
  2.Jn 1, 14.<br />
  3.N.D.T. : L’aoriste est un temps de la conjugaison grecque qui correspond à un passé indéterminé.<br />
  4.Ps 45, 2-4.<br />
  5.Is 7, 14.<br />
  6.In Origène, Contra Celsum, I, 26<br />
  7.De fide orthodoxa, 45<br />
  8.Platon, Le Banquet, 203.<br />
  9.Augustin, Confessions, VII, XVIII.24.<br />
  10.Jn 14, 6.<br />
  11.Mt 11, 25.<br />
  12.Ph 2, 7-8.<br />
  13.Mt 11, 29.<br />
  14.Ps 113,5-7.<br />
  15.Lc 1, 76.<br />
  16.Mt 11, 9.<br />
  17.Cf. Is 45, 8.<br />
  18.Jn 1, 46.<br />
  19.Jn 7, 27.<br />
  20.Jn 1, 29.<br />
  21.Jn 1, 26.<br />
  22.Mt 28, 20.<br />
  23.Cf. Jn 1, 1-14.<br />
  24.Cf. Ph 2, 5s.<br />
  25.Cf. 2 Co 8, 9.<br />
  26.J. Guitton, cit. par R. Gil, Presencia de los pobres en el Concilio, in “Proyección” 48, 1966, p.30. N.D.T. : « La présence des pauvres au Concile », in « Projection ». Article non paru en français.<br />
  27.Mt 25, 31s.<br />
  28.Gaudium et Spes, 22.<br />
  29.Mt 25, 34.<br />
  30.Mt 25, 40.<br />
  31.Ps 41, 2-3.<br />
  32.Lc 2, 7.<br />
  33.Isaac  de Ninive, Discours ascétiques, 4.<br />
  34.Jn 14, 23.<br />
  35.Sainte Elisabeth de la Trinité, Lettre 122  à la Comtesse De Sourdon (1902).<br />
  36.Cf. Origène, Commentaire de l’évangile de Luc 22, 3. Angelus Silesius, Le voyageur chérubinique, I, 61, Ed. Rivages 2004. “Wird Christus tausendmal zu Bethlehem geborn / und nicht in dir: du bleibst noch ewiglich verlorn“.<br />
  37.Saint Ambroise, In Lucam, 11, 38.<br />
  38.Saint Maxime le Confesseur, Ambigua (PG 91, 1084).<br />
  39.Antienne des Vêpres du 22 décembre.</p>
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		<title>« NOUS VOUS ANNONÇONS LA VIE ÉTERNELLE » (1 Jean 1, 2) - Deuxième prédication d’Avent 2020</title>
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		<pubDate>Fri, 11 Dec 2020 12:02:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[L'Avent]]></category>
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		<description><![CDATA[« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40, 1). Voilà les premiers mots d&#8217;Isaïe de la première lecture du deuxième dimanche de l&#8217;Avent. C&#8217;est une invitation &#8211; voire un commandement &#8211; toujours d&#8217;actualité, adressée aux pasteurs et aux prédicateurs de l&#8217;Église. Aujourd&#8217;hui, nous voulons accueillir cette invitation et méditer sur l&#8217;annonce la[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40, 1). Voilà les premiers mots d&#8217;Isaïe de la première lecture du deuxième dimanche de l&#8217;Avent. C&#8217;est une invitation &#8211; voire un commandement &#8211; toujours d&#8217;actualité, adressée aux pasteurs et aux prédicateurs de l&#8217;Église. Aujourd&#8217;hui, nous voulons accueillir cette invitation et méditer sur l&#8217;annonce la plus « consolante » que nous offre la foi au Christ.<br />
La deuxième « vérité éternelle » que la situation de pandémie a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses. Tout passe : la richesse, la santé, la beauté, la force physique&#8230; C&#8217;est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence. Il suffit de comparer les photos d&#8217;aujourd&#8217;hui &#8211; les nôtres ou celles de personnes célèbres &#8211; avec celles d&#8217;il y a vingt ou trente ans pour s&#8217;en rendre compte. Abasourdis par le rythme de la vie, nous ne prêtons pas attention à tout cela, nous ne prenons pas le temps d’en tirer les conséquences nécessaires.<br />
Et voilà que tout à coup, tout ce que nous considérions comme acquis s&#8217;est avéré fragile, comme une plaque de glace sur laquelle on patine allégrement qui se brise soudain sous les pieds et fait que l’on s&#8217;enfonce. « La tempête &#8211; disait le Saint-Père dans cette mémorable bénédiction &laquo;&nbsp;urbi et orbi&nbsp;&raquo; le 27 mars &#8211; démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités ».<br />
La crise planétaire que nous vivons peut être l&#8217;occasion de redécouvrir avec soulagement qu&#8217;il existe &#8211; malgré tout &#8211; un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre. Le mot Pâques &#8211; Pesach en hébreu &#8211; signifie passage, et en latin, il se traduit par transitus. Ce mot évoque, en soi, quelque chose de « passager » et de « transitoire », donc quelque chose qui tend à être négatif. Saint Augustin a perçu cette difficulté et l&#8217;a résolue de manière éclairante. Faire Pâques, a-t-il expliqué, signifie, oui, passer, mais « passer à ce qui ne passe pas » ; cela signifie « passer du monde, pour ne point passer avec le monde  ». Passer avec le cœur, avant de passer avec le corps !<br />
Ce qui « ne passe jamais » est, par définition, l&#8217;éternité. Nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie. C&#8217;est l&#8217;une des grandes contributions que les religions peuvent ensemble apporter à l&#8217;effort de créer un monde meilleur et plus fraternel. Elle nous fait comprendre que nous sommes tous compagnons de voyage, en route vers une patrie commune où il n&#8217;y a pas de distinction de race ou de nation. Nous n’avons pas que le chemin en commun, mais aussi le point d’arrivée. Avec des concepts et dans des contextes encore très différents, c&#8217;est une vérité commune à toutes les grandes religions, du moins à celles qui croient en un Dieu personnel. « Pour s&#8217;avancer vers lui, il faut croire qu&#8217;il existe et qu&#8217;il récompense ceux qui le cherchent  ». Ainsi, la Lettre aux Hébreux résume la base commune &#8211; et le plus petit dénominateur commun &#8211; de chaque foi et de chaque religion.<br />
Pour les chrétiens, la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l&#8217;immortalité de l&#8217;âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures […]. Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi  ». Pour nous, chrétiens, la vie éternelle n&#8217;est pas une catégorie abstraite, c&#8217;est plutôt une personne. Elle signifie aller auprès de Jésus, « faire corps » avec lui, partager son état de Ressuscité dans la plénitude et la joie de la vie trinitaire : « Cupio dissolvi et esse cum Christo », disait saint Paul à ses chers Philippiens : « Je désire partir pour être avec le Christ . » </p>
<p><strong>Une éclipse de foi</strong></p>
<p>Mais qu&#8217;est-il arrivé &#8211; nous demandons-nous &#8211; à la vérité chrétienne de la vie éternelle ? À une époque comme la nôtre dominée par la physique et la cosmologie, l&#8217;athéisme s&#8217;exprime avant tout comme la négation de l&#8217;existence d&#8217;un créateur du monde ; au XIXème siècle, il s&#8217;exprimait de préférence dans la négation d&#8217;une vie après la mort. Hegel avait affirmé que « les chrétiens gaspillent dans le ciel les énergies destinées à la terre  ». Reprenant cette critique, Feuerbach et surtout Marx se sont battus contre la croyance en une vie après la mort, affirmant qu&#8217;elle faisait se dessaisir de l&#8217;engagement terrestre. A l&#8217;idée d’une survie personnelle en Dieu, on substitue l&#8217;idée d’une survie dans l&#8217;espèce et dans la société du futur. Peu à peu, avec le soupçon, l&#8217;oubli et le silence sont tombés sur le mot « éternité ».<br />
La sécularisation a fait le reste, au point qu&#8217;il semble même inconvenant pour des gens cultivés et en phase avec leur temps de continuer à parler d&#8217;éternité. La sécularisation est un phénomène complexe et ambivalent. Il peut indiquer l&#8217;autonomie des réalités terrestres et la séparation entre le royaume de Dieu et le royaume de César, et en ce sens, non seulement elle n&#8217;est pas contre l&#8217;Évangile, mais elle trouve en lui une de ses racines les plus profondes. Le mot « sécularisation » peut cependant aussi désigner tout un ensemble d&#8217;attitudes hostiles à la religion et à la foi. Dans ce sens, on préfère employer le terme de laïcité. La laïcité est à la laïcisation tout comme le scientisme est à la scientificité et le rationalisme est à la rationalité.<br />
Même ainsi délimité, le phénomène de la sécularisation présente de nombreux visages selon les domaines dans lesquels il se manifeste : la théologie, la science, l’éthique, l’herméneutique biblique, la culture, la vie quotidienne. Sa signification primordiale est cependant unique et claire. « Sécularisation » dérive du mot saeculum qui, dans le langage courant, a fini par désigner le temps présent – « l&#8217;éon présent », selon la Bible &#8211; par opposition à l&#8217;éternité &#8211; l&#8217;éon futur, ou « les siècles des siècles » comme l&#8217;appellent les Écritures. En ce sens, laïcité est synonyme de temporalisme, de réduction du réel à la seule dimension terrestre. Cela signifie l&#8217;élimination radicale de l&#8217;horizon de l&#8217;éternité.<br />
Tout cela a eu une répercussion évidente sur la foi des croyants. Cette dernière est devenue, sur ce point, timide et réticente. Quand avons-nous entendu le dernier sermon sur la vie éternelle ? Le philosophe Kierkegaard avait raison : « L&#8217;au-delà est devenu une plaisanterie, une exigence si incertaine que non seulement personne ne le respecte plus, mais encore personne ne l’attend plus. Au point qu&#8217;on s&#8217;amuse même à penser qu&#8217;il fut un temps où cette idée marquait l&#8217;ensemble de l&#8217;existence  ». Nous continuons à réciter dans le Credo : « J&#8217;attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir », sans donner cependant beaucoup de poids à ces mots. La chute de l&#8217;horizon de l&#8217;éternité fait sur la foi chrétienne l&#8217;effet que produit le sable jeté sur une flamme : il l&#8217;étouffe, il l&#8217;éteint.<br />
Quelle est la conséquence pratique de cette éclipse de l&#8217;idée d&#8217;éternité ? Saint Paul rapporte le but de ceux qui ne croient pas à la résurrection des morts : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons . » Le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c&#8217;est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire. La terre entière devient ce que Dante Alighieri disait de l&#8217;Italie de son temps : «la petite aire qui nous rend si féroces   ». Une fois l&#8217;horizon de l&#8217;éternité tombé, la souffrance humaine apparaît doublement et irrémédiablement absurde. Le monde ressemble à « une fourmilière qui s&#8217;effrite » et l&#8217;homme à « un dessin créé par la vague au bord de la mer que la prochaine vague efface ». </p>
<p><strong>Foi en l&#8217;éternité et évangélisation</strong></p>
<p>La foi en la vie éternelle est l&#8217;une des conditions pour pouvoir évangéliser. « Et si le Christ n&#8217;est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu [...] Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes  ». L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le « mordant » de la prédication chrétienne. Regardons ce qui s&#8217;est passé lors de la toute première évangélisation chrétienne. L&#8217;idée la plus ancienne et la plus répandue dans le paganisme gréco-romain était que la vraie vie se termine avec la mort ; après cela, il n&#8217;y a qu&#8217;une existence larvaire, dans un monde d&#8217;ombres, évanescent et incolore. On connait les mots que l&#8217;empereur romain Hadrien s&#8217;est adressé à lui-même alors qu’il était proche de la mort et qu’il a voulu comme épitaphe sur sa tombe :<br />
Ma petite âme perdue et douce,<br />
Compagne et hôte de mon corps,<br />
Maintenant tu t’apprêtes à monter dans des endroits<br />
Incolores, durs et nus,<br />
Où tu n’auras plus les divertissements habituels.<br />
Encore un instant,<br />
Regardons les rives familières ensemble,<br />
Les choses que nous ne verrons certainement plus jamais.</p>
<p>Pour un homme qui, de son vivant, s&#8217;était fait construire des résidences d’un luxe incroyable – il suffit de visiter la villa d&#8217;Hadrien près de Tivoli pour s’en convaincre &#8211; cette perspective était encore plus décourageante que pour le commun des mortels. Il avait construit le mausolée d&#8217;Hadrien, pour y mettre sa dépouille &#8211; l&#8217;actuel château Saint-Ange &#8211; mais il savait bien que cela ne changerait rien à son destin qui était de se diriger vers des « lieux incolores et sans divertissement ».<br />
Dans ce contexte, on comprend l&#8217;impact qu&#8217;a dû avoir la proclamation chrétienne d&#8217;une vie après la mort, infiniment plus pleine et plus lumineuse que la vie terrestre, sans plus de larmes, sans plus de mort, sans plus aucun souci . On comprend aussi pourquoi le thème et les symboles de la vie éternelle &#8211; le palmier, le paon, les mots « requies aeterna » &#8211; sont si fréquents dans les sépultures chrétiennes des catacombes.<br />
En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain. Nous sommes en fait des « êtres finis capables d&#8217;infini » (ens finitum, capax infiniti), des êtres mortels ayant une aspiration secrète à l&#8217;immortalité. À un ami argentin qui lui reprochait, comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une forme d&#8217;orgueil et de présomption, d’être tourmenté par le problème de l&#8217;éternité, Miguel de Unamuno – qui n’était certainement pas un apologiste du christianisme &#8211; répondit dans une lettre  :<br />
Je ne dis pas que nous méritons un au-delà, ni que la logique nous le montre ; je dis que nous en avons besoin, que nous le méritons ou pas, et c&#8217;est tout. Je dis que ce qui passe ne me satisfait pas, que j&#8217;ai soif d&#8217;éternité, et que sans elle tout m&#8217;est indifférent. J’en ai besoin, j’en ai besoin ! Sans elle, il n&#8217;y a plus de joie de vivre et la joie de vivre n&#8217;a plus rien à me dire. C’est trop facile de dire : « Il faut vivre, il faut se contenter de la vie ». Et qu&#8217;en est-il de ceux qui ne s&#8217;en contentent pas ?<br />
Ce ne sont pas ceux qui désirent l&#8217;éternité &#8211; ajoutait le même penseur &#8211; qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas : « J&#8217;aime tellement la vie que la perdre me semble être le pire des maux. Ceux qui profitent de la vie, jour après jour, sans se soucier de savoir s&#8217;ils devront la perdre ou pas, ne l&#8217;aiment pas vraiment. Saint Augustin disait la même chose : &laquo;&nbsp;Car à quoi sert la bonne vie, si elle n&#8217;aboutit à la vie éternelle  ?&nbsp;&raquo; ». « Tout, sauf l&#8217;éternel, est vain dans le monde », chantait un de nos poètes . Aux hommes de notre temps qui cultivent au plus profond de leur cœur ce besoin d&#8217;éternité, sans peut-être avoir le courage de se le confesser, ni de se l’avouer à eux-mêmes, nous pouvons répéter ce que Paul disait aux Athéniens : « Ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer  ». </p>
<p><strong>La foi en l&#8217;éternité comme moyen de sanctification</strong></p>
<p>Une foi renouvelée en l&#8217;éternité ne nous sert pas seulement pour l&#8217;évangélisation, c&#8217;est-à-dire pour l&#8217;annonce à faire aux autres ; elle nous sert, même avant cela, à donner un nouvel élan à notre chemin de sanctification. Son premier fruit est de nous rendre libres, de ne pas nous attacher aux choses qui passent : d&#8217;accroître notre patrimoine ou notre prestige.<br />
Imaginons cette situation. Une personne a été expulsée et doit bientôt quitter son domicile. Heureusement, on lui offre la possibilité d&#8217;avoir une nouvelle maison immédiatement. Mais que fait-elle ? Elle dépense tout son argent pour rénover et embellir la maison qu&#8217;elle doit quitter, au lieu de meubler celle où elle doit aller ! Ne serait-ce pas insensé ? Aujourd&#8217;hui, nous sommes tous des « expulsés » de ce monde, et nous ressemblons à cet homme insensé si nous ne pensons qu&#8217;à embellir notre foyer terrestre, sans nous soucier de faire des bonnes œuvres qui nous suivront après la mort.<br />
L&#8217;évanouissement de l&#8217;idée d&#8217;éternité agit sur les croyants, diminuant en eux la capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie. Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient : &laquo;&nbsp;Quid hoc ad aeternitatem&nbsp;&raquo;, c&#8217;est-à-dire « qu’est-ce, face à l&#8217;éternité ? »<br />
Pensons à un homme qui tient une balance à la main : une de ces balances (qu’on appelle romaines) que l’on tient d&#8217;une seule main et qui ont d&#8217;un côté le plateau sur lequel on met les choses à peser et de l&#8217;autre une barre graduée sur laquelle on fait glisser le contrepoids ou la mesure jusqu&#8217;à trouver l&#8217;équilibre. Si ce contrepoids tombe à terre, ou que l’on perd la mesure, tout ce que l’on met sur le plateau fait que la barre se soulève et fait basculer la balance sur le sol. Tout prend le dessus, même une poignée de plumes&#8230;<br />
Il en est de même lorsque nous perdons la mesure de tout 	qui est l’éternité : les choses terrestres et les souffrances jettent facilement notre âme à terre. Tout nous semble trop lourd, excessif. Jésus disait : « Si ta main […] est pour toi une occasion de chute, coupe-la […] Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le […] Mieux vaut pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou estropié, […] que d&#8217;être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu  ». Mais nous, qui avons perdu de vue l&#8217;éternité, nous trouvons déjà excessif qu&#8217;on nous demande de fermer les yeux devant un spectacle immoral, ou de porter une petite croix en silence.<br />
Saint Paul ose écrire : « Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu&#8217;elle produit pour nous. Et notre regard ne s&#8217;attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel  ». Le poids de la tribulation est « léger » précisément parce qu&#8217;il est momentané, celui de la gloire est immense précisément parce qu&#8217;il est éternel. C&#8217;est pourquoi le même Apôtre peut dire : « J&#8217;estime, en effet, qu&#8217;il n&#8217;y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous  ».<br />
Beaucoup se demandent : « En quoi consistera la vie éternelle et que ferons-nous tout le temps au ciel ? » La réponse est dans les paroles apophatiques de l’Apôtre :  « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, Dieu l’a préparé pour ceux dont il est aimé  ». S’il est nécessaire de balbutier quelque chose, nous dirons que nous vivrons immergés dans l’océan sans rivage et sans fond de l’amour trinitaire. « Mais n’allons-nous pas nous ennuyer ? » Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement.</p>
<p><strong>L’éternité : une espérance et une présence</strong></p>
<p>Avant de conclure, il nous faut dissiper un doute qui pèse sur la croyance en la vie éternelle. Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance, ou – comme le pensait Karl Marx – un déversement vers le ciel des attentes déçues de la terre. C’est aussi une présence et une expérience. Dans le Christ, « la vie éternelle qui était avec le Père est devenue visible ». Nous – dit Jean – l’avons entendue, vue de nos propres yeux, contemplée, touchée .<br />
Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ, car quiconque croit en lui possède déjà la vie éternelle  ; chaque fois que nous recevons la communion, parce qu’en elle « nous est donné le gage de la gloire future » ; chaque fois que nous écoutons les paroles de l’Évangile, qui sont « les paroles de la vie éternelle  ». Saint Thomas d’Aquin dit que « la grâce n’est pas autre chose qu’un commencement de la gloire en nous  ».<br />
Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint. On le définit comme « l’avance sur notre héritage  », et il nous a été donné pour que, en ayant reçu les prémices, nous aspirions à la plénitude. « Le Christ – écrit saint Augustin – nous a donné l’acompte de l’Esprit Saint par lequel – lui qui de toute façon ne pouvait pas nous tromper – il a voulu nous assurer de l’accomplissement de sa promesse. Qu’a-t-il promis ? Il a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte  ».<br />
Entre la vie de foi dans le temps et la vie éternelle, il existe une relation semblable à celle qui existe entre la vie de l’embryon dans le sein de sa mère et celle de l’enfant venu à la lumière. Le grand théologien byzantin médiéval Nicolas Cabasilas écrivait :<br />
« Ce monde porte en gestation l’homme intérieur, nouveau, créé selon Dieu, jusqu’à ce que, ici façonné, modelé et devenu parfait, il soit engendré à ce monde parfait qui ne vieillit pas. À la manière de l’embryon que, alors qu’il est dans l’obscurité et le fluide, la nature prépare à la vie dans la lumière, comme c’est le cas pour les saints [...]. Pour l’embryon cependant, la vie future est absolument future : aucun rayon de lumière ne lui parvient, rien de ce qui est de cette vie. Il n’en est pas de même pour nous, puisque le siècle à venir a été comme renversé et mélangé à ce présent [...]. C’est pourquoi, dès maintenant, il est accordé aux saints non seulement de se disposer et de se préparer à la vie, mais aussi d’y vivre et d’y travailler ».<br />
Une petite histoire illustre bien cette comparaison de la gestation et de la naissance, permettez-moi de la raconter dans sa simplicité. Il y avait des jumeaux, un petit garçon et une petite fille, si intelligents et précoces que déjà, dans le ventre de leur mère, ils se parlaient. La petite fille demanda à son petit frère : « Penses-tu qu’il y aura une vie après la naissance ? » Il lui répondit : « Ne sois pas ridicule. Qu’est-ce qui te fait penser qu’il y a quelque chose en dehors de cet espace étroit et sombre dans lequel nous nous trouvons ? » L’enfant, prenant son courage à deux mains : « Qui sait, il y a peut-être une mère, quelqu’un qui nous a mis ici et qui va s’occuper de nous ». Et lui : « Tu vois une mère quelque part ? Ce que tu vois, c’est tout ce qu’il y a ». Alors de nouveau : « Mais tu ne ressens pas toi aussi parfois une pression sur la poitrine qui augmente de jour en jour et nous pousse en avant ? ». « Tout bien réfléchi, répondit-il, c’est vrai, je sens ça tout le temps ». « Tu vois – conclut triomphalement sa petite soeur – cette douleur n’est pas là pour rien. Je pense qu’elle nous prépare à quelque chose de plus grand que ce petit espace ».<br />
L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision. Nous devons aussi absolument démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création. Avant que les sociétés modernes n’assument elles-mêmes la tâche de promouvoir la santé et la culture, d’améliorer la culture de la terre et les conditions de vie des gens, qui a accompli ces tâches plus et mieux que ceux – des moines en première ligne – qui vivaient par la foi en la vie éternelle ?<br />
Peu de gens savent que le Cantique des créatures de François d’Assise est né d’un sursaut de foi en la vie éternelle. Ainsi, les sources franciscaines décrivent la genèse du cantique. Une nuit, alors que François souffrait particulièrement de ses nombreuses et très douloureuses infirmités, il dit en son cœur : « Seigneur, secours-moi dans mes infirmités, pour que j’aie la force de les supporter patiemment ! ». Et aussitôt, il lui fut dit en esprit : « François, dis-moi : si, en compensation de tes souffrances et tribulations, on te donnait un immense et précieux trésor, ne regarderais-tu pas comme néant, auprès d’un pareil trésor, la terre, les pierres précieuses et les eaux ? Ne te réjouirais-tu pas ? » François répondit : « Seigneur, ce serait un bien grand trésor, très précieux, inestimable, au-delà de tout ce qu’on peut aimer et désirer ! ». La voix conclut : « Alors, réjouis-toi et sois dans l’allégresse au milieu de tes infirmités et tribulations ; désormais, vis en paix, comme si tu étais déjà dans mon Royaume ».<br />
En se levant le matin, François dit à ses compagnons : « Je dois donc être plein d’allégresse dans mes infirmités et tribulations, et rendre grâces à Dieu le Père, pour la grâce et la bénédiction qu’il a daigné, dans sa miséricorde, m’assurer, à moi, son pauvre et indigne serviteur, vivant encore ici-bas, que je partagerais son royaume. Aussi, pour sa gloire, pour ma consolation et l’édification du prochain, je veux composer une nouvelle « Laude du Seigneur » pour ses créatures. Chaque jour, celles-ci servent à nos besoins, sans elles nous ne pourrions vivre, et par elles le genre humain offense beaucoup le Créateur. Chaque jour aussi nous méconnaissons un si grand bienfait en ne louant pas comme nous le devrions le Créateur et Dispensateur de tous ces dons. » Il s’assit, se concentra un moment, puis s’écria : « Très haut, tout puissant et bon Seigneur…  ».  La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable.<br />
Notre méditation d’aujourd’hui sur l’éternité ne nous dispense certes pas de faire l’expérience, avec tous les autres habitants de la terre, de la dureté de l’épreuve que nous vivons ; mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger par elle et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi.  Concluons par une belle prière de la liturgie :<br />
O Dieu, qui unit les esprits des fidèles en une seule volonté, donne à ton peuple d’aimer ce que tu commandes et d’attendre ce que tu promets, pour qu’au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s’établissent fermement là où se trouvent les vraies joies. Par Jésus, ton Fils, notre Seigneur. Amen ! </p>
<p>Traduction de l’Italien de Cathy Brenti, Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.St. AUGUSTIN, Traités sur Jean, 55°, 1.<br />
  2.He 11, 6.<br />
  3.Jn 14, 2-3.<br />
  4.Ph 1, 23.<br />
  5.Cf. G. W. F. HEGEL, Frühe Schriften, 1, in Gesammelte Werke, Hambourg 1989, p. 372. (Premiers écrits in Œuvres complètes).<br />
  6.S. KIERKEGAARD,  Post-scriptum définitif et non scientifique aux miettes philosophiques (1846), part II, chap.  4.<br />
  7.1 Co 15, 32.<br />
  8.Dante ALIGHIERI, Paradis, XXII, 151.<br />
  9.1 Co 15, 14. 19.<br />
  10.Cf. Ap 21, 4.<br />
  11.Miguel de Unamuno, “Cartas inéditas de Miguel de Unamuno y Pedro Jiménez Ilundain”, a cura di H. Benítez, Revista de la Universidad de Buenos Aires 3 (9/1949) 135.150. N.D.T. : Lettres inédites de Miguel de Unamuno et Pedro Jiménez Ilundain.<br />
  12.Saint Augustin, Traité sur saint Jean, XLV, 2.<br />
  13.A. Fogazzaro, “A Sera”, in Le poesie, Mondadori, Milano 1935, 194-197. (Le soir, in Les Poésies).<br />
  14.Ac 17, 23.<br />
  15.Cf. Mt 18, 8-9.<br />
 16.2 Co 4, 17-18.<br />
  17.Rm 8, 18.<br />
  18.1 Co 2, 9.<br />
  19.Cf. 1 Jn 1, 1-3.<br />
  20.Cf. 1 Jn 5, 13.<br />
  21.Cf. Jn 6, 68.<br />
  22.Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 24, A. 3, ad 2.<br />
  23.Ep 1, 14 ; 2 Co 5, 5.<br />
  24.Saint Augustin, Sermon 378, 1.<br />
  25.N. Cabasilas, Vita in Christo, I, 1-2 (PG 150, 496).<br />
  26.Légende de Pérouse, 43.<br />
  27Oraison du XXI° Dimanche du Temps Ordinaire.</p>
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