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	<title>Padre Raniero Cantalamessa &#187; Carême</title>
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		<title>« JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ ET LA VIE » Cinquième Prédication, Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 22 Mar 2024 15:29:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans notre itinéraire à travers le Quatrième Évangile pour découvrir qui est Jésus pour nous, nous voilà arrivés à la dernière étape. Nous entrons dans ce qu&#8217;on appelle habituellement « Les discours d&#8217;adieu » de Jésus à ses Apôtres. Cette fois, je ne tenterai même pas de résumer le contexte et de mettre en évidence ses différentes unités et subdivisions. Cela reviendrait à essayer de dessiner des cases et de distinguer des secteurs dans une coulée de lave descendant du cratère. Passons donc directement à ce que nous entendons relever dans cette méditation :<br />
« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : &laquo;&nbsp;Je pars vous préparer une place&nbsp;&raquo; ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14, 3-6).<br />
« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », voilà bien des paroles qu&#8217;une seule personne au monde pouvait prononcer et a prononcées de fait. Le Christ est en même temps le chemin et le but du voyage. En tant que Verbe éternel du Père, il est la vérité et la vie ; en tant que Verbe fait chair, il est le chemin.<br />
Nous avons eu l&#8217;occasion de contempler le Christ comme Vie, en commentant sa parole « Je suis le pain de la vie », comme Vérité en commentant son autre parole « Je suis la lumière du monde ». Concentrons-nous donc sur le Christ Chemin. Après avoir contemplé le Christ comme don, nous avons la possibilité de le contempler comme modèle. « Puisque – écrit Kierkegaard – le Moyen Âge s&#8217;était de plus en plus égaré en mettant l&#8217;accent sur le côté du Christ comme modèle, Luther a accentué l&#8217;autre côté, affirmant qu&#8217;il est un don et qu’il revient à la foi de l&#8217;accepter ». « Mais maintenant &#8211; ajoute le même auteur &#8211; nous devons aussi insister sur le Christ comme modèle, si nous ne voulons pas que la doctrine sur la foi se transforme en une feuille de vigne qui cache les omissions les plus antichrétiennes . »<br />
Jésus continue de dire à ceux qu&#8217;il rencontre &#8211; c&#8217;est-à-dire à nous en ce moment &#8211; ce qu&#8217;il disait aux Apôtres et à ceux qu&#8217;il a rencontrés au cours de sa vie terrestre : « Venez à ma suite », ou au singulier « Suis-moi ! » La suite (en grec akolouthia) du Christ est un thème sans limites, qui a fait l’objet du livre le plus aimé et le plus lu dans l&#8217;Église après la Bible, à savoir L&#8217;Imitation du Christ. Nous nous limiterons à en dire ce qui nous servira pour passer à quelques applications pratiques, toujours d&#8217;ordre spirituel et personnel, comme nous nous le sommes fixé dans ces méditations.<br />
Le thème de la suite du Christ occupe une place importante dans le Quatrième Évangile. Suivre Jésus est presque synonyme de croire en lui. Mais croire est une attitude de l’esprit et de la volonté ; l&#8217;image du « chemin » et de la « marche » met en évidence un aspect important de la foi, qui est la « marche », c&#8217;est-à-dire le dynamisme qui doit caractériser la vie du chrétien et la répercussion que la foi doit avoir sur son mode de vie. À la différence de la foi et de l’amour, la sequela n’indique pas seulement une disposition de l’esprit et du cœur, mais elle trace pour le disciple un programme de vie qui implique un partage total de la manière de vivre, du destin et de la mission du Seigneur.<br />
*    *    *<br />
En mettant l&#8217;accent sur l&#8217;épisode du lavement des pieds, Jean a voulu souligner un domaine particulier et prioritaire de la suite du Christ, celui du service (Jn 13, 12-15). Mais je ne parlerai pas du service. J&#8217;ai consacré la dernière prédication du Carême dernier à ce thème et il n&#8217;est pas nécessaire que j’y revienne. Aussi parce que je crois être le moins qualifié pour parler de service, ayant été dans ma vie presque exclusivement au « service de la Parole » qui, aussi important soit-il, est relativement facile et plus gratifiant que bien d&#8217;autres services dans l&#8217;Église.<br />
Je voudrais plutôt parler de ce qui caractérise la suite du Christ et la distingue de tout autre type de suite. On dit d&#8217;un artiste, d&#8217;un philosophe, d&#8217;un homme de lettres qu&#8217;il s&#8217;est formé à l&#8217;école de tel ou tel maître renommé. On dit aussi de nous, les religieux, que nous avons été formés à l&#8217;école, qui de Benoît, qui de Dominique, qui de François, qui d&#8217;Ignace de Loyola et qui d&#8217;autres hommes ou femmes. Mais il y a une différence essentielle entre cette suite et celle du Christ. On la trouve exprimée &#8211; on ne pourrait mieux faire &#8211; par les paroles de Jean lui-même, à la fin du Prologue de son Évangile : « La Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. » (Jn 1, 17)<br />
Pour nous religieux, cela signifie que la règle nous a été donnée par notre Fondateur ou notre Fondatrice, mais que la grâce et la force pour la mettre en pratique ne peuvent nous venir que de Jésus-Christ. Pour nous comme pour tous les chrétiens, cela signifie aussi autre chose d’ encore plus radical, que l&#8217;Évangile nous a été donné par le Jésus terrestre, mais que la capacité de l&#8217;observer et de le mettre en pratique ne nous vient que du Christ ressuscité, par son Esprit !<br />
Saint Thomas d&#8217;Aquin a écrit à ce sujet des paroles qui, de la bouche d&#8217;un médecin moins autoritaire que lui, nous laisseraient perplexes. Dans son commentaire sur la parole paulinienne « La lettre tue, mais l&#8217;Esprit donne la vie » (2 Co 3, 6), il écrit : « Par lettre nous entendons toute loi écrite qui reste en dehors de l&#8217;homme, même les préceptes moraux contenus dans l&#8217;Évangile ; c&#8217;est pourquoi même la lettre de l&#8217;Évangile tuerait si la grâce de la foi qui guérit n&#8217;y était pas ajoutée  ». Et peu avant, il disait explicitement que « la grâce qui nous guérit » n&#8217;est rien d&#8217;autre que « la même grâce du Saint-Esprit » donnée aux croyants . Saint Augustin l&#8217;a compris par expérience personnelle et a donc inventé sa prière extraordinaire : « Vous m’ordonnez la continence Seigneur ; donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît  ».<br />
C&#8217;est pourquoi plusieurs parties des discours de Jésus lors de la Dernière Cène ont pour objet l&#8217;Esprit Paraclet qu&#8217;il enverrait sur les Apôtres. Rappelons quelques-unes de ses promesses à ce propos :<br />
J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. (Jn 16, 12-14)<br />
Si Jésus est « le Chemin » (en grec, odòs), le Saint-Esprit est « le Guide » (en grec, odegòs ou odegìa). C&#8217;est ainsi que saint Grégoire de Nysse le définissait déjà , et c&#8217;est ainsi que l&#8217;Église latine l&#8217;invoque dans le Veni Creator. Les deux versets « Ductore sic te praevio – vitemus omne noxium » signifient en fait « avec toi comme guide (ductor), nous éviterons tout mal ».<br />
*    *    *<br />
Parmi les différentes fonctions que Jésus attribue au Paraclet, dans son œuvre en notre faveur, celle sur laquelle nous voulons nous concentrer est celle de Souffleur : « Le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26) « Il vous fera souvenir » : la Vulgate latine traduisait par ipse suggeret vobis, il vous suggérera.<br />
Le souffleur, au théâtre, est caché dans une petite trappe et est invisible pour le public ; tout comme l&#8217;Esprit Saint qui illumine tout, tout en restant invisible et pour ainsi dire en coulisses. Le souffleur prononce les paroles à voix basse pour ne pas être entendu du public, et l&#8217;Esprit parle aussi « à voix basse », doucement. Cependant, contrairement aux souffleurs humains, il ne parle pas aux oreilles, mais au cœur ; il ne suggère pas mécaniquement les paroles de l&#8217;Évangile, comme tirées d&#8217;un scénario, mais les explique, les adapte, les applique aux situations.<br />
Nous parlons naturellement des « inspirations de l’Esprit », ce qu’on appelle aussi les « bonnes inspirations ». La fidélité aux inspirations est le chemin le plus court et le plus sûr vers la sainteté. Nous ne savons pas d’emblée quelle est la sainteté concrète que Dieu veut de chacun de nous ; Dieu seul la connaît et nous la révèle au fur et à mesure que le chemin se déroule. Il ne suffit donc pas d’avoir un programme de perfection clair, à mettre en œuvre progressivement. Il n’existe pas de modèle de perfection identique pour tous. Dieu ne fabrique pas les saints en série, il n&#8217;aime pas le clonage. Chaque saint est une invention inédite de l’Esprit. Dieu peut demander à l’un l’opposé de ce qu’il demande à l’autre. Il s’ensuit que pour parvenir à la sainteté, l’homme ne peut se contenter de suivre des règles générales qui s’appliquent à tous. Il doit aussi comprendre ce que Dieu lui demande à lui, et rien qu’à lui.<br />
Donc, ce que Dieu veut de différent et particulier, chacun le découvrira à travers les événements de la vie, la parole de l&#8217;Écriture, la conduite de son directeur spirituel, mais le moyen principal et ordinaire, ce sont les inspirations de la grâce. Ce sont des sollicitations intérieures de l&#8217;Esprit au plus profond du cœur, à travers lesquelles Dieu non seulement fait connaître ce qu&#8217;il désire de nous, mais donne la force nécessaire, et souvent aussi la joie, pour l&#8217;accomplir, si la personne y consent.<br />
Pensons à ce qui serait arrivé si Mère Teresa de Calcutta s’était obstinée à observer les règles canoniques en vigueur dans les instituts religieux de son époque. Jusqu&#8217;à l&#8217;âge de 36 ans, elle était sœur dans une congrégation religieuse, certes fidèle à sa vocation et dévouée à son travail, mais rien qui puisse prédire quelque chose d&#8217;extraordinaire chez elle. C&#8217;est lors d&#8217;un voyage en train de Calcutta à Darjeeling pour sa retraite spirituelle annuelle que se produit l&#8217;événement qui a changé sa vie. L&#8217;Esprit Saint a « murmuré » à l&#8217;oreille de son cœur une invitation claire : quitte ton ordre, ta vie antérieure, et mets-toi à ma disposition pour une œuvre que je t&#8217;indiquerai. Chez les filles de Mère Teresa, ce jour – le 10 septembre 1946 – est commémoré sous le nom de « Journée de l&#8217;Inspiration ».<br />
Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de décisions importantes pour soi-même ou pour d’autres, l&#8217;inspiration doit être soumise et confirmée par l&#8217;autorité, ou par son père spirituel. En fait, c&#8217;est ce que fit Mère Teresa. On s’expose au danger si on compte uniquement sur son inspiration personnelle.<br />
Les bonnes inspirations ont quelque chose de commun avec l&#8217;inspiration biblique, à part bien sûr l&#8217;autorité et la portée qui sont essentiellement différentes. « Dieu dit à Abraham… », « Le Seigneur parla à Moïse » : ce discours du Seigneur n&#8217;était pas, du point de vue phénoménologique, différent de ce qui se passe dans les inspirations de la grâce. La voix de Dieu, même au Sinaï, ne résonnait pas à l&#8217;extérieur, mais à l&#8217;intérieur du cœur sous forme de clarté, d&#8217;impulsions, venant de l&#8217;Esprit Saint. Les dix commandements n’ont pas été gravés par le doigt de Dieu sur des tables de pierre (il nous est difficile de l’imaginer !), mais dans le cœur de Moïse qui les a ensuite gravés sur des tables de pierre. « C’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 21) ; c&#8217;était eux qui parlaient, mais poussés par le Saint-Esprit ; ils répétaient avec leur bouche ce qu&#8217;ils entendaient dans leur cœur. Dieu, dit le prophète Jérémie, inscrit sa loi dans les cœurs (cf. Jr 31, 33).<br />
Toute fidélité à une inspiration est récompensée par des inspirations de plus en plus fréquentes et plus fortes. C&#8217;est comme si l&#8217;âme s&#8217;entraînait pour parvenir à une perception de plus en plus claire de la volonté de Dieu et à une plus grande facilité pour l&#8217;accomplir.<br />
*    *    *<br />
Le problème le plus délicat en matière d&#8217;inspirations a toujours été celui de discerner celles qui viennent de l&#8217;Esprit de Dieu de celles qui viennent de l&#8217;esprit du monde, de ses propres passions ou de l&#8217;esprit du mal. Le thème du discernement des esprits a connu une évolution notable au fil des siècles. À l’origine, il était conçu comme le charisme qui servait à distinguer – parmi les paroles, prières et prophéties prononcées dans l’assemblée – celles qui venaient de l’Esprit de Dieu et celles qui n’en venaient pas. Dans son exercice communautaire, le charisme de prophétie doit s&#8217;accompagner, pour l&#8217;Apôtre, de celui du discernement des esprits : « à un autre [est donné] de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations » (1 Co 12, 10).<br />
Le sens originel du charisme, compris par Paul, semble très précis et limité. Il s&#8217;agit de la réception de la prophétie elle-même, de son évaluation, par un ou plusieurs membres de l&#8217;assemblée, eux aussi dotés d&#8217;un esprit prophétique. Mais cela non plus ne repose pas sur une analyse rationnelle, mais plutôt sur l&#8217;inspiration de l&#8217;Esprit lui-même. Le sens du discernement (diakrisis) oscille donc entre distinguer et interpréter : distinguer si c&#8217;est l&#8217;Esprit de Dieu qui a parlé ou un autre esprit, interpréter ce que l&#8217;Esprit a voulu dire dans une situation concrète. La recommandation bien connue de l&#8217;Apôtre fait référence à ce même don de discernement : « N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le ; éloignez-vous de toute espèce de mal. » (1 Th 5, 19-22)<br />
Si l&#8217;on doit tenir compte de l&#8217;expérience actuelle des mouvements pentecôtistes et charismatiques, il faut penser que ce charisme consistait dans la capacité de l&#8217;assemblée, ou de certains de ses membres, à réagir activement à une parole prophétique, une citation biblique ou une prière, en exprimant &#8211; par l&#8217;exclamation « Je confirme ! », ou par d&#8217;autres petits signes de la tête et de la voix &#8211; l&#8217;approbation de la parole entendue, ou en montrant, au contraire &#8211; par le silence et en passant à autre chose &#8211; un jugement négatif. De cette manière, la vraie et la fausse prophétie en viennent à être jugées « aux fruits » qu&#8217;elles produisent ou non, comme le recommandait Jésus (cf. Mt 7, 16). Ce sens originel du discernement des esprits – soit dit en passant &#8211; pourrait être très pertinent encore aujourd&#8217;hui dans les débats et les rencontres, comme ce que nous commençons à vivre dans le dialogue synodal.<br />
Par la suite, dans la spiritualité orientale comme occidentale, le charisme de discernement des esprits sert avant tout à discerner les inspirations du disciple de la part d’un ancien (comme dans le monachisme), et plus généralement à discerner ses propres inspirations. L&#8217;évolution n&#8217;est pas arbitraire ; il s’agit en fait du même don, même appliqué à des sujets et des contextes différents : le contexte communautaire dans le premier cas, personnel dans le second.<br />
Il existe des critères de discernement que l’on pourrait qualifier d’objectifs. Dans le champ doctrinal ils se résument, pour Paul, à la reconnaissance du Christ comme Seigneur : « Si quelqu’un parle sous l’action de l’Esprit de Dieu, il ne dira jamais : &laquo;&nbsp;Jésus est anathème&nbsp;&raquo; ; et personne n’est capable de dire : &laquo;&nbsp;Jésus est Seigneur&nbsp;&raquo; sinon dans l’Esprit Saint » (1 Co 12, 3) ; pour Jean, les critères se résument à la foi au Christ et à son incarnation :<br />
Bien-aimés, ne vous fiez pas à n’importe quelle inspiration, mais examinez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde. Voici comment vous reconnaîtrez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu. Tout esprit qui refuse de proclamer Jésus, celui-là n’est pas de Dieu. (1 Jn 4, 1-3)<br />
Dans le domaine moral, un critère fondamental est donné par la cohérence de l&#8217;Esprit de Dieu avec lui-même. Il ne peut demander quelque chose qui soit contraire à la volonté divine, telle qu&#8217;elle s&#8217;exprime dans l&#8217;Écriture, dans l&#8217;enseignement de l&#8217;Église et dans les devoirs de son état. Une inspiration divine ne nous demandera jamais d&#8217;accomplir des actes que l&#8217;Église considère comme immoraux, quelques soient les arguments spécieux que la chair soit capable de suggérer dans ces cas-là ; par exemple, que Dieu est amour et que donc tout ce qui est fait par amour vient de Dieu.<br />
Parfois, cependant, ces critères objectifs ne suffisent pas car il n’est pas question de choisir entre le bien et le mal, mais entre un bien et un autre bien, et il s&#8217;agit de voir quelle est la chose que Dieu veut dans une circonstance précise. C&#8217;est avant tout pour répondre à cette exigence que saint Ignace de Loyola avait développé sa doctrine sur le discernement.<br />
J’ai presque honte d’aborder le sujet dans ce lieu… mais disons au moins quelques mots. Saint Ignace nous invite à observer les intentions &#8211; il les appelle les « esprits » &#8211; qui se cachent derrière un choix et les réactions qu&#8217;il provoque . On sait que ce qui vient de l’Esprit de Dieu apporte joie, paix, tranquillité, douceur, simplicité, lumière. Ce qui vient de l’esprit du mal, à l’inverse, apporte avec lui trouble, agitation, inquiétude, confusion et ténèbres. L&#8217;Apôtre le souligne en opposant les fruits de la chair &#8211; inimitiés, discorde, jalousie, dissensions, divisions, envie &#8211; et les fruits de l&#8217;Esprit qui sont plutôt « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23).<br />
Dans la pratique, les choses sont, il est vrai, plus complexes. Une inspiration peut venir de Dieu et pourtant provoquer de grands troubles. Mais cela n’est pas dû à une inspiration douce et paisible comme tout ce qui vient de Dieu ; cela naît plutôt de la résistance à l&#8217;inspiration ou du fait qu&#8217;il nous demande quelque chose que nous ne sommes pas prêts à lui donner. Si on accueille l’inspiration, le cœur se retrouve bientôt dans une paix profonde. Dieu récompense chaque petite victoire dans ce domaine, faisant sentir à l&#8217;âme son approbation, qui est la joie la plus pure qui existe au monde.<br />
Un domaine dans lequel il est important de pratiquer le discernement – au-delà de celui des intentions et des décisions – est celui des sentiments. Rien n&#8217;est plus insidieux que l&#8217;amour. La nature est très habile à faire passer comme venant de l’esprit ce qui en réalité vient de la chair. Dans ce domaine, il est plus que jamais nécessaire de mettre en pratique le conseil que donnait le poète latin Ovide sur les maux de l&#8217;amour : « Principiis obsta ». : « Oppose-toi au commencement ». Sero medicina paratur : C’est trop tard pour le remède, quand les maux, à cause de trop de retards, ont gagné de force . »<br />
*    *    *<br />
Le fruit concret de cette méditation doit être une décision renouvelée de nous confier entièrement à la direction intérieure de l&#8217;Esprit Saint, comme pour une sorte de « direction spirituelle ». Nous devons tous nous abandonner au Maître intérieur qui nous parle sans bruit de mots. Comme de bons comédiens, nous devons garder l&#8217;oreille ouverte, dans les grandes et petites occasions, à la voix de ce « souffleur » caché, pour jouer fidèlement notre rôle sur la scène de la vie. C&#8217;est ce qu&#8217;entend l&#8217;expression « docilité à l&#8217;Esprit ».<br />
C&#8217;est plus facile qu&#8217;on ne le pense, car il nous parle à l’intérieur, nous apprend tout, nous instruit sur tout. Parfois, un simple regard intérieur, un mouvement du cœur, un instant de recueillement et de prière suffisent. Jean écrit dans sa Première Lettre :<br />
Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin d’enseignement. Cette onction vous enseigne toutes choses, elle qui est vérité et non pas mensonge (1 Jn 2, 27).<br />
Sur ces paroles, saint Augustin instaure un débat insolite et hardi avec l&#8217;Apôtre. Dans son commentaire de la Première Lettre de Jean, il écrit :<br />
Je dis donc à Jean : Ceux à qui vous parliez avaient-ils l&#8217;onction ? […] Pourquoi avez-vous écrit cette épître? Pourquoi instruisiez-vous ceux à qui vous l&#8217;adressiez ? […] Remarquez ici, mes frères, une grande et mystérieuse chose. Le bruit de nos paroles frappe vos oreilles, mais le maître vous parle intérieurement. […] Nous pouvons, par le son de notre voix, vous adresser des leçons ; mais si Dieu n&#8217;est pas dans votre cœur pour vous instruire, c&#8217;est inutilement que nous nous faisons entendre .<br />
Si accueillir les inspirations est important pour tout chrétien, c’est vital pour ceux qui ont une charge de gouvernement dans l’Église. Ce n&#8217;est qu’ainsi que l&#8217;on permet à l’Esprit du Christ de guider lui-même son Église à travers ses représentants humains. Il n&#8217;est pas nécessaire que tous les passagers d&#8217;un navire aient l’oreille collée à la radio de bord pour recevoir des précisions sur la route, sur d’éventuels icebergs et sur les conditions météorologiques, mais il est essentiel que les responsables de bord l’aient. C’est d’une « inspiration divine », courageusement accueillie par le pape saint Jean XXIII, qu’est né le Concile Vatican II. De la même manière sont nés après lui d’autres gestes prophétiques, dont ceux qui viendront après nous prendront conscience.<br />
Qu’en cette Pâque le Seigneur ressuscité fasse lui-même résonner dans notre cœur l’un ou l’autre de ses divins « Je Suis » sur lesquels nous avons médité pendant ce Carême. Surtout celui qui proclame sa victoire pascale : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. »  (11, 25-26).<br />
Saint-Père, frères et sœurs : Joyeuse et Sainte Pâque !<br />
__________________________<br />
Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.S. Kierkegaard, Journal, X 1 A 154.<br />
  2.Thomas d’Aquin, Summa theologiae, I-IIae, q. 106, a. 2.<br />
  3.Ibid., q. 106, a. 1; cf. Augustin, De Spiritu et littera, 21, 36.<br />
  4.Augustin, Confessions X,  29.<br />
  5.Grégoire de Nysse,  De Fide  (PG, 45, 141C).<br />
  6.Cf. Ignace de Loyola, Exercices spirituels, IVème  semaine.<br />
  7.Ovide, Remedia amoris, V, 91.<br />
  8.Augustin, Sur la Première Lettre de Jean III, 13.</p>
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		<title>« JE SUIS LA RÉSURRECTION ET LA VIE » -  Quatrième Prédication Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 15 Mar 2024 12:43:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Dans notre commentaire des solennels « Je Suis » prononcés par le Christ dans l&#8217;Évangile de Jean, nous sommes arrivés au chapitre 11. Il est entièrement occupé par l&#8217;épisode de la résurrection de Lazare. L’enseignement que Jean a voulu transmettre à l’Église avec la savante composition du chapitre peut se résumer en trois points :[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans notre commentaire des solennels « Je Suis » prononcés par le Christ dans l&#8217;Évangile de Jean, nous sommes arrivés au chapitre 11. Il est entièrement occupé par l&#8217;épisode de la résurrection de Lazare. L’enseignement que Jean a voulu transmettre à l’Église avec la savante composition du chapitre peut se résumer en trois points :<br />
Premier point : Jésus ressuscite son ami Lazare (Jn 11, 1-44).<br />
Deuxième point : La résurrection de Lazare fait condamner Jésus à mort (11,<br />
le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation. »  Alors, l’un d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : « Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre 47-50) :<br />
Les grands prêtres et les pharisiens réunirent donc le Conseil suprême ; ils disaient : « Qu’allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de signes. Si nous intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. »<br />
Troisième point : La mort de Jésus entraînera la résurrection de tous ceux qui croient en lui (11, 51-53). En fait, l’évangéliste explique :<br />
Ce qu’il disait là ne venait pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ;  et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. À partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer.<br />
En résumé,  la résurrection de Lazare provoque la mort de Jésus ; la mort de Jésus provoque la résurrection de quiconque croit en lui !<br />
*     *     *<br />
Nous pouvons maintenant nous concentrer sur la parole d’autorévélation contenue dans le contexte :<br />
Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »  Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »  Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. »  (11, 23-25)<br />
« Je suis la résurrection ! » Nous pouvons nous demander de quelle résurrection Jésus parle ici. Marthe pense à la résurrection finale. Jésus ne nie pas cette résurrection « au dernier jour », qu&#8217;il promet lui-même ailleurs (Jn 6, 54), mais il annonce ici quelque chose de nouveau, à savoir que la résurrection commence maintenant pour ceux qui croient en lui. Saint Augustin développe : « Le Seigneur Jésus voulait nous parler d’une certaine résurrection qui précéderait celle des morts, mais qui ne ressemblerait ni à celle de Lazare, ni à celle du fils de la veuve de Naïm […] qui ont ressuscité pour mourir à nouveau, […] pour nous indiquer un genre différent de résurrection . »<br />
Comme on peut le constater, l’idée d’une résurrection « spirituelle » et existentielle, qui s’opère déjà dans cette vie, grâce à la foi, n’était pas inconnue dans la tradition chrétienne. La nouveauté s&#8217;est faite lorsqu’on a voulu en faire le seul sens de la parole de Jésus. La position de Bultmann est bien connue, elle est aujourd&#8217;hui largement dépassée, mais était dominante lorsque j&#8217;étudiais la théologie. La résurrection dont parle Jésus est pour lui une résurrection existentielle, un éveil de la conscience, fondé sur la foi. Nous sommes sur la ligne du vague « appel à la décision » et du « se décider pour Dieu », auquel il réduit presque tout le message de l&#8217;Évangile.<br />
Mais Jean consacre deux chapitres entiers de son Évangile à la résurrection corporelle de Jésus, et nous offre certaines des informations les plus détaillées sur le sujet. Pour lui, ce n’est pas seulement « la cause de Jésus » &#8211; c’est-à-dire son message &#8211; qui est ressuscitée des morts – comme l’a écrit quelqu’un – mais sa personne  !<br />
La résurrection actuelle ne remplace pas la résurrection finale du corps, mais elle en est la garantie. Elle ne rend pas inutile la résurrection du Christ du tombeau, mais se base précisément sur elle. Jésus peut dire « Je suis la résurrection », car il est le Ressuscité ! Avant Jean, c&#8217;est l&#8217;apôtre Paul qui affirmait le lien indissociable entre la foi chrétienne et la résurrection réelle du Christ. Il est toujours utile et salutaire de se souvenir de ses paroles véhémentes aux Corinthiens :<br />
Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu ;  et nous faisons figure de faux témoins de Dieu, pour avoir affirmé, en témoignant au sujet de Dieu, qu’il a ressuscité le Christ, alors qu’il ne l’a pas ressuscité si vraiment les morts ne ressuscitent pas. Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité.  Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés (1 Co 15, 14-17).<br />
Jésus lui-même avait annoncé sa résurrection comme le signe par excellence de l&#8217;authenticité de sa mission. À ses adversaires qui lui demandaient un signe, il donne une réponse qui ne peut guère être attribuée à quelqu’un d’autre qu’à Jésus lui-même :<br />
Il leur répondit : « Cette génération mauvaise et adultère réclame un signe, mais, en fait de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. En effet, comme Jonas est resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, le Fils de l’homme restera de même au cœur de la terre trois jours et trois nuits (Mt 12, 39-40).<br />
Ses adversaires savaient bien que Jonas n&#8217;était pas resté pour toujours dans le ventre de la baleine, mais qu&#8217;au bout de trois jours il en était sorti.<br />
J&#8217;ai parlé, dans une de mes précédentes méditations, du préjugé présent chez les non-croyants vis-à-vis de la foi, qui n&#8217;est pas différent de celui qu&#8217;ils critiquent chez les croyants. En fait, ils reprochent aux croyants de ne pas pouvoir être objectifs, puisque la foi leur impose, dès le départ, la conclusion à laquelle ils doivent parvenir, sans se rendre compte qu’il se passe la même chose entre eux. Si l’on part de la conviction que Dieu n’existe pas, que le surnaturel n’existe pas et que les miracles ne sont pas possibles, la conclusion à laquelle on parviendra est également donnée dès le départ, et est donc littéralement un préjugé.<br />
La résurrection du Christ en constitue le cas le plus exemplaire. Aucun événement de l’Antiquité n’est étayé par autant de témoignages de première main que celui-ci. Certains d’entre eux remontent à des personnalités de la trempe intellectuelle de Saul de Tarse qui avait auparavant farouchement combattu cette croyance. Il fournit une liste détaillée de témoins, dont certains sont encore en vie, qui auraient donc facilement pu le désavouer (1 Co 15, 6-9).<br />
On souligne souvent les divergences sur les lieux et les moments des apparitions, sans se rendre compte que cette coïncidence imprévue sur le fait central est une preuve de la vérité historique de celui-ci, plutôt que sa négation. Pas d’« harmonie préétablie » dans ce cas ! Avant d&#8217;être mis par écrit, les événements de la vie de Jésus ont été transmis oralement pendant des décennies, et variations et adaptations dans les détails sont typiques de chaque récit qu’une communauté vivante et en expansion fait de ses origines selon les lieux et les circonstances. C’est la conclusion à laquelle sont parvenues les recherches critiques les plus récentes et les plus accréditées sur les Évangiles .<br />
Mais il n’y a cependant pas que les apparitions. Saint Jean Chrysostome a, à cet égard, une page célèbre, à laquelle aucune investigation critique moderne n&#8217;a rien enlevé de sa force de conviction. Voilà ce qu’il disait dans une homélie au peuple :<br />
Comment douze hommes ignorants, qui avaient passé leur vie sur les étangs, sur les fleuves, dans les déserts, qui n’avaient peut-être jamais mis les pieds dans une ville ou sur une place publique, auraient-ils osé former une si grande entreprise ? Comment leur serait venue la pensée de lutter contre le monde entier ? […] Ne se seraient-ils pas dit à eux-mêmes: Qu’est-ce que ceci? Il n’a pu se sauver lui-même, et il nous défendrait? Vivant, il ne s’est pas aidé; et mort, il nous tendrait la main ? Vivant, il n’a pas soumis un seul peuple, et nous, à son nom seul, nous soumettrions le monde entier? Quoi de plus déraisonnable, je ne dis pas qu’une telle entreprise, mais qu’une telle pensée ? Il est donc évident que s’ils ne l’avaient pas vu ressuscité, s’ils n’avaient pas eu la preuve la plus manifeste de sa puissance, ils n’eussent point joué un tel jeu .<br />
A toutes ces preuves, le non-croyant ne peut qu’opposer que la conviction que la résurrection d&#8217;entre les morts est quelque chose de surnaturel, et que le surnaturel n&#8217;existe pas. Et qu’est-ce que tout cela, sinon justement un préjugé et un « a priori » ?<br />
« Fides christianorum resurrectio Christi est », écrivait saint Augustin : « La foi des chrétiens est la résurrection du Christ » Et il ajoutait : « Tout le monde croit que Jésus est mort, même les réprouvés le croient, mais tout le monde ne croit pas qu&#8217;il est ressuscité et on n&#8217;est pas chrétien si l&#8217;on n’y croit pas . » C’est le véritable article par lequel « l’Église tient ou tombe ». Dans les Actes, les Apôtres sont simplement définis comme des « témoins de sa résurrection » (Ac 1, 22 ; 2, 32). Cela valait donc la peine d’y rafraîchir notre foi, avant de célébrer liturgiquement cette résurrection dans quelques semaines.<br />
*     *      *<br />
Ce n&#8217;est que maintenant &#8211; après avoir réaffirmé le fait historique de la résurrection du Christ &#8211; que nous pouvons consacrer notre attention au sens existentiel de la parole de Jésus « Je suis la résurrection et la vie ».<br />
En commentant l&#8217;épisode des morts ressuscités et apparus à Jérusalem au moment de la mort du Christ (Mt 27, 52-53), saint Léon le Grand écrit : « Que les signes de la résurrection à venir apparaissent maintenant dans la Ville Sainte [c'est-à-dire dans l'Église] et que ce qui doit s&#8217;accomplir un jour dans les corps, puisse maintenant s&#8217;accomplir dans les cœurs . » Il existe, autrement dit, deux types de résurrection : il y a une résurrection du corps qui aura lieu au dernier jour et il y a une résurrection du cœur qui doit avoir lieu chaque jour !<br />
La meilleure façon de découvrir ce que l’on entend par résurrection du cœur est d’observer ce que la résurrection physique de Jésus a produit sur le plan spirituel dans la vie des Apôtres. Pierre commence sa première lettre en disant :<br />
Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts,  pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux (1Pt 1,3-4).<br />
La résurrection du cœur, c’est donc l’ espérance qui renaît. Curieusement, le mot « espé-rance » est absent de la prédication de Jésus. Les Evangiles rapportent beaucoup de ses pa-roles sur la foi et la charité, mais aucune sur l’espérance, même si, comme nous allons le voir, toutes ses prédications proclament qu’il y a une résurrection des morts et une vie éternelle. Au contraire, après Pâques, nous voyons l’idée et le sentiment de l’espérance exploser littéralement dans la prédication des apôtres. Dieu lui-même est défini comme « le Dieu de l’espérance » (Rm 15,13). L’absence de paroles sur l’espérance dans l’Evangile s’explique simplement : le Christ devait d’abord mourir et ressusciter. En ressuscitant, il a ouvert la source de l’espérance ; il a inauguré l’objet même de l’espérance théologale qui est une vie avec Dieu au-delà de la mort.<br />
Essayons de voir ce qu&#8217;une renaissance de l&#8217;espérance pourrait produire dans notre vie spirituelle. Les Actes des Apôtres racontent ce qui s&#8217;est passé un jour devant la porte du temple de Jérusalem appelée « la Belle Porte ». Près d’elle gisait un infirme qui demandait l’aumône. Un jour, Pierre et Jean sont passés par là et nous savons ce qui s&#8217;est passé. L&#8217;infirme, guéri, se releva d&#8217;un bond et finalement, après on ne sait combien d&#8217;années où il était resté là, abandonné, il franchit lui aussi cette porte et entra dans le Temple « bondissant et louant Dieu » (Ac 3, 1-9).<br />
Il pourrait se produire quelque chose de semblable pour nous, grâce à l’espérance. Nous nous trouvons nous aussi souvent, spirituellement, dans la position de l’infirme au seuil du Temple ; inertes et tièdes, comme paralysés devant les difficultés. Mais voilà que l’espérance divine passe, portée par la parole de Dieu, et elle nous dit à nous aussi, comme Pierre à l’infirme et Jésus au paralytique : « Lève-toi et marche ! » (Mc 2, 11) Alors, nous nous levons d’un bond et nous entrons finalement au cœur de l’Eglise, de manière nouvelle et joyeuse, prêts à prendre des tâches et responsabilités que la Providence ou l’obéissance nous demandent. Ce sont les miracles quotidiens de l’espérance. Elle accomplit vraiment des miracles ; elle remet debout des milliers d’infirmes, mille fois.<br />
Ce qui est extraordinaire avec l’espérance, c’est que sa présence change tout, même quand, extérieurement, rien ne change. J’en ai un petit exemple dans ma vie. Je souffre du froid beaucoup plus que de la chaleur. En Italie, au mois de mars, au début du printemps, la température est à peu près la même que fin octobre et début novembre. Et pourtant, je me suis rendu compte que le froid de mars me déprimait moins que le froid de novembre. Je me suis demandé pourquoi et j’ai finalement trouvé la réponse : le froid de novembre est un froid sans espérance parce qu’on va vers l’hiver, alors que le froid de mars est un froid avec de l’espérance parce qu’on va vers l’été !<br />
*   *   *<br />
La Lettre aux Hébreux compare l’espérance à « une ancre sûre et solide pour l’âme ». Sûre et solide car elle est jetée non pas dans la terre, mais dans le ciel ; non pas dans le temps, mais dans l’éternité, « au-delà du rideau, dans le Sanctuaire » (He 6, 18-19). Cette image de l’espérance est devenue classique. Mais nous en avons une autre, dans un certain sens oppo-sée à la première : la voile. Si l’ancre est ce qui donne au bateau de l’assurance et qui le maintient stable dans le ballottement de la mer, la voile est ce qui le fait se mouvoir et avancer sur la mer. L’espérance agit de ces deux manières, dans le bateau de l’Eglise et dans nos propres vies. Elle est vraiment comme une voile qui prend le vent et qui, sans bruit, le transforme en une force motrice qui le mène au large ou vers le rivage. Comme la voile qui, dans les mains d’un bon marin, parvient à utiliser tous les vents pour faire avancer le bateau dans la direction voulue, ainsi l’espérance.<br />
D’abord, l’espérance nous vient en aide dans notre chemin personnel de sanctification. Elle devient, en ceux qui la pratiquent, le principe même du progrès spirituel. En effet, nous l’avons vu, elle est à l’affût pour découvrir des « possibilités de bien » toujours nouvelles, car il y a toujours quelque chose à faire. Elle ne permet donc pas de s’endormir dans la tiédeur et l’acédie. L’espérance est tout le contraire de ce qu’on pense parfois &#8211; une belle disposition intérieure poétique, qui aiderait à rêver et à se construire des mondes imaginaires. Au contraire, elle est très concrète et pratique ; elle passe son temps à vous mettre sous les yeux de nouvelles tâches à accomplir.<br />
S’il n’y avait absolument plus rien à faire dans une situation – nous dit le philosophe Kierke-gaard dans un de ses discours édifiants  &#8211; alors ce serait la paralysie et le désespoir. Mais l’espérance trouve toujours quelque chose à faire pour améliorer la situation : travailler plus, être plus obéissants, plus humbles, plus mortifiés… Quand vous êtes tenté de vous dire : « Il n’y a plus rien à faire » (c’est encore Kierkegaard qui nous parle), voilà que l’espérance s’avance et vous dit : « Prie ! » Vous répondez : « Mais j’ai déjà prié ! » et elle reprend : « Prie encore ! » Et même quand la situation s’aggraverait jusqu’à l’extrême, qu’il semblerait qu’il n’y aurait plus rien à faire, voilà que l’espérance vous ajouterait encore une tâche : supporter jusqu’au bout et ne pas perdre patience.<br />
Ces objectifs soulignés par le philosophe croyant sont exigeants, voire même héroïques. Il est clair qu’ils ne sont pas possibles avec nos seules forces, mais seulement par la grâce de Dieu qui vient à notre aide et ne nous laisse pas seuls.<br />
L’espérance a une relation privilégiée, dans le Nouveau Testament, avec la patience. Elle est le contraire de l’impatience, de la précipitation, du « tout et tout de suite ». Elle est l’antidote du découragement. Elle garde le désir en vie. Elle est aussi une grande pédagogue, au sens où elle ne nous dit pas d’un coup tout ce que nous avons à faire, ou ce que nous pouvons faire. Elle nous présente une possibilité à la fois, elle donne seulement le pain de ce jour. Elle répartit l’effort et elle nous rend ainsi capables de le mener à son terme.<br />
L’Ecriture met constamment cette vérité en lumière : la tribulation n’enlève pas l’espérance, bien plutôt, elle l’accroît. « La tribulation produit la persévérance, la persévérance produit la vertu éprouvée, la vertu éprouvée produit l’espérance » (Rm 5, 4). L’espérance a besoin de la tribulation, comme la flamme a besoin du vent pour se fortifier. Il faut que meurent les raisons humaines d’espérer, l’une après l’autre, pour qu’émerge la vraie raison inébranlable qu’est Dieu. C’est comme la mise à l’eau d’un navire : il faut soustraire au navire le cadre qui le tenait artificiellement lorsqu’il était en construction ; il faut lui enlever l’un après l’autre les étançons, pour qu’il prenne le large et vogue seul sur les eaux.<br />
La tribulation enlève à l’homme tout « point d’appui » et le conduit à n’espérer qu’en Dieu. La tribulation mène à cet état de perfection de l’espérance qui consiste à espérer « contre toute espérance » (Rm 4, 18), s’appuyant uniquement sur la Parole un jour prononcée par Dieu, même quand toutes les raisons humaines d’espérer ont disparu. Telle a été l’espérance de Marie au pied de la croix et la piété populaire n’a pas tort de l’invoquer sous le titre de « Mater spei », mère de l’Espérance.<br />
La force cachée dans l’espérance est merveilleusement décrite dans le texte d’Isaïe :<br />
Les garçons se fatiguent, se lassent,<br />
et les jeunes gens ne cessent de trébucher,<br />
mais ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur<br />
trouvent des forces nouvelles ;<br />
ils déploient comme des ailes d’aigles,<br />
ils courent sans se lasser,<br />
ils marchent sans se fatiguer (Is 40, 30-31).<br />
L’oracle est la réponse à la lamentation du peuple qui disait : « Mon chemin est caché au Seigneur ». Dieu ne promet pas de retirer les raisons de la lassitude et de la fatigue, mais il donne l’espérance. La situation en elle-même reste ce qu’elle était, mais l’espérance donne la force de s’élever au-dessus d’elle.<br />
Dans le livre de l’Apocalypse nous lisons : « Quand le Dragon vit qu’il était jeté sur la terre, il se mit à poursuivre la Femme qui avait mis au monde l’enfant mâle. Alors furent données à la Femme les deux ailes du grand aigle pour qu’elle s’envole au désert » (Ap 12, 13-14). Si l’image des ailes d’aigle s’inspire, comme c’est manifeste, du texte d’Isaïe, cela veut dire que l’Eglise tout entière a reçu les grandes ailes de l’espérance pour pouvoir, à chaque fois, échapper aux attaques du démon et surmonter toute difficulté. Aujourd’hui comme alors !<br />
Terminons en écoutant l&#8217;invocation que l&#8217;Apôtre Paul fait en faveur des fidèles de Rome à la fin de sa Lettre, comme si elle était faite en notre faveur en ce moment :<br />
 Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d’espérance par la puissance de l’Esprit Saint. (Rm 15, 13).<br />
________________________________<br />
Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Augustin, Sur l’Evangile de Jean, 19,9.<br />
  2.W. Marxsen, The Resurrection of Jesus of Nazareth, London 1970.<br />
  3.Cf. J.D.G. Dunn, Christianity in the Making, 3 vol., Grand Rapids, Mich, 2003, résumé dans son ouvrage : A new Perspective on Jesus, Grand Rapids,   Mich, 2005.<br />
  4.Jean Chrysostome, Homélie sur 1 Corinthians, 4, 4 (PG 61, 35 s.).<br />
  5.Augustin, Sur les Psaumes, 120,6.<br />
  6.Léon le Grand, Sermo 66, 3 (PL 54, 366).<br />
  7.Søren Kierkegaard, Les actes de l’amour, Part II,, nr 3.</p>
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		<title>« JE SUIS LE BON BERGER »  - Troisième Prédication de Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 08 Mar 2024 13:46:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Nous poursuivons notre réflexion sur les grands « Je Suis » du Christ dans l’Évangile de Jean. Cette fois, Jésus ne se présente pas à nous avec des symboles de réalités physiques inanimées &#8211; le pain, la lumière -, mais avec un caractère humain, le berger : « Moi » &#8211; dit-il – « je[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Nous poursuivons notre réflexion sur les grands « Je Suis » du Christ dans l’Évangile de Jean. Cette fois, Jésus ne se présente pas à nous avec des symboles de réalités physiques inanimées &#8211; le pain, la lumière -, mais avec un caractère humain, le berger : « Moi » &#8211; dit-il – « je suis le bon pasteur ! » Écoutons la partie du discours dans laquelle on trouve l&#8217;auto-proclamation du Christ :<br />
Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent,  comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. (Jn 10, 11-15)<br />
L&#8217;image du Christ « Bon Pasteur » occupe une place privilégiée dans l&#8217;art et les inscriptions paléochrétiens. Le Bon Pasteur est présenté, selon la forme classique, dans la splendeur de la jeunesse. Il porte la brebis sur ses épaules et la tient fermement par les pattes. L&#8217;image johannique du bon berger se fond désormais à jamais avec celle &#8211; synoptique &#8211; du berger qui part à la recherche de la brebis perdue (Lc 15, 4-7).<br />
Le contexte du passage sur le bon berger est le même que celui des deux chapitres précédents, c&#8217;est-à-dire la discussion avec « les Juifs » qui a lieu à Jérusalem, à l&#8217;occasion de la Fête des Tabernacles. Mais nous savons que, pour Jean, le contexte importe peu car, contrairement aux Synoptiques, il n’a pas le souci de nous donner un récit historique et cohérent de la vie de Jésus (qu&#8217;il semble tenir pour acquis), mais un ensemble de « signes » et d’enseignements du Maître. Ceux-ci n&#8217;apparaissent cependant jamais hors du temps et de l&#8217;espace, comme cela arrive dans les livres de théologie, mais eux aussi situés dans des lieux et des temps précis (parfois plus précis que les Synoptiques eux-mêmes) qui leur confèrent une valeur « historique » au plus profond sens du terme.<br />
*     *     *<br />
Avouons-le : l&#8217;image du bon berger, et celles qui lui sont associées, de la brebis et du troupeau, ne sont plus vraiment à la mode de nos jours. Jésus n&#8217;a-t-il pas peur de blesser notre sensibilité et d&#8217;offenser notre dignité d&#8217;hommes libres en nous appelant ses brebis ? L&#8217;homme d&#8217;aujourd&#8217;hui rejette avec dédain le rôle de brebis et l&#8217;idée de troupeau. Cependant, il ne réalise pas combien il vit en pratique la situation qu’il condamne en théorie. L’un des phénomènes les plus évidents de notre société est la massification. La presse, la télévision, Internet, sont appelés « moyens de communication de masse », mass-médias, non seulement parce qu&#8217;ils informent les masses, mais aussi parce qu&#8217;ils les forment.<br />
Sans s’en rendre compte, on se laisse guider sournoisement par toutes sortes de manipulations et de persuasion occultes. D’autres créent des modèles de bien-être et de comportement, des idéaux et des objectifs de progrès, et on les adopte ; on suit, craignant de perdre le rythme, conditionnés et plagiés par la publicité. Nous mangeons ce qu&#8217;ils nous disent, nous nous habillons selon ce que nous impose la mode, nous parlons comme nous entendons parler. Nous nous amusons quand nous voyons un film en accéléré, avec des gens qui se déplacent par saccades, rapidement, comme des marionnettes ; mais c&#8217;est l&#8217;image que nous aurions de nous-mêmes si nous nous regardions avec un œil moins superficiel.<br />
Pour comprendre dans quel sens Jésus se proclame bon berger et nous appelle ses brebis, il faut connaître l’histoire biblique. Israël était, à l&#8217;origine, un peuple de bergers nomades. Les Bédouins du désert nous donnent aujourd’hui une idée de ce qu’était autrefois la vie des tribus d’Israël. Dans cette société, la relation entre berger et troupeau n’est pas seulement économique, basée sur l’intérêt. Une relation presque personnelle se noue entre le berger et le troupeau. Des jours et des jours passés ensemble dans des endroits solitaires, sans âme qui vive alentour. Le berger finit par tout savoir sur chaque brebis ; la brebis reconnaît la voix du berger qui parle souvent à haute voix à ses brebis, comme s&#8217;il s&#8217;agissait de personnes. Ceci explique pourquoi, pour exprimer sa relation avec l’humanité, Dieu a utilisé cette image devenue aujourd’hui ambiguë. « Berger d&#8217;Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau », prie le psalmiste (Ps 79, 2).<br />
En passant de la situation de tribus nomades à celle de peuple sédentaire, le titre de berger est donné, par extension, également à ceux qui agissent au nom de Dieu sur la terre : les rois, les prêtres, les chefs en général. Mais ici le symbole se scinde, il n’évoque plus seulement des images de protection et de sécurité, mais aussi d’exploitation et d’oppression. A côté de l&#8217;image du bon berger, celle du mauvais berger fait son apparition. Nous trouvons chez le prophète Ézéchiel un terrible réquisitoire contre les mauvais bergers qui ne se nourrissent qu&#8217;eux-mêmes ; ils se nourrissent de lait, s&#8217;habillent de laine, mais ne se soucient pas le moindre du monde des brebis qu&#8217;ils traitent en réalité « avec violence et dureté » (Ez 34, 1 s.). A’ cet acte d&#8217;accusation contre les mauvais bergers suit une promesse : Dieu lui-même prendra un jour soin de son troupeau avec amour :<br />
La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. (Ez 34, 16)<br />
Jésus, dans l&#8217;Évangile, reprend ce schéma du bon et du mauvais pasteur, mais avec une nouveauté. « Moi » – dit-il – « je suis le bon pasteur ! » La promesse de Dieu est devenue réalité, dépassant toutes les attentes.<br />
*     *     *<br />
Il faut ici rappeler l&#8217;intention que nous nous sommes fixée avec ces méditations : une intention personnelle plutôt que « pastorale », faire pénétrer l&#8217;Évangile dans nos vies, pour pouvoir ensuite l&#8217;annoncer au monde avec plus de crédibilité.<br />
Le discours de Jésus a deux acteurs : le pasteur et le troupeau, c&#8217;est-à-dire au singulier chaque brebis. Auquel des deux allons-nous nous identifier ? Saint Augustin, à l&#8217;occasion de l&#8217;anniversaire de son ordination épiscopale, disait au peuple : « Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien ! » : « vobis sum episcopus, vobiscum sum christianus  ». Et à une autre occasion : « Par rapport à vous, nous sommes comme des bergers, mais par rapport au Grand Pasteur, nous sommes des brebis comme vous  ». Oublions donc notre rôle &#8211; vous de pasteurs et moi de prédicateur &#8211; et sentons-nous pour une fois uniquement brebis du troupeau. Rappelons-nous la question qui intéresse Jésus dans le dialogue de Césarée : « Pour vous, qui suis-je ? » Comme s&#8217;il disait : « Oubliez un instant qui je suis aux yeux des autres et concentrez-vous sur vous-mêmes ».<br />
Le grand psychologue Carl Gustav Jung définit le psychiatre comme “A wounded healer”,  « Un guérisseur blessé ». Le sens de sa théorie est qu’il faut connaître ses propres blessures psychologiques pour pouvoir guérir celles des autres et que connaître les blessures des autres aide à guérir les siennes. L&#8217;intuition du psychanalyste s&#8217;applique également aux blessures spirituelles. Le pasteur de l’Église est lui aussi un « guérisseur blessé », un malade qui doit aider les autres à guérir.<br />
Essayons de voir quelle est la principale maladie dont nous devons nous guérir, pour guérir les autres. Quelle est la chose qui, d’un bout à l’autre de la Bible, est inculquée aux brebis concernant Dieu-Pasteur ? C’est de ne pas avoir peur ! Les paroles se pressent dans la mémoire, à commencer par celles de Jésus : « Sois sans crainte, petit troupeau » (Lc 12, 32), « Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi ? » dit-il aux apôtres, après avoir apaisé la tempête (Mt 8, 26). Rappelons-nous également quelques versets familiers des Psaumes, non pas comme de simples citations bibliques, mais en nous les appropriant  lorsque nous les entendons :<br />
 Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien&#8230;<br />
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,<br />
car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. (Ps 22, 1.4)</p>
<p>Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ?<br />
Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? (Ps 26, 1)</p>
<p>Parlons donc de ce « mal obscur » qu’est la peur, qui a un tel pouvoir de voler aux hommes et aux femmes la joie de vivre. La peur est notre condition existentielle ; elle nous accompagne de l&#8217;enfance jusqu&#8217;à la mort. L&#8217;enfant a peur de beaucoup de choses ; on appelle ça les terreurs infantiles ; l&#8217;adolescent a peur du sexe opposé et s&#8217;empêtre parfois dans des complexes de timidité et d&#8217;infériorité ; Jésus a donné un nom à nos principales peurs d&#8217;adultes : la peur du lendemain – « Que mangerons-nous ? » (Mt 6, 31), peur du monde et des puissants, « ceux qui tuent le corps » ( Mt 10, 28).<br />
Sur chacune de ces peurs, il a prononcé son : Nolite timere ! Qui n’est pas une expression vide de sens et impuissante ; elle est efficace, quasi sacramentelle. Comme toutes les paroles de Jésus, elle produit ce qu’elle signifie ; elle n&#8217;est pas comme le simple : « Prenez courage ! »  que nous, êtres humains, nous disons l’un à l’autre.<br />
Mais qu’est-ce que la peur ? Laissons de côté l’angoisse existentielle dont débattent les philosophes depuis maintenant un siècle et demi. Parlons des peurs courantes et familières. On peut dire que la peur est la réaction à une menace contre notre être, la réponse à un danger réel ou présumé ; du plus grand danger de tous qui est celui de la mort, aux dangers particuliers qui menacent soit la tranquillité, soit la sécurité physique, ou notre monde affectif. La peur est une manifestation de notre instinct fondamental de conservation. Selon qu&#8217;il s&#8217;agit de dangers objectifs et réels ou imaginaires, on parle de peurs justifiées et injustifiées, voire de névroses comme claustrophobie, agoraphobie, peur de maladies imaginaires, etc.<br />
La psychologie et la psychanalyse tentent de guérir peurs et névroses en les analysant et en les portant de l&#8217;inconscient au conscient. L&#8217;Évangile ne nous détourne pas de ces moyens humains, il les encourage même, mais il y ajoute quelque chose qu&#8217;aucune science ne peut donner. Saint Paul écrit :<br />
Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? [...] Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. (Rm 8, 35-37)<br />
La libération ici n’est pas dans une idée ou une technique, mais dans une personne ! Le           « dissolvant » de toute peur est le Christ qui dit à ses disciples : « N&#8217;ayez pas peur, j&#8217;ai vaincu le monde » (Jn 16, 33). De la sphère personnelle, l’Apôtre élargit ensuite son regard au grand scénario de l’espace et du temps, et il passe des petites peurs individuelles aux grandes peurs universelles. Il écrit :<br />
 J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances,  ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. (Rm 8, 38-39)<br />
« Ni la mort, ni la vie ! » Le Christ a vaincu ce qui nous fait le plus peur au monde, la mort. La Lettre aux Hébreux dit de lui qu&#8217;il est mort « pour réduire à l&#8217;impuissance par la mort celui qui a le pouvoir de la mort, c&#8217;est-à-dire le diable, et ainsi libérer ceux qui, par peur de la mort, ont été soumis à l&#8217;esclavage toute leur vie ». (He 2, 14-15)<br />
« Ni les hauteurs, ni les abîmes », c&#8217;est-à-dire ni l&#8217;infiniment grand qu&#8217;est l&#8217;univers aux proportions toujours en expansion, ni l&#8217;infiniment petit – l&#8217;atome – dont nous avons découvert, à nos risques et périls, la terrible puissance. Aujourd’hui, nous sommes plus exposés que jamais à ce genre de peurs cosmiques. L’homme moderne ressent avec acuité sa vulnérabilité dans un monde violent et fou. Quel sera l’avenir de notre planète si, malgré les cris d’alarme du Pape et des personnes les plus responsables de la société, nous continuons, en vrille, à consommer et à polluer ?<br />
Au terme de ses réflexions philosophiques sur le danger de la technologie pour l&#8217;homme moderne, Martin Heidegger, presque jetant l&#8217;éponge, s&#8217;est exclamé : « Seul un dieu peut nous sauver  ! » « Un dieu » (avec une minuscule !) est la façon mythique habituelle de parler de quelque chose au-dessus de nous. Nous supprimons, nous, l&#8217;article indéfini et disons « seul Dieu » (et nous savons quel Dieu !) « peut nous sauver » !<br />
Il ne s&#8217;agit pas de reporter nos responsabilités sur Dieu, mais de croire qu&#8217;en fin de compte,  « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » [et qui sont aimés par Dieu !] (Rm 8, 28).  Lorsqu’on a affaire à Dieu, la mesure, c’est l’éternité. On peut être déçu dans le temps, mais pas pour l’éternité. Nous, chrétiens, nous avons une raison bien plus forte que le psalmiste de répéter, face aux bouleversements physiques et moraux du monde :<br />
Dieu est pour nous refuge et force,<br />
secours dans la détresse, toujours offert.<br />
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,<br />
si les montagnes s&#8217;effondrent au creux de la mer. (Ps 45, 2-3)<br />
*     *     *<br />
Mais nous n’avons pas encore pris en considération ce que l’Évangile a de plus consolant à nous dire sur nos peurs et nos angoisses ! Après avoir, de mille manières, exhorté ses disciples à ne pas craindre, Jésus a fait autre chose. On n’avait jamais entendu dire dans la Bible que le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Qu’il les connaît, les guide, prend soin d&#8217;elles, les défend, ça oui, mais pas qu’il donne sa vie pour elles. Jésus a promis de le faire et il l&#8217;a fait !<br />
Il a pris nos peurs sur lui. L&#8217;auteur de la Lettre aux Hébreux dit : « Durant les jours de sa vie terrestre, il offrait des prières et des supplications, avec de grands cris et des larmes, à Dieu qui pouvait le sauver de la mort » (He 5, 7). L&#8217;auteur fait allusion à ce qui est arrivé à Jésus la nuit de Gethsémani. L&#8217;évangéliste Marc raconte que dans le jardin des Oliviers, Jésus  « commença à ressentir de la peur et de l&#8217;angoisse et dit à ses disciples : Mon âme est triste jusqu&#8217;à ma mort. Restez ici et veillez » (Mc 14, 33-34). Jésus se sent seul, coupé de la société humaine ; il demande à ses Apôtres de lui être proches, de rester avec lui. La même Lettre aux Hébreux met en lumière le message consolant que contient pour nous cette page mystérieuse de l’Évangile :<br />
Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours. (He 4, 15-16)<br />
En les prenant sur lui, Jésus a racheté nos peurs et nos angoisses. « C&#8217;est par ses blessures que nous avons été guéris », dit de lui l&#8217;Écriture (Is 53, 5-6 ; 1 P 2, 24). Jésus est le véritable  « guérisseur blessé », dont parlait le psychologue, le blessé qui guérit les blessures. Il a fait de nos peurs et de nos angoisses des occasions de croissance en humanité et en compréhension des autres.<br />
Mais même ceci n’épuise encore pas ce que l’Évangile a à nous dire sur nos peurs. Si tout s&#8217;arrêtait là, notre confiance serait encore incomplète. Nous aurions sous les yeux un exemple héroïque et émouvant à suivre, mais pas une main pour nous soutenir. Mais voici la deuxième grande annonce de l&#8217;Évangile : le guérisseur transpercé est ressuscité des morts et a dit : « Je serai avec vous tous les jours jusqu&#8217;à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il ne nous a pas seulement donné l&#8217;exemple de la manière de surmonter l&#8217;angoisse ; il nous a donné les moyens de la surmonter, sa présence et sa grâce. À Paul attristé par son « écharde dans la chair », le Ressuscité répond : « Ma grâce te suffit ! » (2 Co 12, 9)<br />
Les martyrs en ont fait &#8211; et en font encore ! – l’expérience tangible. Dans les Actes des martyrs carthagénois, mis à mort sous l&#8217;empereur Septime Sévère au début du IIIème siècle (parmi les Actes des martyrs les plus fiables historiquement !), on lit que l&#8217;une d&#8217;eux, nommée Félicité, était enceinte, dans son huitième mois, et que dans les douleurs de l&#8217;enfantement, elle gémissait. L’un des gardiens lui dit : « Si tu te plains maintenant, que feras-tu quand tu seras jetée aux bêtes sauvages dans l’arène ? » Elle répondit : « Maintenant, c&#8217;est moi qui souffre, mais alors, un autre souffrira pour moi  ! »<br />
Nous avons un exemple plus proche de nous. En prison et à la veille d&#8217;être pendu, suite au coup d&#8217;État manqué contre Hitler, le pasteur Dietrich Bonhoeffer écrit ces vers qui sont souvent utilisés comme hymne liturgique :<br />
Environnés de force merveilleuse,<br />
Nous attendons en paix ce qui viendra,<br />
Car, avec Dieu, c&#8217;est une année heureuse,<br />
Un temps nouveau qui pour nous s&#8217;ouvrira .</p>
<p>*     *     *<br />
Nous nous sommes proposés de ne pas parler, dans ces méditations, de ce que nous devons faire pour les autres, mais seulement de ce que Jésus est et fait pour nous, de nous identifier  à la brebis plutôt qu’au berger. Mais il faut faire une petite exception à cette occasion. Malgré toutes les exhortations de l’Évangile, il n’est pas toujours en notre pouvoir de nous libérer de la peur et de l’angoisse ; en revanche, il est en notre pouvoir d’en libérer quelqu’un d’autre (ou de l’aider à s’en libérer).<br />
Pascal écrit dans son Mémorial : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là  ». Il continue d&#8217;agoniser car, dans la dimension d&#8217;éternité dans laquelle il est entré, il n&#8217;y a plus de passé, mais tout est mystérieusement présent, même sa nuit à Gethsémani. Mais il est en agonie aussi d’une autre manière, moins mystérieuse. Il  l’est dans son corps mystique, chez ceux qui sont opprimés par l&#8217;angoisse et la peur à cause de la solitude, de la maladie, de la persécution, de l&#8217;exil, de la guerre. Nous sommes désormais les yeux, la bouche et les mains du Christ. Essayons d&#8217;apporter du réconfort à quelqu’un d&#8217;entre eux et nous entendrons dire en nos cœurs sa parole : « C&#8217;est à moi que vous l&#8217;avez fait » (Mt 25, 40). Nous devons nous aussi – pasteurs ou simples croyants – être des wounded healers, pauvres malades qui guérissent les autres.<br />
Je termine par une anecdote que beaucoup, je pense, connaissent, mais qui nous aide à graver en nous l&#8217;image de Jésus qui nous porte sur ses épaules dans les moments difficiles de notre vie. Il s&#8217;agit d&#8217;un homme qui voit toute sa vie dans un rêve. Voici un bref résumé de l’histoire :<br />
Je marche sur le sable au bord de la mer, laissant derrière moi non pas une, mais deux paires d&#8217;empreintes de pas. Je comprends que la deuxième paire, ce sont les pas de Jésus marchant à mes côtés et je suis heureux. Mais voilà qu’à un moment donné, cette deuxième paire disparaît et seules les empreintes de deux pieds sont visibles sur le sable. Ceci, je comprends, se produit précisément en correspondance avec les moments les plus sombres et les plus difficiles de ma vie. Je m&#8217;en plains et je dis :  « Seigneur, tu m&#8217;as laissé seul juste au moment où j&#8217;avais le plus besoin de toi ! »  « Mon fils – me répond Jésus – les seules deux empreintes de pas étaient les miennes. Tu étais sur mes épaules ! »<br />
&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<br />
Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Augustin, Sermo 340, 1 (PL 38,1483).<br />
  2.Augustin, Expos. in Psalmos, 126, 3.<br />
  3.Martin Heidegger, Antwort. Martin Heidegger im Gespräch, Gesamtausgabe, vol. 16, Frankfurt 1975.<br />
  4.Passio Sanctarum Perpetuae et Felicitatis,  XV (Ed. C.J. von Beek, Bonn 1938).<br />
  5.Von guten Mächten wunderbar geborgen /erwarten wir getrost, was kommen mag. /Gott ist mit uns am Abend und am Morgen / und ganz gewiss an   jedem neuen Tag.(https://lyricstranslate.com).<br />
  6.B. Pascal, Pensées, 553, ed. Br.</p>
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		<title>« JE SUIS LA LUMIÈRE DU MONDE » - Deuxième Prédication, Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 01 Mar 2024 12:45:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
		<category><![CDATA[Carême]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans ces prédications de Carême, nous nous sommes proposé de méditer sur les grands « Je Suis » (Ego eimi) prononcés par Jésus dans l&#8217;évangile de Jean. Cependant, une question se pose à leur sujet : ont-ils réellement été prononcés par Jésus, ou sont-ils dus à une réflexion postérieure de l&#8217;évangéliste, comme de nombreuses parties du Quatrième Évangile ? La réponse que pratiquement tous les exégètes aujourd’hui donneraient à cette question est la deuxième. Je suis cependant convaincu que ces déclarations viennent bien « de Jésus » et je vais chercher à expliquer pourquoi.<br />
Il y a une vérité historique et une vérité que nous pouvons appeler réelle ou ontologique. Prenons un de ces « Je suis » de Jésus, par exemple celui qui dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Si, par je ne sais quelle nouvelle découverte improbable, on en arrivait à apprendre que la phrase avait été, de fait et historiquement, prononcée par le Jésus terrestre, ce n’est pas cela qui la rendrait « vraie ». On peut toujours penser que celui qui la prononce se fait des illusions et se trompe ! (Beaucoup ont cru être la lumière du monde avant et après lui !). Ce qui la rend « vraie » est le fait que – dans la réalité et au-delà de toute contingence historique &#8211; il est le chemin, la vérité et la vie.<br />
Dans ce sens plus profond et plus important, chacune des affirmations de Jésus dans l’évangile de Jean sont « vraies », même celle où il dit : « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jn 8, 58). La définition classique de la vérité est « la correspondance entre la chose et l’idée de cette chose » (adaequatio rei et intellectus) ; la vérité révélée est la correspondance entre la réalité et la parole inspirée qui la proclame. Les grandes paroles que nous méditerons sont donc de Jésus, non pas du Jésus historique, mais du Jésus qui &#8211; comme il l&#8217;a promis à ses disciples (Jn 16, 12-15) &#8211; nous parle avec l&#8217;autorité du Ressuscité, par son Esprit.<br />
*    *    *<br />
De la synagogue de Capharnaüm en Galilée, nous passons aujourd&#8217;hui au Temple de Jérusalem, en Judée, où Jésus s&#8217;est rendu à l&#8217;occasion de la Fête des Tabernacles. Ici se déroule le débat avec « les Juifs », dans lequel s&#8217;insère l&#8217;auto-proclamation de Jésus que, dans cette méditation, nous voulons recueillir :<br />
« Moi, je suis la lumière du monde.<br />
Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres,<br />
il aura la lumière de la vie. » (Jn 8, 12)</p>
<p>Ces mots sont si prégnants et si beaux que les chrétiens les ont immédiatement choisis comme l&#8217;une des désignations préférées du Christ. Dans de nombreuses basiliques anciennes &#8211; comme dans les cathédrales de Cefalù et de Monreale en Sicile &#8211; dans la mosaïque de l&#8217;abside, Jésus est représenté comme le Pantocrator, ou Seigneur de l&#8217;univers. Il tient un livre ouvert devant lui et montre la page où sont écrits ces mots, en grec et en latin : Egô eimi to phôs tou cosmou &#8211; Ego sum lux mundi &#8211; Je suis la lumière du monde.<br />
Pour nous aujourd’hui, Jésus « lumière du monde » est devenu une vérité crue et proclamée, mais il fut un temps où ce n’était pas que cela ; c&#8217;était une expérience vécue, comme cela nous arrive parfois quand, après une panne de courant, la lumière revient à l’improviste, ou quand, le matin, en ouvrant la fenêtre, on est inondé de la lumière du jour. La Première Lettre de Pierre le définit comme un passage « des ténèbres à son admirable lumière » (1 P 2, 9 ; Col 1, 12 s.). En évoquant le moment de sa conversion et de son baptême, Tertullien le décrit avec l&#8217;image de l&#8217;enfant qui sort de la pénombre du sein maternel et qui panique au contact de l&#8217;air et de la lumière. « Sortis – écrit-il – du même sein de l&#8217;ignorance, ils ont vu luire, émerveillés, la même lumière de la vérité  (ad lucem expavescentes véritatis)! »<br />
*    *    *<br />
Nous nous posons immédiatement la question : que signifie pour nous, maintenant et ici, cette parole de Jésus : « Je suis la lumière du monde » ? L’expression « lumière du monde » a deux significations fondamentales. La première est que Jésus est la lumière du monde car il est la révélation suprême et définitive de Dieu à l&#8217;humanité. L’incipit de la Lettre aux Hébreux le dit de la manière la plus claire et la plus solennelle :<br />
À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes. (He 1, 1-2)<br />
La nouveauté réside dans le fait unique et irremplaçable que le révélateur est lui-même la révélation ! « Je suis la lumière », et non pas j&#8217;apporte la lumière au monde. Les prophètes parlaient à la troisième personne : « Ainsi parle le Seigneur ! », Jésus parle à la première personne : « Je vous le dis ! » En 1964, Marshall Macluhan lançait le célèbre slogan : « Le médium est le message », signifiant par là que le moyen par lequel un message est diffusé conditionne le message lui-même. Ce dicton s’applique de manière unique et transcendante au Christ. Chez lui, le moyen de transmission est véritablement le message ; le messager est lui-même le message !<br />
C&#8217;est là, disais-je, le sens premier de l&#8217;expression « lumière du monde ». Le deuxième sens est que Jésus est la lumière du monde en ce sens qu&#8217;il éclaire le monde, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;il révèle le monde à soi-même ; il montre toute chose dans sa vérité, telle qu&#8217;elle est devant Dieu. Réfléchissons sur chacune des deux significations, en commençant par la première, c&#8217;est-à-dire de Jésus comme révélation suprême de la vérité de Dieu.<br />
<strong>Raison et foi</strong><br />
De ce point de vue, la lumière qu’est le Christ a toujours eu une concurrente aguerrie, la raison humaine. Nous en parlons, non pas dans un but polémique ou apologétique, c&#8217;est-à-dire pour savoir que répondre aux opposants à la foi, mais pour nous confirmer nous-mêmes dans la foi.<br />
Les débats sur foi et raison &#8211; il serait d’ailleurs plus exact de dire sur raison et révélation – me semblent affectés d’une dissymétrie radicale. Le croyant partage avec l’athée la raison ; l’athée ne partage pas avec le croyant la foi en la révélation. Le croyant parle le langage de son interlocuteur athée ; celui-ci ne parle pas le langage de son homologue croyant.<br />
C’est précisément pour cela que le débat le plus convaincant sur le sujet « foi et raison » est celui qui se produit dans la personne même, entre sa foi et sa raison. Nous en avons de célèbres exemples dans l’histoire de la pensée humaine, chez des hommes chez lesquels on ne peut mettre en doute leur égale passion pour la foi et pour la raison : Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Blaise Pascal, Søren Kierkegaard, John Newman, auxquels nous pourrions ajouter &#8211; à juste raison &#8211; Jean-Paul II, Benoît XVI.<br />
La conclusion à laquelle chacun d’eux est parvenu est que l’acte suprême de la raison est de reconnaître qu’il existe quelque chose qui la dépasse. C’est également l’acte qui fait le plus honneur à la raison, car il indique sa capacité à se transcender. La foi ne s’oppose pas à la raison, mais elle suppose la raison, exactement comme « la grâce présuppose la nature  ».<br />
On doit éclaircir un deuxième malentendu sur le dialogue entre foi et raison. La critique de fond adressée au croyant est qu’il ne peut pas être objectif, puisque sa foi lui impose, dès le départ, la conclusion à laquelle il doit arriver, et constitue donc une précompréhension et un préjugé. Mais on ne tient pas compte ici du fait que ce même « préjugé » agit aussi, au sens opposé, chez le scientifique ou philosophe non-croyant, et de manière encore plus marquée. S’il présuppose que Dieu n’existe pas, que le surnaturel n’existe pas et que le miracle n’est pas possible, il ne pourra aboutir qu’à une seule conclusion déjà donnée au départ.<br />
Un exemple parmi tant d’autres. Sur la base de la vision qu’il avait de la réalité, Freud pouvait-il admettre que « l’amour universel » de François d’Assise eût une composante surnaturelle appelée la grâce ? Certainement pas, et il en fait une « dérivation de l’amour génital ». François d’Assise est pour lui –je cite &#8211; « celui qui est allé le plus loin dans l’utilisation complète de l’amour aux fins du sentiment de bonheur intérieur  ». En d’autres termes, il aimait Dieu, les hommes, toute la création et, de manière très spéciale, Jésus Crucifié, parce que cela lui procurait de la joie, le faisait se sentir bien !<br />
L’homme moderne, au lieu de la vérité, choisit comme valeur suprême la recherche de la vérité. Lessing a écrit : « Si Dieu tenait renfermée dans sa main droite toute la vérité, et dans sa main gauche l’unique et toujours vivace impulsion vers la vérité, même avec cette condition supplémentaire de me tromper toujours et éternellement, et s’il me disait : &laquo;&nbsp;Choisis !&nbsp;&raquo;, je me jetterais avec humilité sur sa main gauche et dirais : Père, donne ! La vérité pure n’est que pour toi seul  ».<br />
La raison en est simple. Tant qu’on est en phase de recherche, c’est lui &#8211; l’homme, qui mène le jeu, le protagoniste, alors que, face à la Vérité reconnue comme telle, il n’a plus d’échappatoire et il doit prêter « l’obéissance de la foi ». La foi pose l’absolu, tandis que la raison voudrait poursuivre indéfiniment la discussion. Comme la belle Shéhérazade de Mille et une nuits, la raison humaine a toujours une nouvelle histoire à raconter pour retarder sa reddition.<br />
Il n’y a que deux résolutions possibles à la tension entre foi et raison : soit de réduire la foi « aux limites de la raison pure », comme le proposait le philosophe Kant, soit de dépasser les limites de la raison pure et « d’avancer au large ». Un peu comme l’Ulysse de Dante qui, parvenu aux « colonnes d’Hercule », considérées auparavant comme le bout de la Terre, décide de ne pas s’arrêter, mais de faire des rames « des ailes pour ce vol fou  ».<br />
Je dois cependant être cohérent avec mes propres prémisses. Le discours sur foi et raison, avant d’être un débat entre « nous et eux », entre croyants et non-croyants, doit être un débat entre les croyants eux-mêmes. Dans ce cas, plus que la controverse et l’apologétique, le plus utile est l’autocritique. En fait, le pire des rationalismes n’est pas extérieur mais intérieur. Saint Paul écrivait aux Corinthiens :<br />
« Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2, 4-5).<br />
Et encore :<br />
« Les armes de notre combat ne sont pas purement humaines, elles reçoivent de Dieu la puissance qui démolit les forteresses. Nous démolissons les raisonnements fallacieux, tout ce qui, de manière hautaine, s’élève contre la connaissance de Dieu, et nous capturons toute pensée pour l’amener à obéir au Christ » (2 Co 10, 3-5).<br />
Ce que l’Apôtre craignait s’est souvent vérifié. La théologie, surtout en Occident, a pris de plus en plus de distances avec la puissance de l’Esprit, pour s’appuyer plutôt sur la sagesse humaine. Le rationalisme moderne a exigé du christianisme qu’il présente son message d’une manière dialectique, c’est-à-dire en le soumettant &#8211; en tout et pour tout &#8211; à la recherche et à la discussion. Il devait ainsi s’inscrire dans l’effort commun &#8211; philosophiquement acceptable &#8211; d’un effort commun et toujours provisoire d’auto-compréhension de la destinée humaine et de l’univers. Ce faisant, on soumettait la proclamation de la mort et de la Résurrection du Christ à une instance différente, retenue supérieure. Elle n’était plus un kérygme, mais simplement une hypothèse entre d’autres.<br />
Il est écrit que « le Verbe s’est fait chair » mais, en théologie, sous l’influence de l’idéalisme prédominant, le Verbe ne devient souvent qu’une idée ! Le Dieu vivant a été réduit à l’idée du Dieu vivant (ce qui est très différent !) et l’Esprit Saint à l’idée hégelienne de « l’esprit absolu ». Pascal avait pourtant bien pris soin de distinguer « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » du « Dieu des philosophes ». On ne vit plus en compagnie de réalités, mais de leurs images, comme les anciens photographes dans leur chambre noire, entourés des négatifs noir et blanc de leurs clichés.<br />
Le danger inhérent à cette façon de faire de la théologie est que Dieu est objectivé. Il devient un objet dont on parle, et non un sujet avec lequel &#8211; ou en présence duquel &#8211; on parle. Un « il » &#8211; ou, pire, un « lui » -, jamais un « toi ». C&#8217;est le contrecoup d&#8217;avoir fait de la théologie une « science ». Le premier devoir de ceux qui font de la science est d&#8217;être neutres face à l&#8217;objet de leur recherche ; mais peut-on être neutre quand il s&#8217;agit de Dieu ? Ce fut là la raison principale qui m’incita, à un certain moment de ma vie, à abandonner l&#8217;enseignement académique de la théologie pour me consacrer à plein temps à la prédication. La conséquence de cette façon de faire de la théologie, de fait, est qu&#8217;elle devient de plus en plus un dialogue avec l&#8217;élite académique du moment, et de moins en moins une nourriture pour la foi du peuple de Dieu.<br />
De cette situation, on ne peut sortir qu&#8217;en accompagnant l&#8217;étude par la prière, en parlant à Dieu, et non pas toujours et seulement en parlant de Dieu. Saint Augustin a réalisé sa théologie la plus durable en parlant avec Dieu dans ses Confessions. « Si tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu seras théologien  » disait un Père du désert. Cela aide également à la contemplation et à l&#8217;imitation de la Mère de Dieu. Dans sa vie terrestre, elle n&#8217;eut rien à voir avec des idées abstraites sur Dieu et son fils Jésus, mais seulement avec leur vivante réalité.<br />
<strong>La foi et le monde</strong><br />
J&#8217;ai évoqué plus haut un deuxième sens de l&#8217;expression « lumière du monde », et c&#8217;est à cela que je voudrais consacrer la dernière partie de ma réflexion, notamment parce que c&#8217;est celle qui nous concerne de plus près. C&#8217;est, disais-je, le sens pour ainsi dire instrumental dans lequel Jésus est lumière du monde : c&#8217;est-à-dire dans la mesure où il éclaire toutes choses ; il fait vis-à-vis du monde ce que le soleil fait vis-à-vis de la terre. Le soleil n&#8217;éclaire ni ne se révèle lui-même, mais il illumine toutes choses sur la terre et fait tout voir sous la juste lumière.<br />
Dans ce second sens également, Jésus et son Évangile ont un concurrent qui est le plus dangereux de tous, étant un concurrent interne, un ennemi dans la maison. L&#8217;expression « lumière du monde » change complètement de sens selon que l&#8217;expression « du monde » est prise comme génitif objectif, ou comme génitif subjectif ; c’est-à-dire, selon que le monde est l&#8217;objet illuminé ou bien le sujet qui illumine. Dans ce second cas, ce n’est pas l’Évangile, mais le monde qui nous fait voir toutes choses sous leur propre jour. L&#8217;évangéliste Jean a exhorté ses disciples avec ces paroles :<br />
N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde (1 Jn 2, 15-16).<br />
Le danger de se conformer à ce monde – la mondanité – est l’équivalent, dans le domaine religieux et spirituel, de ce que, dans le domaine social, nous appelons la sécularisation. Personne (moi encore moins) ne peut dire que ce danger ne le, ne la menace pas également. Un dicton attribué à Jésus dans un écrit ancien non canonique dit : « Si vous ne jeûnez pas du monde, vous ne découvrirez pas le royaume de Dieu  ». Voici le jeûne le plus nécessaire de tous aujourd’hui : jeûner du monde, nesteuein tô kosmô, selon le dicton cité !<br />
Le monde dont nous parlons et auquel nous ne devons pas nous conformer n&#8217;est pas le monde créé et aimé par Dieu ; ce ne sont pas les hommes du monde que, en effet, nous devons toujours aller rencontrer, surtout les pauvres, les derniers, les souffrants. Le fait de « se mêler » à ce monde de souffrance et de marginalisation est, paradoxalement, le meilleur moyen de se « séparer » du monde, car cela signifie aller là où le monde fuit de toutes ses forces. Cela signifie se séparer du principe même qui régit le monde, qui est l’égoïsme.<br />
Avant que dans les œuvres, le changement doit s’opérer dans la manière de penser. Saint Paul exhortait les chrétiens de Rome en ces termes :<br />
Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.  (Rm 12, 2)<br />
Il y a de nombreuses causes à l’origine de la mondanité, mais la principale est la crise de la foi. La foi est le principal champ de bataille entre le chrétien et le monde. C&#8217;est par la foi que le chrétien n&#8217;est plus « du » monde. Entendu au sens moral, le « monde » est tout ce qui s’oppose à la foi. « C&#8217;est là la victoire qui a vaincu le monde », écrit Jean dans sa Première Lettre, « notre foi » (1 Jn 5, 4). Dans la Lettre aux Éphésiens, il y a, à ce propos, un mot sur lequel il vaut la peine de s&#8217;arrêter un peu. Il dit :<br />
Et vous, vous étiez des morts, par suite des fautes et des péchés qui marquaient autrefois votre conduite, soumise aux forces mauvaises de ce monde, au prince du mal qui s’interpose entre le ciel et nous, et dont le souffle est maintenant à l’œuvre en ceux qui désobéissent à Dieu. (Ep 2, 1-2)<br />
L&#8217;exégète Heinrich Schlier a fait une analyse pénétrante de cet « esprit du monde » considéré par Paul comme l&#8217;antagoniste direct de « l&#8217;Esprit de Dieu » (1 Co 2, 12). L’opinion publique y joue un rôle déterminant. Aujourd&#8217;hui, on peut l&#8217;appeler, même au sens littéral, « l&#8217;esprit qui est dans l&#8217;air », car il se propage avant tout par l&#8217;air, à travers des moyens de communication virtuels.<br />
Il s’agit – écrit Schlier – d’un esprit d’une grande intensité historique, auquel l’individu peut difficilement échapper. On s&#8217;en tient à l&#8217;esprit général, on considère que c&#8217;est une évidence. Agir, penser ou dire quelque chose contre cela est considéré comme insensé, voire comme une injustice ou un crime. Alors on n&#8217;ose plus affronter les choses et les situations et surtout la vie d&#8217;une manière différente de la façon dont il les présente&#8230; Sa particularité est d&#8217;interpréter le monde et l&#8217;existence humaine à sa manière .<br />
C’est ce que l’on appelle « l’adaptation à l’air du temps ». La morale du « Così fan tutte » de Mozart. Nous disposons aujourd’hui d’une nouvelle image pour décrire l’action corrosive de l’esprit du monde, le virus informatique. D&#8217;après le peu que j’en sais, le virus est un programme malin qui pénètre dans l&#8217;ordinateur par les moyens les plus insoupçonnés (échange d&#8217;e-mails, sites Web&#8230;), et une fois à l&#8217;intérieur, perturbe ou bloque le fonctionnement normal, altérant ainsi ce qu&#8217;on appelle les « systèmes d&#8217;exploitation ».<br />
L&#8217;esprit du monde agit de la même manière. Il pénètre en nous par mille canaux, comme l&#8217;air que nous respirons, et une fois à l&#8217;intérieur, il change nos modèles de fonctionnement : il remplace le modèle « Christ » par le modèle « monde ». Le monde lui aussi a sa « trinité », ses trois dieux ou idoles à vénérer : le plaisir, le pouvoir, l’argent. Nous déplorons tous les désastres qu’ils créent dans la société, mais sommes-nous sûrs que, à notre petite échelle, nous en sommes, nous-mêmes, complètement immunisés ?<br />
Dans cette lutte  avec le monde qui est hors de nous et le monde qui est en nous, notre plus grande consolation, c’est de savoir que le Christ continue, comme ressuscité, de prier le Père pour nous avec les même paroles qu’il prononça avant de quitter ses Apôtres :<br />
Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde […] De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde […] Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. (Jn 17, 15-20)</p>
<p>__________________________________</p>
<p>Traduction de Cathy Brenti</p>
<p>  1.Tertullien, Apologeticum XXXIX, 9: “ad lucem expa¬vescentes veritatis”.<br />
  2.Thomas, Somme théologique, I, q. 2, a. 2, ad. 1.<br />
  3.S. Freud, Le malaise de la civilisation, IV.<br />
  4.G. Lessing, La Duplique, I, in Werke 3, Zürich 1974, p. 149.<br />
  5.Dante Alighieri, La Divine Comédie, L’Enfer, XXVI, 125.<br />
  6.Evagre le Pontique, De oratione, 60 (PG 79, 1180).<br />
  7.Cf. Clement Al., Stromata, 111, 15 (GCS, 52, p. 242, 2); A. Resch, Agrapha, 48 (TU, 30, 1906, p. 68).<br />
  8.Heinrich Schlier, dans “Geist und Leben“ 31 (1958), pp. 173-183.</p>
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		<title>« JE SUIS LE PAIN DE VIE »  - Première Prédication de Carême 2024</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Feb 2024 12:32:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Au début de ces prédications de Carême, nous repartons du célèbre dialogue entre Jésus et les apôtres à Césarée de Philippe : Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les uns, Jean[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Au début de ces prédications de Carême, nous repartons du célèbre dialogue entre Jésus et les apôtres à Césarée de Philippe :<br />
Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. » Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »  Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 13-16).</p>
<p>De tout le dialogue, ce qui nous intéresse, ici, c’est seulement et exclusivement la deuxième question de Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? » Cependant, nous ne la prenons pas dans le sens où on la prend habituellement, c&#8217;est-à-dire comme si Jésus voulait savoir ce que l&#8217;Église pense de lui, ou ce que nos études de théologie nous disent de lui. Non ! Nous prenons cette question comme on doit prendre toute parole qui sort de la bouche de Jésus, c&#8217;est-à-dire comme si elle s’adressait hic et nunc à celui qui l&#8217;écoute, individuellement et personnellement.</p>
<p>Pour réaliser cet examen, nous nous ferons aider par Jean l’évangéliste. Dans son Évangile, nous trouvons toute une série de déclarations de Jésus, le célèbre Ego eimi, « Je Suis », avec lesquelles il révèle ce qu’il pense, lui, de lui-même, ce qu’il dit, lui qu’il est : « Je suis le pain de vie », « Je suis la lumière du monde », et ainsi de suite. Nous passerons en revue cinq de ces autorévélations et nous nous demanderons à chaque fois s&#8217;il est vraiment pour nous ce qu&#8217;il affirme être, et comment faire pour qu’il le soit de plus en plus.<br />
Nous vivrons ce moment d’une manière particulière. C’est-à-dire, non pas avec le regard tourné vers l’extérieur, vers les problèmes du monde et de l’Église même, comme on se sent poussé à le faire dans d’autres contextes, mais avec un regard d’introspection. Sera-ce donc un moment intimiste et détaché, et, somme toute, égoïste ? Loin de là! C&#8217;est s&#8217;évangéliser soi-même pour évangéliser, se remplir de Jésus pour ensuite l’annoncer « par redondance d&#8217;amour », comme les Constitutions primitives de mon Ordre Capucin recommandaient aux prédicateurs, c’est-à-dire par conviction intime, et pas seulement pour répondre à une mission.<br />
*     *     *<br />
Commençons par le premier de ces « Je Suis » de Jésus que nous rencontrons dans le Quatrième Évangile, au sixième chapitre : « Je suis le pain de vie ». Commençons par écouter la partie du discours qui nous intéresse plus directement :<br />
Ils lui dirent alors : « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? Au désert, nos pères ont mangé la manne ; comme dit l’Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »  Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel.  Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. » Ils lui dirent alors : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »  Jésus leur répondit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif.<br />
Un mot sur le contexte. Jésus avait auparavant multiplié les cinq pains d&#8217;orge et les deux poissons pour nourrir cinq mille hommes. Puis il avait disparu pour échapper à l&#8217;enthousiasme de ceux qui voulaient le faire roi. La foule le cherche et le retrouve sur l&#8217;autre rive du lac.<br />
C&#8217;est ici que commence le long discours par lequel Jésus tente d&#8217;expliquer « le signe du pain ». Il veut faire comprendre que c’est un autre pain qu’il faut rechercher, dont le matériel n’est, justement, qu’un « signe ». C&#8217;est la même procédure employée avec la Samaritaine au chapitre IV de l&#8217;Évangile. Là, Jésus veut amener la femme à découvrir une autre eau, autre que physique, qui n&#8217;apaise la soif que pour un temps limité ; ici, il veut amener la foule à chercher un autre pain, différent du pain matériel, qui ne rassasie que pour la journée. À la Samaritaine qui demande cette eau mystérieuse et attend la venue du Messie pour l&#8217;obtenir, Jésus répond : « Je le suis, moi qui te parle » (Jn 4, 26). A la foule qui pose désormais la même question pour le pain, il répond : « Je suis le pain de la vie ! »<br />
Posons-nous la question : comment et où mangeons-nous ce pain de vie ? La réponse des Pères de l&#8217;Église était, en deux « lieux » ou de deux manières, dans le sacrement et dans la Parole, c&#8217;est-à-dire dans l&#8217;Eucharistie et dans l&#8217;Écriture. A vrai dire, l’accent était mis de diverses manières. Certains, comme Origène &#8211; et parmi les Latins &#8211; Ambroise, insistent davantage sur la Parole de Dieu : « Ce pain que Jésus rompt &#8211; écrit saint Ambroise en commentant la multiplication des pains &#8211; signifie mystiquement la parole de Dieu qui, distribuée, augmente. Il nous a donné ses paroles comme des pains qui se multiplient dans nos bouches à mesure que nous les goûtons . » D&#8217;autres, comme Cyrille d&#8217;Alexandrie, accentuent l&#8217;interprétation eucharistique. Aucun d’entre eux cependant, ne s’exprimait sur un « lieu » en excluant l’autre. On parle de la Parole et de l&#8217;Eucharistie comme des « deux tables » dressées par le Christ. Dans l&#8217;Imitation du Christ, nous lisons :<br />
Je sens que deux choses me sont ici-bas souverainement nécessaires, et que sans elles je ne pourrais porter le poids de cette misérable vie. Enfermé dans la prison de mon corps, j&#8217;ai besoin d&#8217;aliments et de lumière. C&#8217;est pourquoi vous avez donné à ce pauvre infirme votre chair sacrée pour être la nourriture de son âme et de son corps, et votre parole pour luire comme une lampe devant ses pas. Je ne pourrais vivre sans ces deux choses, car la parole de Dieu est la lumière de l&#8217;âme et votre Sacrement le pain de la vie. On peut encore les regarder comme deux tables placées dans les trésors de l&#8217;Eglise .</p>
<p>L’affirmation unilatérale de l’une de ces deux manières de manger le pain de la vie à l’exclusion de l’autre est le résultat de la division néfaste survenue dans le christianisme occidental. Du côté catholique, l&#8217;interprétation eucharistique avait fini par devenir si prépondérante qu&#8217;elle faisait du sixième chapitre de Jean presque l&#8217;équivalent du récit de l&#8217;institution de l&#8217;Eucharistie. Luther, en réaction, affirma le contraire, à savoir que le pain de la vie est la parole de Dieu ; il est distribué au moyen de la prédication et mangé au moyen de la foi .</p>
<p>Le climat œcuménique qui s&#8217;est instauré parmi les croyants au Christ nous permet de recomposer la synthèse traditionnelle présente chez les Pères. Il ne fait aucun doute que le pain de la vie nous arrive à travers la parole de Dieu et en particulier les paroles de Jésus dans l&#8217;Évangile. Sa réponse au tentateur nous le rappelle aussi : « L&#8217;homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». (Mt 4, 4) Mais comment ne pas voir dans le discours de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm également une référence à l&#8217;Eucharistie ? L&#8217;ensemble du contexte évoque un banquet : on parle de nourriture et de boisson, de manger et de boire, du corps et du sang. Les paroles : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang … » rappellent trop clairement les paroles de l&#8217;institution (« Prenez, mangez, ceci est mon corps » et « Prenez, buvez : ceci est mon sang ») pour pouvoir nier toute relation entre elles.</p>
<p>Si en exégèse et en théologie on assiste à une polarisation et parfois – disais-je &#8211; à un contraste entre le pain de la parole et le pain eucharistique, dans la liturgie leur synthèse s’est toujours vécue sereinement. Depuis les temps les plus anciens, par exemple en saint Justin martyr, la messe comporte deux temps : la liturgie de la Parole, avec des lectures tirées de l&#8217;Ancien Testament et des « mémoires des apôtres », et la liturgie eucharistique avec la consécration et la communion. </p>
<p>Aujourd&#8217;hui, nous pouvons revenir, disais-je, à la synthèse originelle entre Parole et Sacrement. Nous devons en effet même faire un pas en avant dans cette direction. Cela consiste à ne pas se limiter à manger la chair et à boire le sang du Christ – c’est-à-dire à la seule Parole et au sacrement de l&#8217;Eucharistie &#8211; mais à la voir mise en œuvre à chaque instant et dans chaque aspect de notre vie de grâce.</p>
<p>Lorsque saint Paul écrit : « Pour moi, vivre, c&#8217;est le Christ » (Ph 1, 21), il ne pense pas à un moment précis. Pour lui, le Christ est véritablement, quelle que soit la forme que prend sa présence, le pain de vie ; on le « mange » avec foi, espérance et charité, dans la prière et en tout. L&#8217;être humain est créé pour la joie et ne peut vivre sans joie, ou sans l’espérance de l’atteindre. La joie est le pain du cœur. Et l&#8217;Apôtre cherche aussi la vraie joie &#8211; et exhorte ses disciples à la chercher – en Jésus-Christ le Seigneur : « Gaudete in Domino semper, iterum dico, gaudete » : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie. » (Ph 4, 4 )</p>
<p>Jésus est pain de vie éternelle, non seulement pour ce qu&#8217;il donne, mais aussi – et avant tout – pour ce qu&#8217;il est. La Parole et le Sacrement sont les moyens ; le but est de vivre par lui et en lui : « De même que le Père, qui est vivant, m&#8217;a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jn 6, 57). Dans l’hymne Adoro te devote qui a alimenté la piété et l’adoration eucharistiques des catholiques pendant des siècles, il y a une strophe qui est une paraphrase de ces paroles de Jésus. Dans l&#8217;original, dont beaucoup d&#8217;entre nous se souviennent certainement, elle dit :</p>
<p>O memoriále mortis Dómini,<br />
Panis vivus vitam praestans hómini,<br />
praesta meae menti de te vívere,<br />
et te illi semper dulce sápere.</p>
<p>Et en français,</p>
<p>Ô mémorial de la mort du Seigneur,<br />
Pain vivant qui donnez la vie aux hommes,<br />
Faites que mon âme trouve la vie en vous<br />
Et goûte toujours combien vous êtes doux. </p>
<p>*     *     *</p>
<p>Tout le discours de Jésus sur le pain de vie tend, donc, à clarifier quelle vie il donne, non pas la vie de la chair, mais la vie de l&#8217;Esprit, la vie éternelle. Ce n’est cependant pas dans cette direction que je voudrais poursuivre ma réflexion dans les quelques minutes qui me restent. Par rapport à l&#8217;Évangile, il y a toujours deux opérations à faire, en respectant strictement leur ordre : d&#8217;abord l&#8217;appropriation, puis l&#8217;imitation. Jusqu&#8217;à présent, nous nous sommes approprié le pain de la vie par la foi et nous le faisons chaque fois que nous recevons la communion. Il s’agit maintenant de voir comment le traduire en pratique dans nos vies. </p>
<p>Pour ce faire, nous nous posons une simple question : Comment lui, Jésus, est-il devenu pour nous pain de vie ? Il nous a lui-même donné la réponse, précisément dans l&#8217;Évangile de Jean : « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s&#8217;il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jn 12, 24) Nous savons bien à quoi font allusion les images de chute à terre et de pourriture. Toute l’histoire de la Passion y est contenue. Nous devons essayer de voir ce que ces images signifient pour nous. En effet, en prenant l’image du grain de blé, Jésus n’indique pas seulement sa destinée personnelle, mais celle de chacun de ses vrais disciples.</p>
<p>On ne peut écouter les paroles adressées par saint Ignace d&#8217;Antioche à l&#8217;Église de Rome sans s’émouvoir et sans s’étonner, en voyant ce que la grâce du Christ est capable de faire d’une créature humaine :</p>
<p>Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ […] Implorez le Christ pour moi, pour que, par l&#8217;instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu. Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul : eux, ils étaient libres, et moi jusqu&#8217;à présent un esclave .  </p>
<p>Avant les dents des bêtes sauvages, Ignace a fait l&#8217;expérience d&#8217;autres dents qui l&#8217;avaient broyé, non pas celles des bêtes sauvages, mais celles des hommes : « Depuis la Syrie jusqu’à Rome &#8211; écrit-il – je combats contre les bêtes, sur terre et sur mer, nuit et jour, enchaîné à dix léopards, c&#8217;est-à-dire à un détachement de soldats ; quand on leur fait du bien, ils en deviennent pires . » Cela a quelque chose à nous dire aussi. Chacun de nous a, dans son environnement, de ces dents qui le broient. Saint Augustin disait que nous, êtres humains, sommes des « corps de boue qui se froissent les uns les autres » : lutea vasa quae faciunt invicem angustias . Nous devons apprendre à faire de cette situation un moyen de sanctification et non d&#8217;endurcissement du cœur, de haine et de plainte !</p>
<p>Une maxime souvent répétée dans nos communautés religieuses dit Vita communis mortificatio maxima : « Vivre en communauté est la plus grande de toutes les mortifications ». Non seulement la plus grande, mais aussi la plus utile, plus méritoire que bien d’autres mortifications volontaires. Cette maxime ne s&#8217;applique pas seulement à ceux qui vivent dans des communautés religieuses, mais à toute coexistence humaine. A mon avis, le lieu où elle se réalise de la manière la plus exigeante, c&#8217;est dans le mariage, et il faut être plein d&#8217;admiration devant un mariage vécu fidèlement jusqu&#8217;à la mort. Passer toute sa vie, jour et nuit, en acceptant la volonté, le caractère, la sensibilité et les particularités d&#8217;une autre personne, surtout dans une société comme la nôtre, est quelque chose de grand et, si c’est fait dans un esprit de foi et d’amour, cela devrait déjà être qualifié de « vertu héroïque ». </p>
<p>Nous nous trouvons cependant ici dans le contexte de la Curie qui n&#8217;est pas une communauté religieuse ou matrimoniale, mais de service et de travail ecclésial. Les occasions à ne pas rater &#8211; si nous voulons nous aussi être moulus pour devenir farine de Dieu – sont nombreuses, et chacun devrait identifier et sanctifier celles qui lui sont offertes dans son lieu de service. Je n’en citerai qu’une ou deux qui me semblent valables pour tous.</p>
<p>Une opportunité est d&#8217;accepter d&#8217;être contredit, de renoncer à se justifier et à vouloir toujours avoir raison, quand l&#8217;importance de l&#8217;affaire ne l&#8217;exige pas. Une autre, c’est de supporter quelqu&#8217;un dont le caractère, la manière de parler ou d&#8217;agir nous énerve, et de le faire sans nous irriter intérieurement, en pensant plutôt que nous aussi en sommes peut-être le sujet pour quelqu&#8217;un. L&#8217;Apôtre exhortait les fidèles de Colosses par ces mots :</p>
<p>Revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. (Col 3, 12-13)<br />
Ce qui est le plus difficile à « broyer » en nous, ce n&#8217;est pas la chair, mais l&#8217;esprit, c&#8217;est-à-dire l&#8217;amour-propre et l&#8217;orgueil, et ces petits exercices remplissent magnifiquement leur fonction.<br />
Malheureusement, il existe aujourd&#8217;hui dans la société une sorte de dents qui broient sans pitié, plus cruellement que les dents de léopard dont parlait le martyr saint Ignace. Ce sont les dents des médias et de ce que l’on appelle les « social ». Non pas lorsqu’ils dénoncent les distorsions de la société ou de l’Église (en cela ils méritent tout le respect et l’estime !), mais lorsqu’ils attaquent quelqu’un de parti pris, simplement parce qu’il n’appartient pas à leur camp. Avec malveillance, avec une intention destructrice et non constructive. Pauvre celui qui finit dans ce hachoir à viande aujourd&#8217;hui, qu&#8217;il soit laïc ou ecclésiastique !</p>
<p>Dans ce cas, il est légitime et nécessaire de faire valoir ses raisons dans les forums appropriés, et si cela n&#8217;est pas possible, ou s&#8217;il s&#8217;avère que cela ne sert à rien, il ne reste plus au croyant que de s’unir au Christ flagellé, couronné d’épines et sur qui ils ont craché. Dans la Lettre aux Hébreux, nous lisons cette exhortation aux premiers chrétiens, qui peut aider en de pareilles occasions : « Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. » (He 12, 3)</p>
<p>C&#8217;est une chose assez difficile et des plus douloureuses, surtout si on y trouve sa propre famille naturelle ou religieuse, mais la grâce de Dieu peut faire &#8211; et a souvent fait &#8211; de tout cela une occasion de purification et de sanctification. Il s&#8217;agit d&#8217;avoir foi qu&#8217;à la fin, comme cela s&#8217;est produit pour Jésus, la vérité triomphera du mensonge. Et elle triomphera peut-être encore mieux avec le silence qu’avec l’autodéfense la plus acharnée.</p>
<p>*     *     *</p>
<p>Le but final de se laisser broyer n’est cependant pas de nature ascétique, mais mystique ; il ne sert pas tant à se mortifier, qu’à créer la communion. C’est une vérité qui a accompagné la catéchèse eucharistique dès les premiers jours de l’Église. Elle est déjà présente dans la Didache (IX, 4), écrit des temps apostoliques. Saint Augustin développe ce thème de façon merveilleuse dans un de ses discours au peuple. Il met en parallèle le processus qui conduit à la formation du pain qui est le corps eucharistique du Christ et le processus qui conduit à la formation de son corps mystique qu&#8217;est l&#8217;Église. Il dit:</p>
<p>Rappelez-vous un instant ce qu&#8217;était autrefois cette créature qu&#8217;est le blé, lorsqu&#8217;elle était encore dans les champs : la terre la faisait germer, la pluie la nourrissait ; puis il y avait le travail de l&#8217;homme qui le portait à l&#8217;aire de battage, le battait, le vannait et le mettait dans les greniers ; de là, il le prenait pour le moudre et le cuire et ainsi, finalement, il est devenu du pain. Maintenant, rappelez vos souvenirs car vous n’existiez pas et avez été créés, on vous a apportés sur l&#8217;aire sacrée, vous y avez été foulés&#8230; Lorsque vous avez donné vos noms pour le baptême, vous avez commencé à être écrasés par le jeûne et les exorcismes ; puis finalement vous vous êtes approchés de l&#8217;eau sainte, vous en avez été pénétrés et vous êtes devenu une seule chose ; quand la chaleur du Saint-Esprit est venue, vous avez été cuits et vous êtes devenus le pain du Seigneur. Voilà ce que vous avez reçu. C&#8217;est pourquoi, de même que vous voyez que le pain préparé est un, soyez vous aussi un, en vous aimant, en conservant une même foi, une même espérance, une indivisible charité . »</p>
<p>Entre les deux corps – eucharistique et mystique de l’Église – il n’y a pas seulement une similitude, mais aussi une dépendance. C&#8217;est grâce au mystère pascal du Christ opérant dans l&#8217;Eucharistie que nous pouvons trouver la force de nous laisser broyer, jour après jour, dans les petites (et parfois grandes !) circonstances de la vie.</p>
<p>*     *     *</p>
<p>Je termine par un épisode qui s&#8217;est réellement passé, raconté dans un livre intitulé « Le prix à payer »,  écrit en français et traduit en plusieurs langues. Cela sert, mieux que de longs discours, à réaliser la puissance contenue dans les solennels « Je Suis » du Christ dans l&#8217;Évangile et en particulier dans celui que j&#8217;ai commenté dans cette première méditation.</p>
<p>Il y a quelques décennies, dans un pays du Moyen-Orient, deux soldats – l’un chrétien et l’autre non – faisaient ensemble office de sentinelles dans un dépôt d’armes. Le chrétien sortait souvent, parfois même la nuit, un petit livre et le lisait, attirant la curiosité et l&#8217;ironie de son compagnon d&#8217;armes. Une nuit, cet dernier fait un rêve. Il se trouve devant un torrent qu&#8217;il ne réussit cependant pas à traverser. Il voit une silhouette enveloppée de lumière qui lui dit : « Pour le traverser, il te faut le pain de la vie ». Fortement impressionné par son rêve, au matin, sans savoir pourquoi, il demande &#8211; ou plutôt oblige &#8211; son compagnon à lui remettre son mystérieux livre (il s&#8217;agissait bien sûr des évangiles). Il l&#8217;ouvre et tombe sur l&#8217;évangile de Jean. Son ami chrétien lui conseille de commencer par celui de Matthieu qui est plus facile à comprendre. Mais lui, sans savoir pourquoi, insiste. Il lit tout d’une seule traite, jusqu&#8217;à atteindre le sixième chapitre. A ce stade, il est bon d’écouter le reste directement de sa bouche :</p>
<p>Arrivé au chapitre 6 je m&#8217;arrête net dans ma lecture, abasourdi, au milieu d&#8217;une phrase. J’ai le cerveau en ébullition. Une seconde, je pense que je suis victime d&#8217;une hallucination, et replonge les yeux dans ce livre, à l&#8217;endroit précis où je me suis arrêté […] Je viens à l&#8217;instant de lire exactement ces mots, «le pain de vie », ceux-là mêmes que j&#8217;ai entendus il y a quelques heures dans mon rêve. Pour en avoir le cœur net, je relis lentement ce passage, dans lequel ce Jésus s&#8217;adresse à ses disciples après avoir multiplié des pains pour la foule, en leur disant : «Je suis  le pain de vie, celui qui vient à moi n&#8217;aura plus jamais faim…  »<br />
Il se passe alors en moi quelque chose d&#8217;extraordinaire, comme une déflagration violente qui emporte tout sur son passage, accompagnée d&#8217;une sensation de bien-être et de chaleur&#8230; […] J&#8217;ai l&#8217;impression d&#8217;être ivre, alors que monte dans mon cœur un sentiment d&#8217;une force inouïe, une passion presque violente et amoureuse pour ce Jésus-Christ dont parlent les Évangiles .</p>
<p>Ce que cette personne a dû souffrir par la suite pour sa foi confirme l&#8217;authenticité de son expérience. La parole de Dieu n&#8217;agit pas toujours de manière aussi explosive, mais l&#8217;exemple, je le répète, nous montre quelle force divine est contenue dans les solennels « Je Suis » du Christ qu’avec la grâce de Dieu, nous nous engageons à commenter durant ce Carême.<br />
____________________________</p>
<p>Traduit par Cathy Brenti</p>
<p>  1.Ambroise de Milan, In Lucam, VI, 86.<br />
  2.Imitation du Christ, IV, 11, 4  (trad. Lamennais).<br />
  3.Luther, Sur l’Evangile de Jean, 231.<br />
  4.Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains, IV, 1.<br />
  5.Ib. V, 1.<br />
  6.Augustin, Sermons, 69, 1 (PL 38, 440).<br />
  7.Augustin, Sermons, 229 ( Denis 6) (PL 38, 1103).<br />
  8.Joseph Fadelle, Le prix à payer, Pocket, 2012.</p>
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		<title>« COURAGE ! MOI, JE SUIS VAINQUEUR DU MONDE » -  Cinquième Prédication, Carême 2023</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Apr 2023 11:19:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>« Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde . » Saint-Père, Vénérables Pères, frères et sœurs, ces paroles sont parmi les dernières que Jésus adresse à ses disciples, avant de les quitter. Il ne s&#8217;agit pas de l&#8217;habituel « Courage ! » adressé à ceux qui restent, de la part de celui qui est sur le point de partir. En effet, il ajoute : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous . »<br />
Que signifie « je reviens vers vous » s&#8217;il est sur le point de les quitter ? De quelle manière et à quel titre viendra-t-il demeurer auprès d&#8217;eux ? Si l&#8217;on ne comprend pas la réponse à cette question, on ne comprendra jamais la vraie nature de l&#8217;Église. On trouve cette réponse, comme une sorte de thème récurrent, dans les discours d&#8217;adieu de l&#8217;évangile de Jean, et il est bon d&#8217;écouter une fois les versets où elle devient la note dominante. Faisons-le avec l&#8217;attention et l&#8217;émotion avec lesquelles les enfants écoutent les dispositions de leur père à l&#8217;égard du bien le plus précieux qu&#8217;il s&#8217;apprête à leur laisser :<br />
« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l&#8217;Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous . »<br />
« Mais le Défenseur, l&#8217;Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit . »<br />
« Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d&#8217;auprès du Père, lui, l&#8217;Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement . »<br />
« Il vaut mieux pour vous que je m&#8217;en aille, car, si je ne m&#8217;en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l&#8217;enverrai . »<br />
« J&#8217;ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l&#8217;instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l&#8217;Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu&#8217;il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu&#8217;il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître . »<br />
Mais qu&#8217;est-ce que l&#8217;Esprit Saint qu’il promet et qui est-il ? Est-ce lui-même, Jésus, ou un autre ? Si c&#8217;est lui-même, pourquoi dit-il à la troisième personne : « quand il viendra, l’Esprit&#8230; » ; si c&#8217;est un autre, pourquoi dit-il à la première personne : « je reviens vers vous » ? Nous touchons au mystère de la relation entre le Ressuscité et son Esprit. Relation si étroite et si mystérieuse que saint Paul semble parfois les identifier. En effet, il écrit : « Or, le Seigneur, c&#8217;est l&#8217;Esprit », mais il ajoute sans transition, « et là où l&#8217;Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté  ». Si c&#8217;est l&#8217;Esprit du Seigneur, ce ne peut pas être, purement et simplement, le Seigneur.<br />
La réponse de l&#8217;Écriture est que l&#8217;Esprit Saint, par la rédemption, est devenu « l&#8217;Esprit du Christ » ; c&#8217;est la manière dont le Ressuscité agit désormais dans l&#8217;Église et dans le monde, ayant « été, selon l&#8217;Esprit de sainteté, établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d&#8217;entre les morts  ». C&#8217;est pourquoi il peut dire aux disciples : « Il vaut mieux pour vous que je m&#8217;en aille » et ajouter : « Je ne vous laisserai pas orphelins ».<br />
Nous devons nous débarrasser complètement d&#8217;une vision de l&#8217;Église qui s&#8217;est formée petit à petit et est devenue dominante dans la conscience de nombreux croyants. Je la définis comme vision déiste ou cartésienne, à cause de son affinité avec la vision du monde du déisme cartésien. Comment la relation entre Dieu et le monde était-elle conçue dans cette vision ?  Plus ou moins comme ceci : Dieu au commencement crée le monde puis il se retire, le laissant se développer avec les lois qu&#8217;il lui a données ; comme une horloge qu’on a suffisamment remontée pour qu&#8217;elle fonctionne indéfiniment toute seule. Toute nouvelle intervention de Dieu bouleverserait cet ordre, raison pour laquelle les miracles sont jugés inadmissibles. Dieu, en créant le monde, serait comme quelqu&#8217;un qui donne une tape sur un ballon et le pousse en l&#8217;air, en restant, lui, au sol.<br />
Que signifie cette vision si on l’applique à l&#8217;Église ? Que le Christ a fondé l&#8217;Église, l&#8217;a dotée de toutes les structures hiérarchiques et sacramentelles nécessaires à son fonctionnement, puis l&#8217;a quittée, se retirant dans son ciel, au moment de son Ascension. Comme quelqu&#8217;un qui pousse une petite barque dans la mer, tout en restant lui-même sur le rivage.<br />
Mais il n&#8217;en est rien ! Jésus est monté dans la barque et il y reste. On doit prendre au sérieux ses dernières paroles dans Matthieu : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu&#8217;à la fin du monde . » À chaque nouvelle tempête, y compris celles d&#8217;aujourd&#8217;hui, il nous répète ce qu&#8217;il a dit à ses apôtres dans l&#8217;épisode de la tempête apaisée : « Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi  ? » Ne suis-je pas avec vous ? Puis-je sombrer ? Celui qui a créé la mer peut-il sombrer dans la mer ?<br />
J&#8217;ai remarqué avec joie que dans l&#8217;Annuaire pontifical, sous le nom du Pape, il n&#8217;y a qu’un seul titre « Évêque de Rome » ; tous les autres titres &#8211; Vicaire du Christ, Souverain Pontife de l&#8217;Église universelle, Primat d&#8217;Italie, etc. &#8211; sont repris comme « titres historiques » à la page suivante. Cela me semble juste, surtout en ce qui concerne « Vicaire du Christ ». Le vicaire est celui qui supplée en l&#8217;absence du chef, mais Jésus-Christ ne s&#8217;est jamais absenté et ne s&#8217;absentera jamais de son Église. Par sa mort et sa résurrection, il est devenu « la tête du corps, la tête de l&#8217;Église  » et il le restera jusqu&#8217;à la fin du monde : le vrai et unique Seigneur de l&#8217;Église.<br />
Sa présence n&#8217;est pas, pour ainsi dire, une présence morale et intentionnelle, ce n&#8217;est pas une seigneurie par procuration. Lorsque nous ne pouvons pas être présents en personne à un événement, nous disons généralement : « Je serai présent spirituellement », ce qui n&#8217;est, ni une grande consolation, ni d’une grande aide pour ceux qui nous ont invités. Lorsque nous disons de Jésus qu&#8217;il est présent « spirituellement », cette présence spirituelle n&#8217;est pas une forme inférieure à la présence physique, mais elle est infiniment plus réelle et efficace. C&#8217;est la présence de Jésus ressuscité qui agit dans la puissance de l&#8217;Esprit, qui agit en tout temps et en tout lieu, et agit à l’intérieur de nous.<br />
Si, dans la situation actuelle de crise énergétique croissante, on découvrait l&#8217;existence d&#8217;une nouvelle source d&#8217;énergie inépuisable, si l&#8217;on découvrait enfin comment utiliser l&#8217;énergie solaire à volonté et sans effets négatifs, quel soulagement ce serait pour toute l&#8217;humanité ! Eh bien, l&#8217;Église possède, dans son domaine, une source d&#8217;énergie inépuisable de ce type : la « force d&#8217;en haut » qu&#8217;est l&#8217;Esprit Saint.  Jésus a pu dire de lui : « Jusqu&#8217;à présent vous n&#8217;avez rien demandé en mon nom ; demandez, et vous recevrez : ainsi votre joie sera parfaite . »<br />
Il y a un moment dans l&#8217;histoire du salut qui rappelle de près les paroles de Jésus lors de la dernière Cène. Il s&#8217;agit de l&#8217;oracle du prophète Aggée. Il dit :<br />
Le vingt et unième jour du septième mois, la parole du Seigneur se fit entendre par l&#8217;intermédiaire du prophète Aggée : « Va parler à Zorobabel, fils de Salathiel, gouverneur de Juda, à Josué, fils de Josédeq, le grand prêtre, et au reste du peuple. Tu leur diras : Reste-t-il encore parmi vous quelqu&#8217;un qui ait vu cette Maison dans sa gloire première ? Eh bien ! Qu&#8217;est-ce que vous voyez maintenant ? N&#8217;est-elle pas devant vous réduite à rien ? Mais à présent, courage, Zorobabel ! &#8211; oracle du Seigneur. Courage, Josué fils de Josédeq, grand prêtre ! Courage, tout le peuple du pays ! &#8211; oracle du Seigneur. Au travail ! Je suis avec vous &#8211; oracle du Seigneur de l&#8217;univers […] Mon esprit se tient au milieu de vous : Ne craignez pas  ! »<br />
C&#8217;est l&#8217;un des rares textes de l&#8217;Ancien Testament que l’on peut dater avec précision, le 17 octobre 520 av JC. Ne nous semble-t-il pas qu&#8217;il décrit, avec les mots d&#8217;Aggée, la situation actuelle de l&#8217;Église catholique et, à bien des égards, celle de toute la chrétienté ? Les plus âgés parmi nous se rappellent avec nostalgie l&#8217;époque, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, où les églises étaient remplies le dimanche, où mariages et baptêmes se succédaient dans les paroisses, où séminaires et noviciats religieux abondaient en vocations&#8230; « Mais dans quel état la voyons-nous aujourd&#8217;hui ? » pourrions-nous dire avec Aggée ? Cela ne vaut pas la peine de perdre du temps à répéter la liste des maux actuels, de ce qui, pour certains, semble n&#8217;être que ruines, un peu comme les ruines de la Rome antique que nous avons tout autour de nous dans cette ville.<br />
Tout ce qui brillait autrefois et que nous sommes enclins à regretter n’était pas or. Si tout avait été or, si ces séminaires remplis avaient été des forges de saints pasteurs et que l&#8217;éducation traditionnelle qui y était dispensée avait été solide et vraie, nous n&#8217;aurions pas autant de scandales à déplorer aujourd&#8217;hui&#8230; Mais ce n&#8217;est pas de cela qu’il s’agit de parler ici, et je ne suis certainement pas le mieux qualifié pour le faire. Ce que je tiens à relever, c&#8217;est l&#8217;exhortation que le prophète adressa au peuple d&#8217;Israël ce jour-là. Il ne les exhorte pas à s&#8217;apitoyer sur leur sort, à se résigner et à se préparer au pire. Non, il dit comme Jésus : « Courage ! Au travail ! Je suis avec vous &#8211; oracle du Seigneur […] Mon esprit se tient au milieu de vous. »<br />
Mais attention : il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un vague et stérile « Ayez courage ».  Le prophète a déjà dit quel est le « travail » auquel ils doivent s&#8217;atteler. Et puisqu&#8217;il nous concerne de près, écoutons aussi l&#8217;oracle précédent d&#8217;Aggée au peuple et à ses dirigeants :<br />
Ainsi parle le Seigneur de l&#8217;univers : Ces gens-là disent : « Le temps n&#8217;est pas encore venu de rebâtir la Maison du Seigneur ! » Or, voilà ce que dit le Seigneur par l&#8217;intermédiaire d&#8217;Aggée, le prophète : Et pour vous, est-ce bien le temps d&#8217;être installés dans vos maisons luxueuses, alors que ma Maison est en ruine ? Et maintenant, ainsi parle le Seigneur de l&#8217;univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins : Vous avez semé beaucoup, mais récolté peu ; vous mangez, mais sans être rassasiés ; vous buvez, mais sans être désaltérés ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer ; et le salarié met son salaire dans une bourse trouée. […] Allez dans la montagne, rapportez du bois pour rebâtir la maison de Dieu. Je prendrai plaisir à y demeurer, et j&#8217;y serai glorifié &#8211; déclare le Seigneur .<br />
Une fois prononcée, la parole de Dieu redevient active et pertinente chaque fois qu&#8217;elle est à nouveau proclamée. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une simple citation biblique. Nous sommes maintenant « ce peuple » auquel la Parole de Dieu est adressée. Quelles sont pour nous aujourd&#8217;hui « les maisons luxueuses » (certaines traductions disent : « lambrissées ») dans lesquelles nous sommes tentés de demeurer tranquilles ? Je vois trois maisons concentriques, l&#8217;une dans l&#8217;autre, d&#8217;où nous devons sortir pour gravir la montagne et reconstruire la maison de Dieu.<br />
La première maison bien couverte, soignée et meublée, c&#8217;est mon « moi » : mon petit confort, ma gloire, ma position dans la société ou dans l&#8217;Église. C&#8217;est le mur le plus difficile à abattre, le mieux dissimilé. Il est si facile de confondre mon honneur avec celui de Dieu et de l&#8217;Église, l&#8217;attachement à mes idées avec l&#8217;attachement à la vérité pure et simple. Celui qui parle en ce moment ne pense pas faire exception. Nous sommes dans notre coquille, comme le ver à soie dans la sienne : autour, il y a toute la soie, mais si le ver à soie ne brise pas la coquille, il restera chenille et ne deviendra jamais un papillon qui vole.<br />
Mais laissons ce sujet de côté, car nous avons de nombreuses occasions d&#8217;en entendre parler. La deuxième maison bien couverte dont nous devons sortir pour travailler à la « maison du Seigneur », c&#8217;est ma paroisse, mon ordre religieux, mon mouvement ou mon association ecclésiale, mon Église locale, mon diocèse&#8230; Ne nous méprenons pas. Malheur si nous n&#8217;avions aucun amour ni attachement à ces réalités particulières dans lesquelles le Seigneur nous a placés et dont nous sommes peut-être responsables.  Le mal est de les absolutiser, de ne voir rien d&#8217;autre en dehors d&#8217;elles, de ne s&#8217;intéresser qu&#8217;à elles, en critiquant et en méprisant ceux qui ne la partagent pas. De perdre de vue, en somme, la catholicité de l&#8217;Église. D’oublier, comme le dit souvent le Saint-Père, que « le tout est supérieur à la partie ». Nous sommes un seul corps, le corps du Christ, et dans le corps, dit Paul, « si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance . » Le Synode devrait également servir à cela : nous rendre conscients et participants des problèmes et des joies de toute l&#8217;Église catholique.<br />
Mais venons-en à la troisième maison bien couverte. En sortir est d&#8217;autant plus difficile que, pendant des siècles, on nous a inculqué que ce serait péché et trahison. J’ai lu récemment, pendant la semaine de prière pour l&#8217;unité des chrétiens, le témoignage d&#8217;une femme catholique d&#8217;un pays à « religion mixte ». Lorsqu&#8217;elle était jeune, le prêtre de sa paroisse enseignait que le seul fait d&#8217;entrer physiquement dans une église protestante était un péché mortel. Et je suppose que l&#8217;on disait la même chose, de l&#8217;autre côté de la palissade, à propos de l&#8217;entrée dans une église catholique.<br />
Je parle, bien sûr, de la troisième maison bien couverte qu&#8217;est la confession chrétienne particulière à laquelle nous appartenons, et je le fais en ayant encore en mémoire, tout frais, l&#8217;événement extraordinaire et prophétique de la réunion œcuménique qui a eu lieu au Sud-Soudan en février dernier. Nous sommes tous convaincus qu&#8217;une partie de la faiblesse de notre évangélisation et de notre action dans le monde est due à la division et à la lutte mutuelle entre chrétiens. On voit ce que Dieu dit, toujours dans notre Aggée :<br />
« On attendait beaucoup, et voici qu&#8217;il y a peu ; ce que vous avez rapporté à la maison, j&#8217;ai soufflé dessus. À cause de quoi ? &#8211; oracle du Seigneur de l&#8217;univers. À cause de ma Maison qui est en ruine, quand chacun de vous s&#8217;agite pour sa propre maison . »<br />
Jésus dit à Pierre : « Sur cette pierre, je bâtirai mon Église ». Il n&#8217;a pas dit : « Je bâtirai mes Églises ». Il doit y avoir un sens dans lequel ce que Jésus appelle « mon Église » englobe tous les croyants en lui et tous les baptisés. L&#8217;apôtre Paul a une formule qui pourrait remplir cette tâche d&#8217;englober tous ceux qui croient au Christ. Au début de la première lettre aux Corinthiens, il adresse sa salutation : « à tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre  ».<br />
Nous ne pouvons certes pas nous satisfaire de cette unité si vaste, mais si vague. Et cela justifie l&#8217;engagement et la confrontation, y compris doctrinale, entre les Églises. Mais nous ne pouvons pas non plus mépriser et ignorer cette unité fondamentale qui consiste à invoquer le même Seigneur Jésus-Christ. Celui qui croit au Fils de Dieu croit aussi au Père et à l&#8217;Esprit Saint. Ce qui a été répété à plusieurs reprises est tout à fait vrai : « ce qui nous unit est plus important que ce qui nous divise ».<br />
Dans les cas où nous ne pouvons que désapprouver l&#8217;usage qui est fait du nom de Jésus et la manière dont l&#8217;Évangile est annoncé, peut-être serons-nous aidés par ce que saint Paul dit de certains qui, en son temps, annonçaient l&#8217;Évangile « en intrigants, sans intention pure ». « Qu&#8217;importe ! » écrivait-il aux Philippiens, « De toute façon, que ce soit avec des arrière-pensées ou avec sincérité, le Christ est annoncé, et de cela je me réjouis  ». Sans oublier que les chrétiens d&#8217;autres confessions trouvent aussi chez nous, catholiques, des choses qu&#8217;ils ne peuvent pas approuver.<br />
L&#8217;oracle d&#8217;Aggée sur le Temple reconstruit se termine par une promesse radieuse : « La gloire future de cette Maison surpassera la première &#8211; déclare le Seigneur de l&#8217;univers -, et dans ce lieu, je vous ferai don de la paix, &#8211; oracle du Seigneur de l&#8217;univers . » Nous n&#8217;osons pas dire qu&#8217;une telle prophétie se réalisera aussi pour nous et que la maison de Dieu qu&#8217;est l&#8217;Église du futur sera plus glorieuse que celle du passé que nous regrettons aujourd&#8217;hui ; nous pouvons cependant l&#8217;espérer et le demander à Dieu dans un esprit d&#8217;humilité et de repentance.<br />
Les signes encourageants ne manquent pas : l&#8217;un des plus évidents est la recherche de l&#8217;unité entre les chrétiens. Dans un entretien avec un journaliste catholique, lors de son voyage de retour du Sud-Soudan, l&#8217;archevêque Justin Welby déclarait : « Lorsque nous voyons travailler ensemble des Églises qui, par le passé, étaient des ennemis déclarés, s’attaquaient et brûlaient les prêtres les unes des autres, se condamnant mutuellement dans les termes les plus violents ; lorsque cela se produit, cela signifie que quelque chose de spirituel se passe. Il y a une libération de l&#8217;Esprit de Dieu qui donne une grande espérance  ».<br />
La prophétie d&#8217;Aggée que j&#8217;ai commentée, Vénérables Pères, frères et sœurs, est liée à un souvenir personnel et je vous demande pardon si j&#8217;ose le rappeler ici après que certains d’entre vous l’ont déjà écouté dans d’autres occasions. Je le fais avec la certitude que la parole prophétique revient libérer sa charge de confiance et d&#8217;espérance chaque fois qu&#8217;elle est proclamée et écoutée dans la foi.<br />
Le jour où mon Supérieur général me permit de quitter l&#8217;enseignement à l&#8217;Université catholique pour me consacrer à plein temps à la prédication, il y avait, dans la Liturgie des Heures, la prophétie d&#8217;Aggée que j&#8217;ai commentée. Après avoir récité l&#8217;Office, je vins ici à Saint-Pierre. Je voulais prier l&#8217;Apôtre de bénir mon nouveau ministère. À un moment donné, alors que j&#8217;étais sur la Place, cette parole de Dieu me revint à l’esprit avec force. Je me tournai alors vers la fenêtre du Pape au Palais apostolique et je me mis à proclamer à haute voix : « Courage, Jean-Paul II, courage, cardinaux, évêques et tout le peuple de l&#8217;Église ; et au travail car je suis avec vous, dit le Seigneur ». C&#8217;était facile à faire parce qu&#8217;il pleuvait et qu&#8217;il n&#8217;y avait personne à l’entour.<br />
Sauf que quelques mois plus tard, en 1980, je fus nommé Prédicateur de la Maison Pontificale et me retrouvai en présence du Pape pour entamer mon premier Carême. Cette parole revint résonner en moi, non pas comme une citation et un souvenir, mais comme une parole vivante pour ce moment précis. Je racontai ce que j&#8217;avais fait ce jour-là sur la place Saint-Pierre. Puis je me tournai vers le Pape, qui suivait alors la prédication depuis une chapelle latérale, et je redis avec force les paroles d&#8217;Aggée : « Courage, Jean-Paul II, courage, vous, cardinaux, évêques et peuple de Dieu ; et au travail, car je suis avec vous, dit le Seigneur. Mon Esprit sera avec vous ». Et il me sembla, à voir son visage, que la parole donnait ce qu&#8217;elle promettait, c’est-à-dire du courage (même si Jean-Paul II était la dernière personne au monde à qui l&#8217;on devait recommander d&#8217;avoir du courage !).<br />
Aujourd&#8217;hui, j&#8217;ose proclamer à nouveau cette Parole, sachant qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une simple citation, mais d&#8217;une parole toujours vivante qui revient faire chaque fois ce qu&#8217;elle promet. Courage donc, pape François ! Courage, frères cardinaux, évêques, prêtres et fidèles de l&#8217;Église catholique et au travail, car je suis avec vous, dit le Seigneur. Mon Esprit sera avec vous !<br />
Je vous souhaite à tous une Sainte Pâque de paix et d&#8217;espérance.</p>
<p>Traduction de Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes</p>
<p>  1.Jn 16, 33.<br />
  2.Jn 14, 18.<br />
  3.Jn 14, 16-17.<br />
  4.Jn 14, 26.<br />
  5.Jn 15, 26-27.<br />
  6.Jn 16, 7.<br />
  7.Jn 16, 12-14.<br />
  8.2 Co 3, 17.<br />
  9.Rm 1, 4.<br />
  10.Mt 28, 20.<br />
  11.Mt 8, 26.<br />
  12.Col 1, 18.<br />
  13.Jn 16, 24.<br />
  14.Ag 2, 1-5.<br />
  15.Ag 1, 2-8.<br />
  16.1 Co 12, 26.<br />
  17.Ag 1, 9.<br />
  18.1 Co 1, 2.<br />
  19.Ph 1, 16-18.<br />
  20.Ag 2, 9.<br />
  21.In The Tablet, 11 février 2023, p. 6.</p>
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		<title>MYSTERIUM FIDEI! Réflexions sur la liturgie -  Quatrième prédication de Carême 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 24 Mar 2023 12:06:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Après celles sur l&#8217;évangélisation et sur la théologie, je voudrais vous proposer aujourd&#8217;hui quelques réflexions sur la liturgie et le culte de l&#8217;Église, toujours dans l&#8217;intention d&#8217;apporter une contribution &#8211; aussi modeste et indirecte soit-elle &#8211; aux travaux du Synode. La liturgie est le point d&#8217;arrivée, c’est-à-dire ce vers quoi tend l&#8217;évangélisation. Dans la parabole[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Après celles sur l&#8217;évangélisation et sur la théologie, je voudrais vous proposer aujourd&#8217;hui quelques réflexions sur la liturgie et le culte de l&#8217;Église, toujours dans l&#8217;intention d&#8217;apporter une contribution &#8211; aussi modeste et indirecte soit-elle &#8211; aux travaux du Synode. La liturgie est le point d&#8217;arrivée, c’est-à-dire ce vers quoi tend l&#8217;évangélisation. Dans la parabole de l&#8217;Évangile, les serviteurs sont envoyés sur les routes et aux croisées des chemins pour inviter tous les hommes au banquet. L&#8217;Église est la salle du banquet et l&#8217;Eucharistie, « le repas du Seigneur  » qui y est préparé.<br />
Nous partons, pour notre réflexion, d&#8217;une parole de la Lettre aux Hébreux : pour s&#8217;avancer vers Dieu &#8211; dit-elle &#8211; il faut d&#8217;abord « croire qu&#8217;il existe  ». Mais avant même de croire qu&#8217;il existe (ce qui manifeste déjà qu’on s’en est approché), il est nécessaire d&#8217;avoir au moins « eu vent » de son existence. C&#8217;est ce que nous appelons le sens du sacré et ce qu&#8217;un auteur célèbre appelle le « numineux », le qualifiant de « mystère immense et fascinant  ». Saint Augustin a étonnamment anticipé cette découverte de la phénoménologie religieuse moderne. S&#8217;adressant à Dieu dans les Confessions, il dit : « Dès que je pus vous découvrir […] je frissonnais d’amour et d’horreur : contremui amore et orrore  ». Et encore : « elle me glace d’épouvante, et m’embrase d’amour (et inhorresco et inardesco) : épouvante, en tant que je suis si loin ; amour, en tant que je suis plus près . »<br />
Si le sens du sacré venait à manquer, viendrait à manquer aussi le terreau ou le climat dans lequel s&#8217;épanouit l&#8217;acte de foi. Charles Péguy a écrit que « l&#8217;effrayante rareté et l&#8217;indigence du sacré sont la marque profonde du monde moderne ». Si le sens du sacré a chuté, il en est resté cependant le regret de ce que quelqu&#8217;un a appelé, de manière séculaire, la « nostalgie du totalement autre » (Max Horkheimer).<br />
Plus que quiconque, les jeunes ressentent ce besoin d&#8217;être transportés hors de la banalité du quotidien, de s&#8217;évader, et ils ont inventé leurs propres moyens de satisfaire ce besoin. Les spécialistes de la psychologie de masse ont observé que les jeunes qui participèrent à des concerts de rock célèbres &#8211; comme ceux des Beatles, d&#8217;Elvis Presley ou le festival de Woodstock en 1969 &#8211; furent transportés hors de leur monde quotidien et projetés dans une dimension qui leur donnait l&#8217;impression de quelque chose de transcendant et de sacré.<br />
Il n&#8217;en va pas différemment pour ceux qui assistent aujourd&#8217;hui à des méga-rassemblements de chanteurs et de groupes. Le fait d’être très nombreux et de vibrer à l&#8217;unisson d&#8217;une foule amplifie leur émotion à l’infini. On a le sentiment de faire partie d&#8217;une réalité différente, supérieure, qui donne lieu à une sorte de « dévotion ». Le terme « fan » (abréviation de fanatic, c’est-à-dire fanatique) est l&#8217;équivalent sécularisé de « dévot ». La qualification d&#8217; « idoles » donnée à leurs chanteurs favoris correspond profondément à la réalité.<br />
Ces rassemblements de masse peuvent avoir leur valeur artistique et véhiculer parfois des messages nobles et positifs, comme la paix et l&#8217;amour. Ce sont des « liturgies », au sens premier et profane du terme, c&#8217;est-à-dire des spectacles offerts au public, par devoir ou pour en attirer les faveurs. Mais elles n&#8217;ont rien à voir avec l&#8217;expérience authentique du sacré. Dans le titre « Divine Liturgie », on a ajouté l&#8217;adjectif divin précisément pour la distinguer des liturgies humaines. Il y a une différence qualitative entre les deux.<br />
Essayons de voir par quels moyens l&#8217;Église peut être, pour les hommes d&#8217;aujourd&#8217;hui, le lieu privilégié d&#8217;une véritable expérience de Dieu et du transcendant. La première occasion à laquelle nous pensons, également en raison de la similitude extérieure, ce sont les grands rassemblements promus par les différentes Églises chrétiennes. Pensons, par exemple, aux Journées Mondiales de la Jeunesse et aux innombrables événements &#8211; congrès, conventions et rassemblements &#8211; auxquels participent des dizaines (parfois des centaines) de milliers de personnes dans le monde entier. On ne compte pas le nombre de personnes pour qui ces événements ont été l&#8217;occasion d&#8217;une expérience forte de Dieu et le début d&#8217;une relation nouvelle et personnelle avec le Christ.<br />
Ce qui fait la différence entre ce type de rencontres de masse et celles décrites ci-dessus, c&#8217;est qu&#8217;ici le protagoniste n&#8217;est pas une personnalité humaine, mais Dieu. Le sens du sacré que l&#8217;on y expérimente est le seul vraiment authentique, et non un succédané, car il est suscité par le Saint des Saints et non par une « idole ».<br />
Il s&#8217;agit toutefois d&#8217;événements extraordinaires, auxquels tout le monde ne peut pas toujours participer. L&#8217;occasion par excellence et la plus courante, pour faire l&#8217;expérience du sacré dans l&#8217;Église, c’est la liturgie. La liturgie catholique s&#8217;est transformée en peu de temps, passant d&#8217;une action à forte empreinte sacrale et sacerdotale à une action plus communautaire et participative, où tout le peuple de Dieu joue son rôle, chacun avec son propre ministère.<br />
Je voudrais essayer de dire comment je vois et comment je m’explique ce changement. Il ne s&#8217;agit en aucun cas de s&#8217;ériger en juge du passé, mais de mieux comprendre le présent. Le présent de l&#8217;Église n&#8217;est jamais une négation du passé, mais un enrichissement de celui-ci ; ou, comme dans le cas présent, un dépassement du passé récent pour retrouver le passé plus ancien et originel.<br />
Dans l&#8217;évolution de l&#8217;Église comprise comme peuple, il se passe quelque chose de semblable à ce qui se passe avec l&#8217;Église comprise comme bâtiment. Nous pensons à certaines basiliques et cathédrales célèbres : combien de transformations architecturales au cours des siècles pour répondre aux besoins et aux goûts de chaque époque ! Mais c’est toujours la même Église, dédiée au même saint. S&#8217;il y a bien une tendance générale à l&#8217;époque moderne, c&#8217;est de restaurer ces édifices &#8211; chaque fois que c&#8217;est possible et que cela en vaut la peine &#8211; en leur redonnant leur structure et leur style d&#8217;origine. La même tendance est en cours pour l&#8217;Église en tant que peuple de Dieu et en particulier pour sa liturgie. Le Concile Vatican II en a été un moment décisif, mais pas un début absolu. Il a recueilli les fruits de nombreux travaux antérieurs.<br />
Il ne s&#8217;agit certes pas d&#8217;entrer ici dans l&#8217;histoire séculaire de la liturgie &#8211; d&#8217;autres l&#8217;ont fait, et du point de vue qui nous intéresse . Je voudrais simplement souligner l&#8217;évolution qui concerne le sens du sacré. Au début de l&#8217;Église et pendant les trois premiers siècles, la liturgie est bien une « liturgie », c&#8217;est-à-dire une action du peuple (la racine laos, peuple, est parmi les composantes étymologiques de leitourgia). À partir de saint Justin, de la Traditio Apostolica de saint Hippolyte et autres sources de l&#8217;époque, nous obtenons une vision de la Messe certainement plus proche de la vision réformée d&#8217;aujourd&#8217;hui que de celle des siècles passés. Que s&#8217;est-il passé depuis lors ? La réponse se trouve dans un mot que nous ne pouvons pas éviter, même s&#8217;il est sujet à des abus : la cléricalisation ! Dans aucun autre domaine, elle n&#8217;a agi de manière plus visible que dans la liturgie.<br />
Le culte chrétien, et en particulier le sacrifice eucharistique, est rapidement passé, en Orient comme en Occident, d&#8217;une action du peuple à une action du clergé. Pendant des siècles et des siècles, la partie centrale de la Messe, le Canon, était prononcé en latin par le prêtre à voix basse, derrière un rideau ou un mur (un temple dans le temple !), hors de la vue et de l&#8217;écoute du peuple. Le célébrant n&#8217;élevait la voix qu&#8217;aux derniers mots du Canon : &laquo;&nbsp;Per omnia saecula saeculorum&nbsp;&raquo;, et le peuple répondait « Amen ! » à ce qu&#8217;il n&#8217;avait pas entendu, et encore moins compris. Le seul contact avec l&#8217;Eucharistie, annoncé par la sonnerie des cloches ou des carillons, était le moment de l&#8217;élévation de l&#8217;Hostie. Il y a là un retour évident à ce qui se passait dans le culte de l&#8217;Ancien Testament, lorsque le Grand-Prêtre entrait dans le Sancta sanctorum, avec l&#8217;encens et le sang des victimes, et que le peuple se tenait à l&#8217;extérieur, tremblant, envahi par le sens de la majesté et de l&#8217;inaccessibilité de Dieu.<br />
Le sens du sacré est ici très fort, mais après le Christ, est-il juste et authentique ? C’est là la question cruciale. La Lettre aux Hébreux dit : « Vous n&#8217;êtes pas venus vers […] le feu […] l&#8217;obscurité, les ténèbres ni l&#8217;ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées  […] Le spectacle était si effrayant que Moïse dit : Je suis effrayé et tremblant . Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d&#8217;une alliance nouvelle, et vers le sang de l&#8217;aspersion, son sang qui parle plus fort que celui d&#8217;Abel . » Le Christ a pénétré au-delà du voile et n&#8217;a pas refermé la brèche derrière lui .<br />
Le sacré a changé sa façon de se manifester : non plus comme un mystère de majesté et de puissance, mais comme une capacité infinie d&#8217;effacement, de dissimulation. Après la consécration, le célébrant dit ou chante : « Il est grand le mystère de la foi ! » Certains d&#8217;entre nous, parmi les plus anciens, se souviendront que cette exclamation se trouvait même insérée au milieu de la formule de consécration du vin : &laquo;&nbsp;Hic est enim calix sanguinis mei, novi et aeterni testamenti &#8211; Mysterium fidei ! &#8211; qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum&nbsp;&raquo;. Comme si l&#8217;Eglise s&#8217;arrêtait, à mi-parcours, étonnée de ce qu&#8217;elle était en train de dire !<br />
La réforme a bien fait, bien sûr, de déplacer cette exclamation à la fin de la consécration, mais nous ne devrions pas perdre le sens de l&#8217;étonnement contenu dans cette exclamation et surtout comprendre quelle doit être la véritable raison de notre étonnement. Elle doit être du même ordre que celle que nous lisons dans les chants du serviteur de l’Éternel :<br />
Il étonnera de même une multitude de nations ;<br />
devant lui les rois resteront bouche bée,<br />
car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit,<br />
ils découvriront ce dont ils n&#8217;avaient jamais entendu parler . </p>
<p>Admiration et émerveillement, oui, mais devant quoi ? Non pas la majesté, mais l&#8217;humiliation du Serviteur ! François d&#8217;Assise était bien de ceux qui éprouvaient ce sentiment aigu : « Que tout homme craigne » – écrivait-il dans une lettre à tout son Ordre – « que le monde entier tremble, et que le ciel exulte, quand le Christ, Fils du Dieu vivant, est sur l’autel entre les mains du prêtre ! » Mais « craindre et trembler » pour quoi ? Écoutons ce qui suit : « O humilité sublime, O humble sublimité ! Le maître de l’univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au point de se cacher sous une petite hostie de pain ! Voyez, frères, l’humilité de Dieu . »<br />
Il s&#8217;agit seulement de ne pas gaspiller cette opportunité qu’offre la liturgie renouvelée avec des improvisations arbitraires et bizarres, et de garder la sobriété et la sérénité nécessaires, même lorsque la Messe est célébrée dans des situations et des contextes particuliers.<br />
Dans toutes les prières eucharistiques passées et présentes, l&#8217;invitation qui suit immédiatement la consécration est toujours de se souvenir : &laquo;&nbsp;Unde et memores&nbsp;&raquo;, « faisant donc mémoire ». C&#8217;est la réponse au commandement de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi ! »  Mais de lui, de quoi devons-nous surtout nous souvenir ? « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur . »<br />
Essayons d&#8217;aller une fois au-delà des mots, ou plutôt de donner aux mots un contenu existentiel et pas seulement rituel. Revenons au moment où Jésus les a prononcés ; cherchons &#8211; dans la mesure où les récits évangéliques nous permettent de le savoir &#8211; à saisir dans quelles conditions intérieures cette parole « Faites ceci en mémoire de moi » est sortie de la bouche du Rédempteur. Il voit clairement vers quoi il s&#8217;avance. Plusieurs fois il en a parlé, mais comme de loin. Le moment est maintenant venu ; il n&#8217;y a même plus de temps pour atténuer l&#8217;angoisse. Les paroles : « Ceci est la coupe de mon sang » ne laissent aucun doute. C&#8217;est quelqu&#8217;un qui va à la mort, et à une mort atroce. &laquo;&nbsp;Qui pridie quam pateretur&nbsp;&raquo; : « la veille de sa passion »&#8230;.<br />
Et que se passe-t-il autour de lui ? Les apôtres trouvent le moyen de se disputer à nouveau pour savoir qui est le plus grand , comme des frères qui se querellent pour se partager l&#8217;héritage autour du lit de mort de leur père. L&#8217;un d&#8217;eux, dans quelques heures, le vendra pour trente deniers : &laquo;&nbsp;In qua nocte tradebatur&nbsp;&raquo; : la nuit où il était livré. C&#8217;est dans ces conditions qu&#8217;il institue le sacrement par lequel il s&#8217;engage à rester avec les siens jusqu&#8217;à la fin du monde. Où trouver un mystère plus « immense et fascinant » que celui-là ? Le jour où le Seigneur nous permettra, ne serait-ce qu&#8217;un instant, de jeter un regard au fond de cet abîme d&#8217;amour et de douleur, je crois que nous ne pourrons plus vivre comme avant. Cela explique pourquoi le Père Pio de Pietrelcina semblait peiner pendant la Messe et ne pas pouvoir terminer la consécration.<br />
Mais nous devons maintenant achever notre relecture de la Messe. Elle n&#8217;est pas seulement constituée du Canon avec la consécration, il y a aussi la Liturgie de la Parole et la Communion. Nous avons à notre disposition des moyens que nous n&#8217;avions pas dans le passé, pour mettre en valeur la Liturgie de la Parole et en faire aussi l&#8217;occasion d&#8217;une expérience du sacré. Grâce au chemin que l&#8217;Église a parcouru entre-temps dans de nombreux domaines, nous avons un accès nouveau, plus direct, à la Parole de Dieu. Elle peut résonner avec plus de richesse et d&#8217;intelligence que par le passé.<br />
La liturgie d&#8217;aujourd&#8217;hui est très riche en Parole de Dieu, sagement disposée, selon l&#8217;ordre de l&#8217;histoire du salut, dans un cadre de rites souvent restaurés dans la linéarité et la simplicité des origines. Nous devons tirer le meilleur parti de ces moyens. Rien ne peut toucher plus profondément le cœur de l&#8217;homme et lui faire sentir la réalité transcendante de Dieu qu&#8217;une Parole vivante de Dieu, proclamée avec foi, au cours de la liturgie et qui touche la vie. La foi &#8211; dit saint Paul – naît de ce que l’on écoute, c’est-à-dire de la parole du Christ : Fides ex auditu .<br />
Certaines paroles de Jésus, peut-être entendues un peu plus tôt dans l&#8217;Évangile du jour, reviennent résonner dans le cœur au moment de la consécration, comme si elles étaient prononcées à nouveau par leur auteur vivant et réellement présent sur l&#8217;autel. Je me souviendrai toujours du moment où, après avoir commenté dans l&#8217;Évangile les paroles de Jésus : « Il y a ici bien plus que Jonas, […] il y a ici bien plus que Salomon  », en me relevant de ma génuflexion après la consécration, je m’exclamai intérieurement, convaincu et plein d&#8217;étonnement : « Il y a ici bien plus que Salomon ! »<br />
La lecture de l&#8217;Ancien Testament, qui fait pendant avec le passage de l&#8217;Évangile, libère également des significations nouvelles et éclairantes. Dans le passage de la figure à la réalité, l&#8217;esprit &#8211; disait saint Augustin &#8211; s&#8217;illumine comme « une torche en mouvement  ». Comme aux deux disciples d&#8217;Emmaüs, Jésus continue à nous expliquer « dans toute l’Écriture, ce qui le concernait  ».<br />
Et puis, disais-je, la Communion. Comment la liturgie peut-elle faire, de ce moment aussi, l&#8217;occasion d&#8217;une expérience du sacré, non seulement au niveau individuel, mais aussi communautaire ? Je dirais, avec le silence. Il y a deux sortes de silence : un silence que nous pouvons appeler ascétique et un silence mystique. Un silence par lequel la créature cherche à s&#8217;élever jusqu&#8217;à Dieu, et un silence provoqué par Dieu qui se fait proche de la créature. Le silence qui suit la Communion est un silence mystique, comme celui que l’on observe dans les théophanies de l&#8217;Ancien Testament. Après la Communion, nous devrions nous redire les paroles du prophète Sophonie (1, 7) : « Silence devant le Seigneur Dieu ! » Il ne devrait jamais manquer un moment, même bref, de silence absolu après la Communion.<br />
La tradition catholique a ressenti le besoin de prolonger et de donner plus d&#8217;espace à ce moment de contact personnel avec le Christ eucharistique et a développé au cours des siècles, surtout à partir du XIIIème siècle, le culte de l&#8217;Eucharistie en dehors de la Messe. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un culte à part, détaché et indépendant du sacrement, mais il s’agit de continuer à « faire mémoire » du Christ, de ses mystères et de ses paroles, une manière de « recevoir » Jésus toujours plus profondément dans notre vie. Une manière d&#8217;intérioriser le mystère reçu. L&#8217;adoration eucharistique est le signe le plus clair que l&#8217;humilité du Christ et son abaissement dans l&#8217;Eucharistie ne nous font pas oublier que nous sommes en présence du « Très Saint », de celui qui, avec le Père et le Saint-Esprit, a créé le ciel et la terre.<br />
Là où l’adoration eucharistique est pratiquée &#8211; par les paroisses, les individus et les communautés &#8211; ses fruits sont visibles, même comme moment d&#8217;évangélisation. Une église pleine de fidèles dans un silence parfait, pendant une heure d&#8217;adoration devant le Saint-Sacrement exposé, ferait dire à quiconque entrerait à ce moment-là : « Dieu se trouve là ! » Je me souviens du commentaire d&#8217;un non-catholique, à la fin d&#8217;une heure d&#8217;adoration eucharistique silencieuse, dans une grande église paroissiale des États-Unis, remplie de fidèles : « Maintenant je comprends », dit-il à un ami, « ce que vous, les catholiques, vous voulez dire quand vous parlez de &laquo;&nbsp;présence réelle&nbsp;&raquo; ! »<br />
S&#8217;il y a une raison pour laquelle je regrette le latin, c&#8217;est qu&#8217;avec sa disparition disparaissent certaines hymnes nées pour ces moments et qui ont servi à des générations de croyants de toutes langues pour exprimer leur chaleureuse dévotion au Jésus de l&#8217;Eucharistie : l&#8217;Adoro te devote, l&#8217;Ave verum, le Panis angelicus. Ils ne survivent aujourd&#8217;hui presque que grâce à la musique que des artistes célèbres ont écrite pour eux.<br />
Nous, « auxiliaires du Christ et intendants des mystères de Dieu  » et, de différentes manières, tout fidèle impliqué dans le culte de l&#8217;Église, nous pourrions nous sentir écrasés et impuissants devant une tâche aussi sublime. Nous en avions toutes les raisons. Comment aider les gens aujourd&#8217;hui à faire une expérience du sacré et du surnaturel dans la liturgie, nous qui connaissons en nous-mêmes toute la pesanteur de la chair et sa nature réfractaire à l&#8217;esprit ? Là aussi, la réponse est toujours la même : « Vous recevrez la force de l&#8217;Esprit Saint ! » Lui que l’on définit comme « l&#8217;âme de l&#8217;Église », est aussi l&#8217;âme de sa liturgie, la lumière et la force des rites.<br />
C&#8217;est un cadeau que la réforme liturgique de Vatican II ait placé l&#8217;épiclèse &#8211; c&#8217;est-à-dire l&#8217;invocation de l&#8217;Esprit Saint &#8211; au cœur de la Messe : d&#8217;abord sur le pain et sur le vin, puis sur tout le corps mystique de l&#8217;Église. J&#8217;ai un grand respect pour la vénérable prière eucharistique du Canon Romain et j&#8217;aime l’employer encore parfois, puisque c&#8217;est avec elle que j&#8217;ai été ordonné prêtre. Je ne peux cependant qu’y constater avec regret l&#8217;absence totale de l&#8217;Esprit Saint. Au lieu de l&#8217;épiclèse consécratoire sur le pain et sur le vin, nous y trouvons la formule générique : « Sanctifie cette offrande par la puissance de ta bénédiction&#8230; »<br />
C&#8217;était là aussi une triste conséquence de la polémique entre l&#8217;Orient et l’Occident. Autrefois, cela nous a poussés, nous les Latins, à mettre entre parenthèses le rôle de l&#8217;Esprit Saint pour attribuer toute l&#8217;efficacité aux paroles de l&#8217;institution, et cela a poussé les Grecs à mettre entre parenthèses les paroles de l&#8217;institution pour attribuer toute l&#8217;efficacité à l&#8217;action du Saint-Esprit. Comme si le mystère s&#8217;accomplissait par une sorte de réaction chimique dont on peut déterminer le moment exact.<br />
Il est, toutefois, une perle que le Canon Romain a transmise de génération en génération et que la réforme liturgique a justement conservée et insérée dans toutes les nouvelles prières eucharistiques : il s&#8217;agit précisément de la doxologie finale :  « Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l&#8217;unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles » : Per ipsum, cum ipso et in ipso est tibi, Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancti, omnis honor et gloria per omnia saecula saeculorum.<br />
Cette formule exprime une vérité fondamentale que saint Basile a formulée dans le premier traité écrit sur l&#8217;Esprit Saint. « Dans l&#8217;ordre de l&#8217;être, ou de la sortie des créatures de Dieu », écrit-il, « tout part du Père, passe par le Fils et vient à nous dans l&#8217;Esprit ; dans l&#8217;ordre de la connaissance, ou du retour des créatures à Dieu, tout commence avec l&#8217;Esprit Saint, passe par le Fils Jésus-Christ et retourne au Père  ». La liturgie étant le moment par excellence du retour des créatures à Dieu, tout en elle doit partir et prendre son élan de l&#8217;Esprit Saint.<br />
L&#8217;ancien missel contenait toute une série de prières que le prêtre devait réciter pour se préparer à la Messe. Aujourd&#8217;hui, nous ne pourrions pas mieux nous préparer à la célébration que par une courte mais intense prière à l&#8217;Esprit Saint, afin qu&#8217;il renouvelle en nous l&#8217;onction sacerdotale et mette dans nos cœurs le même élan qu&#8217;il a mis dans le cœur du Christ de nous offrir au Père en sacrifice de bonne odeur. L&#8217;épître aux Hébreux dit que Jésus, « poussé par l&#8217;Esprit éternel, s&#8217;est offert lui-même à Dieu comme une victime sans défaut  ». Prions afin que ce qui s&#8217;est passé dans la Tête puisse aussi se réaliser en nous, membres de son Corps.</p>
<p>  1.1 Co 11, 20.<br />
  2.He 11, 6.<br />
  3.Rudolph Otto, Le Sacré, Payot, 2015.<br />
  4.Saint Augustin, Confessions, VII, 10.<br />
  5.Ib. XI, 9.<br />
  6.Cf. Mario Righetti, Storia Liturgica, Ancora, 2014.<br />
  7.He 12, 18-19.<br />
  8.Is 19, 16-18.<br />
  9.He 12, 24.<br />
  10Cf. He 10, 20.<br />
  11.Is 52, 15-53, 1.<br />
  12.Saint François d’Assise, Lettre à tout l’Ordre.<br />
  13.1 Co 11, 26.<br />
  14.Lc 22, 24-27.<br />
  15.Rm 10, 17.<br />
  16.Cf. Mt 12, 41-42.<br />
  17.Saint Augustin, Ep. 55, 11, 21.<br />
  18.Cf. Lc 24, 27.<br />
  19.1 Co 4, 1.<br />
  20Cf. Basile de Césarée, Traité du Saint-Esprit, XVIII, 47.<br />
  21He 9, 14.</p>
<p>_____________________________<br />
Traduit en Française par Cathy Brenti de la Communauté des Bèatitudes.</p>
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		<title>« DIEU EST AMOUR ! »  - Troisième Prédication, Carême 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 17 Mar 2023 12:46:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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		<description><![CDATA[Nous avons besoin de la théologie ! Pour votre consolation et la mienne, Saint-Père, Vénérés pères, frères et sœurs, cette méditation sera entièrement et uniquement centrée sur Dieu. La théologie &#8211; c&#8217;est-à-dire le discours sur Dieu &#8211; ne peut rester étrangère à la réalité du Synode, de même qu’elle ne peut rester étrangère à aucun[...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Nous avons besoin de la théologie !</strong><br />
Pour votre consolation et la mienne, Saint-Père, Vénérés pères, frères et sœurs, cette méditation sera entièrement et uniquement centrée sur Dieu. La théologie &#8211; c&#8217;est-à-dire le discours sur Dieu &#8211; ne peut rester étrangère à la réalité du Synode, de même qu’elle ne peut rester étrangère à aucun autre moment de la vie de l&#8217;Église. Sans la théologie, la foi deviendrait aisément une répétition morte ; il manquerait l&#8217;instrument principal de son inculturation.<br />
Pour accomplir cette tâche, la théologie a elle-même besoin d&#8217;un renouveau profond. Ce dont le peuple de Dieu a besoin, c&#8217;est d&#8217;une théologie qui ne parle pas de Dieu toujours et uniquement « à la troisième personne », avec des catégories souvent empruntées au système philosophique du moment, incompréhensibles en dehors du cercle étroit des « initiés ». Il est écrit que « le Verbe s&#8217;est fait chair », mais en théologie, le Verbe ne s&#8217;est souvent fait qu&#8217;idée ! Karl Barth augurait l&#8217;avènement d&#8217;une théologie « capable d’être prêchée », mais il me semble que ce souhait est encore loin d&#8217;être réalisé. Saint Paul écrit :<br />
« L&#8217;Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu. […] Personne ne connaît ce qu&#8217;il y a en Dieu, sinon l&#8217;Esprit de Dieu. Or nous, ce n&#8217;est pas l&#8217;esprit du monde que nous avons reçu, mais l&#8217;Esprit qui vient de Dieu, et ainsi nous avons conscience des dons que Dieu nous a accordés . »<br />
Mais où trouver désormais une théologie qui s&#8217;appuie sur l&#8217;Esprit Saint, plutôt que sur des catégories de sagesse humaine, pour connaître « les profondeurs de Dieu » ? Dans ce but, il faut recourir à des matières dites « optionnelles » : à la « Théologie spirituelle », ou à la « Théologie pastorale ».  Henri de Lubac écrivait : « Le ministère de la prédication n’est pas la vulgarisation d’un enseignement doctrinal à forme plus abstraite, qui lui serait antérieur et supérieur : il est, sous sa forme la plus haute, l’enseignement doctrinal lui-même. Cela était vrai de la première prédication chrétienne, celle des apôtres ; cela l’est également de ceux qui leur succèdent dans l’Eglise : les Pères, les Docteurs et nos Pasteurs à l’heure actuelle  ».<br />
Je suis convaincu qu&#8217;il n’y a aucun contenu de foi &#8211; aussi élevé soit-il – que l’on ne puisse rendre compréhensible à toute intelligence ouverte à la vérité. S&#8217;il y a une chose que nous pouvons apprendre des Pères de l&#8217;Église, c&#8217;est que l&#8217;on peut être profond sans être obscur. Saint Grégoire le Grand dit que l&#8217;Écriture Sainte est « un fleuve immense, aux grandes profondeurs et aux rives basses, où l’éléphant peut nager et l’agneau barboter  ». La théologie devrait s&#8217;inspirer de ce modèle. Chacun devrait pouvoir y trouver son compte : le simple, sa nourriture, et le savant, une doctrine raffinée pour son palais. Sans compter que ce qui reste caché « aux sages et aux savants » est souvent révélé aux « tout-petits  ».</p>
<p>Mais je m&#8217;excuse de trahir ma promesse initiale. Ce n&#8217;est pas un discours sur le renouveau de la théologie que j&#8217;entends faire ici. Je ne pourrais le faire à aucun titre. Je voudrais plutôt montrer comment la théologie, comprise dans le sens mentionné, peut contribuer à présenter le message de l&#8217;Évangile de manière significative à l’homme d&#8217;aujourd&#8217;hui et à donner un nouveau souffle à notre foi et à notre prière.<br />
La plus belle nouvelle que l&#8217;Église a pour tâche de faire résonner dans le monde, celle que tout cœur humain attend d&#8217;entendre, c&#8217;est : « Dieu t&#8217;aime ! » Cette certitude doit défaire et remplacer celle que nous portons en nous depuis toujours : « Dieu te juge ! » L&#8217;affirmation solennelle de Jean : « Dieu est amour  » doit accompagner, comme une note de fond, toute annonce chrétienne, même lorsqu&#8217;elle doit nous rappeler, comme le fait l&#8217;Évangile, les exigences pratiques de cet amour.<br />
Lorsque nous invoquons l&#8217;Esprit Saint – comme actuellement à l&#8217;occasion du Synode &#8211; nous pensons avant tout à l&#8217;Esprit Saint comme lumière qui nous éclaire sur les situations et nous suggère les justes solutions. Nous pensons moins à l&#8217;Esprit Saint comme amour, alors que c&#8217;est la première et la plus essentielle opération de l&#8217;Esprit dont l&#8217;Église a besoin. Seule la charité édifie ; la connaissance &#8211; même théologique, juridique et ecclésiastique &#8211; ne fait souvent que gonfler et diviser. Si nous nous demandons pourquoi nous sommes si avides de connaître (et aujourd&#8217;hui si excités à la perspective de l&#8217;intelligence artificielle !) et si peu au contraire soucieux d&#8217;aimer, la réponse est simple : c&#8217;est que la connaissance se traduit en pouvoir, l&#8217;amour en service !<br />
Henri de Lubac, encore lui, écrit : « Il faut que le monde le sache : la révélation de l’Amour bouleverse tout ce qu’il avait conçu de la divinité  ». Aujourd&#8217;hui encore, nous n&#8217;avons pas fini (et nous ne finirons jamais) de tirer toutes les conséquences de la révolution évangélique sur le Dieu amour. Dans cette méditation, je voudrais montrer comment, à partir de la révélation de Dieu comme amour, les principaux mystères de notre foi &#8211; la Trinité, l&#8217;Incarnation et la Passion du Christ &#8211; s&#8217;éclairent d&#8217;une lumière nouvelle et comme il devient plus facile de les faire comprendre aux hommes. Lorsque saint Paul définit les ministres du Christ comme « dispensateurs des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1), il entend ces mystères de la foi, il ne se réfère pas aux rites ni même principalement aux sacrements.</p>
<p><strong>Pourquoi la Trinité</strong></p>
<p>Commençons par le mystère de la Trinité : pourquoi, nous, les chrétiens croyons-nous que Dieu est un et trine ? Il m&#8217;est arrivé plus d&#8217;une fois de prêcher la parole de Dieu à des chrétiens vivant dans des pays à majorité islamique, où il y a cependant une relative tolérance et une possibilité de dialogue, comme c&#8217;est le cas dans les Émirats Arabes. Il s&#8217;agit de personnes, pour la plupart immigrées, employées comme ouvriers. Elles m&#8217;ont parfois demandé ce qu&#8217;il fallait répondre à la question qui leur est posée sur leur lieu de travail : « Pourquoi vous, les chrétiens, vous dites-vous monothéistes, si vous ne croyez pas en un seul et unique Dieu ? »<br />
Je dis ce que je leur ai conseillé de répondre, parce que c&#8217;est là l&#8217;explication que nous devrions nous donner à nous-mêmes, et à ceux qui nous posent cette même question. Nous croyons en un Dieu un et trine parce que nous croyons que Dieu est amour. Tout amour est l’amour de quelqu&#8217;un, ou de quelque chose ; il ‘existe pas un amour « vide », sans objet, tout comme il n’y a pas de connaissance qui ne soit connaissance de quelqu&#8217;un ou de quelque chose.<br />
Qui aime Dieu au point d&#8217;être défini comme amour ? L&#8217;univers ? L&#8217;humanité ?  Mais alors il n’est amour que depuis quelque dizaine de milliards d&#8217;années, depuis que l&#8217;univers physique et l&#8217;humanité existent. Auparavant, qui aimait Dieu pour être l&#8217;amour, puisque Dieu ne peut pas changer et commencer à être ce qu&#8217;il n&#8217;était pas auparavant ? Les philosophes grecs, concevant Dieu avant tout comme « pensée », pouvaient répondre, comme le fait Aristote dans sa Métaphysique : Dieu se pensait lui-même, il était « pure pensée », « pensée de pensée  ».  Mais cela n&#8217;est plus possible, dès lors que l&#8217;on dit que Dieu est amour, car le « pur amour de soi » ne serait qu&#8217;égoïsme ou narcissisme.<br />
Et voici la réponse de la révélation, définie lors du Concile de Nicée en 325. Dieu est amour depuis toujours, ab aeterno, parce qu&#8217;avant même qu&#8217;il y eût à aimer un objet extérieur à lui, il avait en lui le Verbe, « le Fils unique » qui aimait d&#8217;un amour infini qui est l&#8217;Esprit Saint.<br />
Tout cela n&#8217;explique pas comment l&#8217;unité peut être en même temps trinité, mystère que nous ne pouvons pas connaître parce qu&#8217;il ne se produit qu&#8217;en Dieu. Mais il nous aide à comprendre pourquoi, en Dieu, l&#8217;unité doit aussi être communion et pluralité. Dieu est amour, il est donc Trinité ! Un Dieu qui serait pure connaissance ou pure loi, ou puissance absolue, n&#8217;aurait certainement pas besoin d&#8217;être trine. Cela compliquerait en effet les choses. Aucun triumvirat ni aucune dyarchie n&#8217;ont jamais duré longtemps dans l&#8217;histoire !<br />
Les chrétiens aussi croient donc à l&#8217;unité de Dieu et sont donc monothéistes ; une unité, cependant, non pas mathématique et numérique, mais d&#8217;amour et de communion. S&#8217;il y a quelque chose que l&#8217;expérience de l&#8217;annonce montre être encore capable d&#8217;aider les gens aujourd&#8217;hui, sinon à expliquer, du moins à se faire une idée de la Trinité, c&#8217;est précisément, je le répète, ce qui s&#8217;articule autour de l&#8217;amour. Dieu est « acte pur » et cet acte est un acte d&#8217;amour, d&#8217;où émergent, simultanément et ab aeterno, un aimant, un aimé et l&#8217;amour qui les unit.<br />
Le mystère des mystères n&#8217;est pas, si l’on y réfléchit bien, la Trinité, mais de comprendre ce qu&#8217;est en réalité l&#8217;amour ! Puisqu&#8217;il s&#8217;agit de l&#8217;essence même de Dieu, il ne nous sera pas donné de comprendre pleinement ce qu&#8217;est l&#8217;amour, même dans la vie éternelle. Il nous sera cependant donné quelque chose de mieux que de le connaître, qui est de le posséder et d&#8217;en être éternellement rassasiés. On ne peut pas embrasser l&#8217;océan, mais on peut y entrer ! </p>
<p><strong>Pourquoi l&#8217;incarnation ?</strong></p>
<p>Passons à l&#8217;autre grand mystère à croire et à annoncer au monde : l&#8217;Incarnation du Verbe. À la lumière de la révélation de Dieu comme amour, elle aussi, nous le verrons, prend une nouvelle dimension. Je m’excuse si, dans cette partie, je vous demande un effort d&#8217;attention plus grand que celui qu&#8217;on devrait habituellement demander aux auditeurs dans une communication orale, mais je crois que l&#8217;effort en vaut la peine au moins une fois dans la vie.<br />
Nous repartirons de la célèbre question de saint Anselme (1033-1109) : « Pourquoi Dieu s&#8217;est-il fait homme ? Cur Deus homo ? » On connaît bien sa réponse. C&#8217;est parce que seul celui qui était à la fois homme et Dieu pouvait nous racheter du péché. En effet, en tant qu&#8217;homme, il pouvait représenter toute l&#8217;humanité et, en tant que Dieu, ce qu&#8217;il faisait avait une valeur infinie, proportionnelle à la dette que l&#8217;homme avait contractée envers Dieu en péchant.<br />
La réponse de saint Anselme est éternellement valable, mais elle n&#8217;est pas la seule possible, ni entièrement satisfaisante. Dans le credo, nous professons que le Fils de Dieu s&#8217;est fait chair « pour nous les hommes et pour notre salut », mais notre salut ne se limite pas à la seule rémission des péchés, et encore moins d&#8217;un péché particulier, le péché originel. Il reste donc de la place pour un approfondissement de la foi.<br />
C&#8217;est ce que cherche à faire le bienheureux Duns Scot (1265-1308).  Dieu &#8211; dit-il &#8211; s&#8217;est fait homme parce que tel était le projet divin originel, antérieur à la chute : c&#8217;est-à-dire que le monde &#8211; créé « par le Christ et pour lui  » &#8211; trouve en lui, « dans la plénitude des temps », son couronnement et sa récapitulation .<br />
« Dieu », écrit Scot, « s&#8217;aime d&#8217;abord lui-même » ; ensuite « il veut être aimé par quelqu&#8217;un qui l&#8217;aime à un degré suprême en dehors de lui-même » ; c&#8217;est pourquoi « il prévoit l&#8217;union avec la nature, qui devait l&#8217;aimer à un degré suprême ». Cet aimant parfait ne pouvait être aucune créature, étant finie, mais seul le Verbe éternel qui se serait donc incarné « même si personne n&#8217;avait péché  ». Le péché d&#8217;Adam n’a pas déterminé le fait même de l&#8217;incarnation, mais uniquement son mode d&#8217;expiation par la passion et la mort.<br />
Au début de tout cela, il y a encore malheureusement chez Scot, comme on le voit, un Dieu à aimer plutôt qu&#8217;un Dieu qui aime. C&#8217;est un résidu de la vision philosophique du Dieu « moteur immobile », qui peut être aimé, mais ne peut pas aimer. « Dieu », écrivait Aristote, « fait bouger le monde en tant qu’il est aimé », c&#8217;est-à-dire en tant  qu’objet de l’&#8217;amour, et non parce qu’il aime le monde . Conformément à la conception occidentale de la Trinité, Scot place la nature divine, et non la personne du Père, au début du discours sur Dieu. Et la nature, contrairement à la personne, n&#8217;est pas un sujet qui aime ! En cela, nos frères orthodoxes, héritiers des Pères grecs, ont vu plus juste que nous, les latins.<br />
Sur ce point, l&#8217;Écriture nous appelle tous, je crois, à faire un pas en avant aujourd&#8217;hui, même par rapport à Scot, toujours conscients cependant que nos affirmations sur Dieu ne sont que de faibles signes tracés du doigt à la surface de l&#8217;océan. Dieu le Père décide de l&#8217;incarnation du Verbe non pas parce qu&#8217;il veut avoir quelqu&#8217;un d&#8217;extérieur à lui qui l’aime d&#8217;une manière digne de lui, mais parce qu&#8217;il veut avoir quelqu&#8217;un d&#8217;extérieur à lui à aimer d&#8217;une manière digne de lui ! Non pour recevoir l&#8217;amour, mais pour le répandre. En présentant Jésus au monde, au Baptême et à la Transfiguration, le Père du ciel dit : « Celui-ci est mon Fils, l’aimé  » ; il ne dit pas : « l’aimant », mais «l’ aimé ».<br />
Seul le Père, dans la Trinité (et dans tout l&#8217;univers !), n&#8217;a pas besoin d&#8217;être aimé pour exister ; il a seulement besoin d&#8217;aimer. C&#8217;est ce qui garantit le rôle du Père comme unique source et origine de la Trinité, tout en maintenant en même temps la parfaite égalité de nature entre les trois personnes divines. À l&#8217;origine de tout cela, il y a la fulgurante intuition d&#8217;Augustin et de l&#8217;école à qui il a donné naissance. Il définit le Père comme l&#8217;aimant, le Fils comme l&#8217;aimé et le Saint-Esprit comme l&#8217;amour qui les unit . En cela, nous, les Latins, avons aussi quelque chose de précieux et d&#8217;essentiel à offrir pour une synthèse œcuménique. Grâce à Dieu, une pleine réconciliation entre les deux théologies ne semble plus si difficile et si lointaine, ce qui marquerait un pas en avant décisif vers l’unité des Eglises. </p>
<p><strong>Pourquoi la passion ?</strong></p>
<p>Nous en arrivons maintenant au troisième grand mystère : la passion du Christ que nous nous apprêtons à célébrer à Pâques. Voyons comment, à partir de la révélation de Dieu comme amour, il est lui aussi éclairé d&#8217;une lumière nouvelle. « Par ses blessures, nous sommes guéris » : par ces paroles, dite du Serviteur de Dieu , la foi de l&#8217;Église a exprimé la signification salvifique de la mort du Christ . Mais les blessures, la croix et la souffrance &#8211; faits négatifs et, en tant que tels, seulement privation de bien &#8211; peuvent-ils produire une réalité positive telle que le salut de tout le genre humain ? La vérité est que nous n’avons pas été sauvés par la souffrance du Christ, mais par son amour ! Plus précisément, par l&#8217;amour qui s&#8217;exprime dans le sacrifice de soi. Par l&#8217;amour crucifié !<br />
À Abélard qui, déjà en son temps, trouvait répugnante l&#8217;idée d&#8217;un Dieu qui « se complaît » en la mort de son Fils, saint Bernard répondait : « Ce n&#8217;est pas sa mort qui lui a plu, mais sa volonté de mourir spontanément pour nous ; Non mors, sed voluntas placuit sponte morientis  ».<br />
La souffrance du Christ garde toute sa valeur et l&#8217;Église ne cessera jamais de la méditer : non pas cependant comme cause, en soi, du salut, mais comme signe et preuve de l&#8217;amour : « La preuve que Dieu nous aime, c&#8217;est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs  ». La mort est le signe, l&#8217;amour le signifié. L&#8217;évangéliste saint Jean pose comme clé de lecture au début de son récit de la Passion : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu&#8217;au bout  ».<br />
Cela enlève à la Passion du Christ une connotation qui nous a toujours laissés perplexes et insatisfaits : l&#8217;idée, en effet, d&#8217;un prix et d&#8217;une rançon à payer à Dieu (ou, pire, au diable !), d&#8217;un sacrifice par lequel on apaiserait la colère divine. En réalité, c&#8217;est plutôt Dieu qui a fait le grand sacrifice de nous donner son Fils, de ne pas « l&#8217;épargner », comme Abraham fit le sacrifice de ne pas épargner son fils Isaac . Dieu est plus le sujet que le destinataire du sacrifice de la croix ! </p>
<p><strong>Un amour digne de Dieu</strong></p>
<p>Il nous faut maintenant voir ce que change dans notre vie la vérité que nous avons contemplée dans les mystères de la Trinité, de l&#8217;Incarnation et de la Passion du Christ. Et c&#8217;est là que nous attend la surprise qui ne manque jamais lorsque nous cherchons à approfondir les trésors de la foi chrétienne. La surprise, c&#8217;est de découvrir que, grâce à notre incorporation au Christ, nous pouvons nous aussi aimer Dieu d&#8217;un amour infini, digne de lui !<br />
Saint Paul écrit que : « L&#8217;amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs  ». L&#8217;amour qui a été répandu en nous est ce même amour dont le Père, depuis toujours, aime le Fils, et non un amour différent ! « Moi en eux et toi en moi », dit Jésus au Père, « pour que l&#8217;amour dont tu m&#8217;as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux  ». Notons : « l&#8217;amour dont tu m&#8217;as aimé », pas un amour différent. Il s&#8217;agit d&#8217;un débordement de l&#8217;amour divin de la Trinité vers nous. « Dieu communique à l&#8217;âme », écrit saint Jean de la Croix, « le même amour qu&#8217;il communique à son Fils, bien que cela ne se produise pas par nature, comme dans le cas du Fils, mais par union  ».<br />
La conséquence est que nous pouvons aimer le Père de l&#8217;amour dont le Fils l&#8217;aime et nous pouvons aimer Jésus de l&#8217;amour dont le Père l&#8217;aime. Tout cela grâce à l&#8217;Esprit Saint, qui est ce même amour. Que donnons-nous donc de nous-mêmes à Dieu quand nous lui disons : « Je t&#8217;aime ! » ? Rien d&#8217;autre que l&#8217;amour que nous recevons de lui ! Rien du tout, donc, de notre part ? Notre amour pour Dieu n&#8217;est-il qu&#8217;un « rebond » de son amour envers lui, comme l&#8217;écho qui renvoie le son à sa source ?<br />
Pas dans ce cas ! L&#8217;écho de son amour revient à Dieu du creux de notre cœur, mais avec une nouveauté qui, pour Dieu, est tout : le parfum de notre liberté et de notre gratitude de fils ! Tout cela se réalise, de manière exemplaire, dans l&#8217;Eucharistie. Qu&#8217;y faisons-nous, sinon offrir au Père, comme étant « notre sacrifice », ce qu’en réalité le Père lui-même nous a donné, c’est-à-dire son Fils Jésus ?<br />
Nous pouvons dire à Dieu le Père : « Père, je t&#8217;aime de l&#8217;amour dont ton Fils Jésus t&#8217;aime ! » Et dire à Jésus : « Jésus, je t&#8217;aime de l&#8217;amour dont ton Père céleste t&#8217;aime ». Et savoir avec certitude que ce n’est pas une pieuse illusion ! Chaque fois que j&#8217;essaie de le faire moi-même dans la prière, me revient en mémoire l&#8217;épisode de Jacob se présentant à son père Isaac pour recevoir sa bénédiction, en se faisant passer pour son frère aîné . Et j&#8217;essaie d&#8217;imaginer ce que Dieu le Père pourrait se dire à ce moment-là : « En vérité, cette voix n&#8217;est pas celle de mon Fils premier-né ; mais les mains, les pieds et tout le corps sont ceux que mon Fils a pris sur la terre et qu&#8217;il a portés jusqu&#8217;ici, au ciel ».<br />
Et je suis sûr qu&#8217;il me bénit, comme Isaac a béni Jacob ! Et vous bénit tous, vénérés pères, frères et sœurs. C&#8217;est la splendeur de notre foi de chrétiens. Espérons que nous pourrons en transmettre quelques bribes aux hommes et aux femmes de notre temps, qui sont assoiffés d&#8217;amour, mais en ignorent la source.<br />
__________________________________<br />
Traduction Française de Cathy Brenti</p>
<p>  1.1 Co 2, 10-12.<br />
  2.H. de Lubac, Exégèse Médiévale, I, 2, Paris 1959, p. 670.<br />
  3.Grégoire le Grand, Moralia in Job, Epist, Missoria, 4 (PL 75, 515).<br />
  4.Lc 10, 21.<br />
  5.1 Jn 4, 8.<br />
  6.Henri de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950.<br />
  7.Aristote, Métaphysique, XII, 7, 1072b.<br />
  8.Col 1, 16.<br />
  9.Ep 1, 10.<br />
  10.Duns Scot, Opus Parisiense, III, d. 7, q. 4 (Opera omnia, XXIII, Paris 1894, p. 303).<br />
  11.Aristote, Métaphysique, XII, 7, 1072b.<br />
  12.Mc 1, 11 ; 9, 7.<br />
  13.Augustin, De Trinitate, 9, 14 ; IX, 2, 2 ; XV, 17, 31 ;  Richard de Saint Victor, De Trin. III, 2.18;  Bonaventure, I Sent. d. 13, q.1.<br />
  14.Is 53, 5-6.<br />
  15.1 P 2, 24.<br />
  16.Bernard de Clairvaux,<br />
  17.Rm 5, 8.<br />
  18.Jn 13, 1.<br />
  19.Gn 22, 16 ; Rm 8, 32.<br />
  20.Rm 5, 5.<br />
  21.Jn 17, 23. 26.<br />
  22.Jean de la Croix, Cantique Spirituel A, strophe 38, 4.<br />
  23.Gn 27, 1-23.</p>
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		<title>« L&#039;ÉVANGILE EST PUISSANCE DE DIEU POUR QUICONQUE EST DEVENU CROYANT » (Rm 1, 16) -  Seconde Prédication, Carême 2023</title>
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		<pubDate>Sat, 11 Mar 2023 12:12:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Sermons de la Maison Pontificale]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>D’Evangelii Nuntiandi de saint Paul VI jusqu&#8217;à Evangelii Gaudium de l&#8217;actuel Souverain Pontife, le thème de l&#8217;évangélisation a été au centre du Magistère pontifical. Les grandes encycliques de saint Jean Paul II y ont contribué, tout comme la création du Conseil pontifical pour l&#8217;évangélisation, promu par Benoît XVI. On retrouve la même préoccupation dans le titre donné à la Constitution pour la réforme de la Curie &#8211; Praedicate Evangelium &#8211; et dans l’appellation de « Dicastère pour l&#8217;évangélisation » donnée à l&#8217;ancienne Congrégation pour la Propagation de la Foi. C’est désormais le même objectif qui a été principalement assigné au Synode de l&#8217;Église. C&#8217;est à elle &#8211; c&#8217;est-à-dire à l&#8217;évangélisation &#8211; que je voudrais consacrer cette méditation.<br />
La définition la plus courte et la plus prégnante de l&#8217;évangélisation est celle que nous lisons dans la première Lettre de Pierre. Les apôtres y sont définis comme « ceux qui vous ont évangélisés dans l&#8217;Esprit Saint » (1 P 1, 12). C&#8217;est là qu&#8217;est exprimé l&#8217;essentiel de l&#8217;évangélisation, à savoir son contenu &#8211; l&#8217;Évangile &#8211; et sa méthode &#8211; dans l&#8217;Esprit Saint.<br />
Pour savoir ce que l’on entend par le terme « Évangile », le moyen le plus sûr est de demander à celui qui, le premier, a employé ce mot grec et l&#8217;a rendu normatif dans le langage chrétien, l&#8217;apôtre Paul. Nous avons la chance de posséder une exposition de sa main qui explique ce qu&#8217;il entend par « Évangile », et c&#8217;est l&#8217;épître aux Romains. Le thème de cette Lettre est annoncé en ces termes : « Je n&#8217;ai pas honte de l&#8217;Évangile, car il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque est devenu croyant » (Rm 1, 16).<br />
Pour que tout effort de nouvelle évangélisation puisse porter du fruit, il est vital d&#8217;être au clair sur le noyau essentiel de la proclamation chrétienne, et personne ne l&#8217;a mieux mis en évidence que l&#8217;Apôtre dans les trois premiers chapitres de l&#8217;Epître aux Romains. De la compréhension et de l&#8217;application de son message à la situation actuelle dépend, j&#8217;en suis convaincu, la question de savoir si des enfants de Dieu naîtront de nos efforts, ou si nous devrons répéter amèrement avec Isaïe : « Nous avons conçu, nous avons été dans les douleurs, mais nous n&#8217;avons enfanté que du vent : nous n&#8217;apportons pas le salut à la terre, nul habitant du monde ne vient à la vie ». (Is 26, 18)<br />
Le message de l&#8217;Apôtre dans ces trois premiers chapitres de sa Lettre peut se résumer en deux points : premièrement, quelle est la situation de l&#8217;humanité devant Dieu à la suite du péché ; deuxièmement, de quelle manière on peut en sortir, c&#8217;est-à-dire comment est-on sauvé par la foi et devient-on une nouvelle créature.  Suivons l&#8217;Apôtre dans son raisonnement serré. Mieux, suivons l&#8217;Esprit qui parle à travers lui. Celui qui a voyagé en avion aura entendu plusieurs fois l&#8217;annonce : « Nous vous prions d’attacher vos ceintures, car nous allons entrer dans une zone de turbulences ». Nous devrions lancer le même avertissement à ceux qui s&#8217;apprêtent à lire les paroles suivantes de Paul.<br />
« Or la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et contre toute injustice des hommes qui, par leur injustice, font obstacle à la vérité. En effet, ce que l&#8217;on peut connaître de Dieu est clair pour eux, car Dieu le leur a montré clairement. Depuis la création du monde, on peut voir avec l&#8217;intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n&#8217;ont donc pas d&#8217;excuse, puisque, malgré leur connaissance de Dieu, ils ne lui ont pas rendu la gloire et l&#8217;action de grâce que l&#8217;on doit à Dieu. Ils se sont laissé aller à des raisonnements sans valeur, et les ténèbres ont rempli leurs cœurs privés d&#8217;intelligence. Ces soi-disant sages sont devenus fous ; ils ont échangé la gloire du Dieu impérissable contre des idoles représentant l&#8217;être humain périssable ou bien des volatiles, des quadrupèdes et des reptiles. » (Rm 1, 18-23)<br />
Le péché fondamental, objet premier de la colère divine, s’identifie, comme on le voit, dans l&#8217;asebeia, c&#8217;est-à-dire dans l&#8217;impiété. L&#8217;Apôtre explique immédiatement en quoi consiste exactement cette impiété, en disant qu&#8217;elle consiste dans le refus de « glorifier » et de « remercier » Dieu. Étrange !  Le fait de ne pas assez glorifier et remercier Dieu, nous semble – certes &#8211; un péché, mais pas vraiment terrible et mortel. Il faut comprendre ce qui se cache derrière, et qui est le refus de reconnaître Dieu comme Dieu, le fait de ne pas lui accorder la considération qui lui est due. Il consiste, pourrait-on dire, à « ignorer » Dieu, où ignorer ne signifie pas tant « ne pas savoir qu&#8217;il existe » que « faire comme s&#8217;il n&#8217;existait pas ».<br />
Dans l&#8217;Ancien Testament, nous entendons Moïse crier au peuple : « Tu sauras donc que c&#8217;est le Seigneur ton Dieu qui est Dieu » (cf. Dt 7, 9) et un psalmiste reprend ce cri en disant : « Reconnaissez que le Seigneur est Dieu : il nous a faits, et nous sommes à lui. » (Ps 100, 3) Réduit à son noyau germinatif, le péché consiste à nier cette « reconnaissance » ; il est la tentative, de la part de la créature, d&#8217;effacer &#8211; de sa propre initiative, presque par arrogance &#8211; la différence infinie qui existe entre elle et Dieu. Le péché s&#8217;attaque donc à la racine même des choses ; il est le fait « d’étouffer la vérité dans l&#8217;injustice ». C&#8217;est quelque chose de bien plus sombre et de bien plus terrible que l&#8217;homme ne peut imaginer ou dire. Si les hommes savaient de leur vivant &#8211; comme ils le sauront au moment de leur mort &#8211; ce que signifie le rejet de Dieu, ils en mourraient d&#8217;effroi.<br />
Nous avons entendu que ce rejet a pris la forme de l&#8217;idolâtrie, par laquelle on adore la créature à la place du Créateur. Dans l&#8217;idolâtrie, l&#8217;homme « n&#8217;accepte pas » Dieu, mais se fait dieu ; c&#8217;est lui qui décide de Dieu, et non l&#8217;inverse. Les rôles sont inversés : l&#8217;homme devient le potier et Dieu le vase qu&#8217;il façonne à sa guise (cf. Rm 9, 20s). Aujourd&#8217;hui, cette ancienne tentative a pris une nouvelle tournure. Elle ne consiste pas à mettre quelque chose – y compris soi-même &#8211; à la place de Dieu, mais à abolir, purement et simplement, le rôle indiqué par le mot « Dieu ». Nihilisme ! Le Néant à la place de Dieu. Mais il n&#8217;y a pas lieu de s&#8217;attarder ici sur ce point ; cela ne ferait qu’interrompre notre écoute de l&#8217;Apôtre, qui poursuit au contraire son raisonnement serré.<br />
Paul poursuit son réquisitoire en montrant les fruits qui découlent, sur le plan moral, du rejet de Dieu. Il en découle une dissolution générale des mœurs, un véritable « torrent de perdition » qui entraîne l&#8217;humanité à la ruine. Et l&#8217;Apôtre dresse ici un tableau saisissant des vices de la société païenne. Le plus important à retenir de cette partie du message paulinien n&#8217;est pas cette liste de vices, que l&#8217;on retrouve d&#8217;ailleurs chez les moralistes stoïciens de l&#8217;époque. Ce qui est déroutant à première vue, c&#8217;est que saint Paul fait de tout ce désordre moral, non pas la cause, mais l&#8217;effet de la colère divine. Par trois fois revient la formule qui l&#8217;affirme sans équivoque :<br />
« Voilà pourquoi, […] Dieu les a livrés à l&#8217;impureté, […] C&#8217;est pourquoi Dieu les a livrés à des passions déshonorantes. […] Et comme ils n&#8217;ont pas jugé bon de garder la vraie connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à une façon de penser dépourvue de jugement. » (Rm 1, 24.26.28)<br />
Dieu ne « veut » certainement pas ces choses, mais il les « permet » afin de faire comprendre à l&#8217;homme où le rejeter le mène. « Et » écrit saint Augustin, « parce que leurs péchés ne sont que le châtiment du péché, cette iniquité n&#8217;est que le châtiment de l&#8217;iniquité ; telle est la vengeance de Dieu, et il en jaillit aussitôt des péchés plus nombreux et plus graves . »<br />
Il n&#8217;y a pas de distinction devant Dieu entre Juifs et Grecs, entre croyants et païens : « tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu »  (Rm 3, 23). L&#8217;Apôtre tient tellement à préciser ce point qu&#8217;il y consacre tout le deuxième chapitre et une partie du troisième de son Epître. C&#8217;est l&#8217;humanité tout entière qui se trouve dans cette situation de perdition, et non tel ou tel individu ou peuple.<br />
Où se situe, dans tout cela, la pertinence du message de l&#8217;Apôtre dont je parlais ? Elle réside dans le remède que l&#8217;Évangile propose à cette situation. Il ne consiste pas à s&#8217;engager dans un combat pour la réforme morale de la société, pour la correction de ses vices. Ce serait, pour lui, comme vouloir déraciner un arbre en commençant par en enlever les feuilles ou les branches les plus saillantes, ou encore comme se préoccuper d&#8217;éliminer la fièvre plutôt que de guérir le mal qui la cause.<br />
Traduit dans le langage courant, cela signifie que l&#8217;évangélisation ne commence pas par la morale, mais par le kérygme ; dans le langage du Nouveau Testament, pas par la Loi, mais par l&#8217;Évangile. Et quel en est le contenu, ou le noyau ? Qu&#8217;est-ce que Paul entend par « Évangile » lorsqu&#8217;il dit qu&#8217;il « est puissance de Dieu pour quiconque est devenu croyant » ? Croire en quoi ? « Dieu a manifesté en quoi consiste sa justice » (Rm 3, 21) : voilà la nouveauté. Ce ne sont pas les hommes qui, tout à coup, ont changé de vie et de coutumes et se sont mis à faire le bien. Ce qui est nouveau, c&#8217;est que, à la plénitude des temps, Dieu a agi, il a rompu le silence, il a tendu pour la première fois la main à l&#8217;homme pécheur.<br />
Mais écoutons maintenant directement l&#8217;Apôtre qui nous explique en quoi consiste cet « agir » de Dieu. Ce sont des paroles que nous avons lues ou entendues des centaines de fois, mais on aime toujours réécouter les airs d&#8217;une belle symphonie :<br />
« Tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu, et lui, gratuitement, les fait devenir justes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi. C&#8217;est ainsi que Dieu voulait manifester sa justice, lui qui, dans sa longanimité, avait fermé les yeux sur les péchés commis autrefois. Il voulait manifester, au temps présent, en quoi consiste sa justice, montrer qu&#8217;il est juste et rend juste celui qui a foi en Jésus. » (Rm 3, 23-26)<br />
Permettez-moi de vous rassurer immédiatement, je n&#8217;ai pas l&#8217;intention de faire une énième prédication sur la justification par la foi. Il y a un danger à insister uniquement sur ce thème. Ce n&#8217;est pas une doctrine que Paul nous présente, mais un évènement, voire une personne. Nous ne sommes pas sauvés génériquement « par la grâce » ; nous sommes sauvés par la grâce de Jésus-Christ ; nous ne sommes pas justifiés génériquement « par le moyen de la foi », nous sommes justifiés par la foi en Jésus-Christ. Tout a changé « en vertu de la rédemption opérée par le Christ Jésus ». Le véritable article avec lequel l&#8217;Église tient ou tombe (le fameux Articulum stantis et cadentis Ecclesiae) n&#8217;est pas une doctrine, mais une personne.<br />
Je reste sans voix chaque fois que je relis ce passage de l&#8217;épître aux Romains. Après avoir décrit, sur les tons que nous venons d’entendre, la situation désespérée de l&#8217;humanité, l&#8217;Apôtre a le courage de dire qu&#8217;elle est radicalement changée à cause de ce qui s&#8217;est passé quelques années plus tôt, dans une partie obscure de l&#8217;empire romain, par un seul homme, mort, en plus, sur une croix ! Seule une « intuition » de l&#8217;Esprit Saint, un éclair, pouvait donner à un homme l&#8217;audace de croire et de proclamer cette chose inouïe. D&#8217;autant plus que ce même homme était autrefois « furieux » si quelqu&#8217;un osait proclamer une telle chose en sa présence. Le diacre Étienne en avait fait les frais&#8230;.<br />
Le choc est atténué en nous par vingt siècles de confirmation, mais pensons à la façon dont les paroles de l&#8217;Apôtre ont dû résonner pour les gens instruits de l&#8217;époque. Il s&#8217;en rendit compte lui-même ; c&#8217;est pourquoi il a éprouvé le besoin de dire : « Je n&#8217;ai pas honte de l&#8217;Evangile » (Rm 1, 16). On aurait en effet pu en avoir honte. Je n’arrive pas à comprendre comment des historiens honnêtes ont pu croire (comme cela a été le cas pendant si longtemps) que Paul a puisé cette certitude dans les cultes hellénistiques, ou de je ne sais quelle autre source. Qui a jamais imaginé, ou pourrait humainement imaginer, une telle chose ?<br />
Mais revenons à notre intention spécifique, qui est l&#8217;évangélisation. Que nous apprend la parole de Dieu que nous venons d&#8217;entendre à nouveau ? Aux païens, Paul ne dit pas que le remède à leur idolâtrie consiste à retourner interroger l&#8217;univers pour remonter des créatures à Dieu ; aux Juifs, il ne dit pas que le remède consiste à retourner à une meilleure observance de la loi de Moïse. Le remède n&#8217;est ni en haut ni en arrière, il est en avant, il est dans l&#8217;accueil de « la rédemption opérée par le Christ Jésus ».<br />
Paul, à vrai dire, ne dit rien d&#8217;entièrement nouveau. S&#8217;il était l&#8217;auteur de ce message inouï, ceux qui disent que le véritable fondateur du christianisme est Saul de Tarse, et non Jésus de Nazareth, auraient raison. Mais ils ont tort ! Paul ne fait que reprendre, en l&#8217;adaptant à la situation du moment, l&#8217;annonce inaugurale de la prédication de Jésus : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l&#8217;Évangile. » (Mc 1, 15) Sur ses lèvres, « convertissez-vous » ne signifiait pas &#8211; comme chez les anciens prophètes et Jean le Baptiste : « Revenez en arrière, gardez la Loi et les commandements ! » ; cela signifie plutôt : « Faites un bond en avant ; entrez dans le Royaume qui est venu librement parmi vous ! Croyez à l&#8217;Évangile ! Se convertir, c&#8217;est croire ». « La première conversion consiste à croire », écrivait saint Thomas d&#8217;Aquin : Prima conversio fit per fidem .<br />
Bien entendu, ni le discours de Jésus, ni celui de Paul ne s&#8217;arrêtent à ce point. Dans sa prédication, Jésus expose ce qu&#8217;implique l&#8217;accueil du Royaume, et Paul consacrera toute la deuxième partie de sa Lettre à l&#8217;énumération des œuvres, ou des vertus, qui doivent caractériser celui qui est devenu une créature nouvelle. Au kérygme il fait suivre la parénèse, à l’annonce l&#8217;exhortation. L&#8217;important est l&#8217;ordre à suivre dans la vie et dans l&#8217;annonce, par où commencer, car, comme le disait saint Grégoire le Grand, « on ne vient pas à la foi en partant des vertus, mais aux vertus en partant de la foi  ». Toute initiative d&#8217;évangélisation qui voudrait commencer par réformer les coutumes de la société, avant de chercher à changer le cœur des gens, est condamnée à finir dans le néant, ou pire, dans la politique.<br />
Mais il ne s&#8217;agit pas non plus d&#8217;insister ici sur ce point. Nous devons plutôt reprendre l&#8217;enseignement positif de l&#8217;Apôtre. Que dit la parole de Dieu à une Église qui &#8211; bien que blessée en elle-même et compromise aux yeux du monde &#8211; a un sursaut d&#8217;espérance et veut reprendre sa mission d’évangélisation avec un nouvel élan ? Il dit qu&#8217;il faut de la personne du Christ, parler de lui « à temps et à contretemps  » ; de ne jamais considérer comme épuisé, ou assumé, le discours sur lui. Jésus ne doit pas être en arrière-plan, mais au cœur de toute proclamation.<br />
Le monde séculier s&#8217;efforce (et malheureusement y parvient !) de tenir le nom de Jésus éloigné, ou caché, dans tout discours sur l&#8217;Église. Nous devons faire tout notre possible pour qu&#8217;il soit toujours présent. Non pas pour nous abriter derrière lui, mais parce qu&#8217;il est la force et la vie de l&#8217;Église. Au début d&#8217;Evangelii Gaudium, nous lisons ces mots :<br />
« J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui. »<br />
A ma connaissance, c&#8217;est la première fois que l&#8217;expression « rencontre personnelle avec le Christ » apparaît dans un document officiel du Magistère. Malgré son apparente simplicité, cette expression contient une nouveauté que nous devons essayer de comprendre.<br />
Dans la pastorale et la spiritualité catholiques, d&#8217;autres manières de concevoir notre relation avec le Christ étaient familières dans le passé. On parlait d&#8217;une relation doctrinale, consistant à croire au Christ ; d&#8217;une relation sacramentelle, qui se réalise dans les sacrements ; d&#8217;une relation ecclésiale, en tant que membre du corps du Christ qu&#8217;est l&#8217;Église ; on parlait aussi d&#8217;une relation mystique ou sponsale réservée à certaines âmes privilégiées. On ne parlait pas &#8211; ou du moins il n&#8217;était pas courant de parler &#8211; d&#8217;une relation personnelle &#8211; comme entre un je et un tu &#8211; ouverte à tout croyant.<br />
Au cours des cinq siècles que nous avons derrière nous &#8211; que l&#8217;on appelle improprement « de la Contre-Réforme » &#8211; la spiritualité et la pastorale catholiques ont regardé avec suspicion cette façon de concevoir le salut. On y voyait le danger (loin d&#8217;être lointain et hypothétique du reste) du subjectivisme, c&#8217;est-à-dire de concevoir la foi et le salut comme un fait individuel, sans véritable relation avec la Tradition et avec la foi du reste de l&#8217;Église. La multiplication des courants et des dénominations dans le monde protestant n&#8217;a fait que renforcer cette conviction.<br />
Nous sommes maintenant entrés, grâce à Dieu, dans une nouvelle phase où nous nous efforçons de voir les différences, non pas nécessairement comme incompatibles entre elles et donc à combattre, mais, dans la mesure du possible, comme des richesses à partager. Dans ce nouveau climat, on comprend l&#8217;exhortation à avoir une « relation personnelle avec le Christ ». Cette façon de concevoir la foi nous semble, en effet, la seule possible puisque la foi n&#8217;est plus une fatalité que l&#8217;on absorbe, enfant, à travers l&#8217;éducation familiale et scolaire, mais est le fruit d&#8217;une décision personnelle. Le succès d&#8217;une mission ne se mesure plus au nombre de confessions entendues et de communions distribuées, mais au nombre de personnes qui sont passées du statut de chrétiens de nom à celui de chrétiens réels, c&#8217;est-à-dire convaincus et actifs dans la communauté.<br />
Essayons de comprendre concrètement en quoi consiste cette fameuse « rencontre personnelle » avec le Christ. Je dis que c&#8217;est comme rencontrer une personne « en vrai », après l&#8217;avoir connue pendant des années rien qu’en photo. On peut connaître des livres sur Jésus, des doctrines, des hérésies sur Jésus, des concepts sur Jésus, mais ne pas le connaître vivant et présent. (J&#8217;insiste particulièrement sur ces deux adjectifs : un Jésus ressuscité et vivant et un Jésus présent !). Pour beaucoup, même baptisés et croyants, Jésus est un personnage du passé, et non une personne vivante dans le présent.<br />
Cela aide à comprendre la différence qui se produit dans le domaine humain, quand on connaît une personne et quand on en tombe amoureux.  On peut tout connaître d&#8217;une femme ou d&#8217;un homme : son nom, son âge, les études qu’il/elle a faites, sa famille&#8230; Et puis un jour, une étincelle jaillit et on tombe amoureux de cette femme ou de cet homme. Cela change tout. On veut être avec cette personne, lui plaire, l&#8217;avoir pour soi, avoir peur de lui déplaire et de ne pas être digne d&#8217;elle.<br />
Comment faire pour que cette étincelle jaillisse chez beaucoup vis-à-vis de la personne de Jésus ?  Elle ne s&#8217;allumera pas chez celui qui entend le message de l&#8217;Évangile, si elle ne s&#8217;est pas d&#8217;abord allumée &#8211; au moins comme désir, comme recherche et comme but &#8211; chez celui qui l&#8217;annonce. Il y a eu et il y a des exceptions ; la parole de Dieu a une puissance propre et peut agir, parfois, même lorsqu&#8217;elle est prononcée par ceux qui ne la vivent pas ; mais c&#8217;est l&#8217;exception.<br />
Pour consoler et encourager ceux qui travaillent institutionnellement dans le domaine de l&#8217;évangélisation, je voudrais leur dire que tout ne dépend pas d&#8217;eux. Il dépend d&#8217;eux, oui, de créer les conditions pour que cette étincelle s&#8217;allume et se propage. Mais elle jaillit de la manière la plus inattendue et au moment le plus inattendu. Dans la plupart des cas que j&#8217;ai connus dans ma vie, la découverte du Christ qui a changé la vie est intervenue à la suite de la rencontre de quelqu&#8217;un qui avait déjà fait l&#8217;expérience de cette grâce, à la suite de la participation à un rassemblement, de l&#8217;écoute d&#8217;un témoignage, de l&#8217;expérience faite de la présence de Dieu lors d’un moment de grande souffrance, et &#8211; je ne peux le taire, car cela m&#8217;est arrivé à moi aussi – d’avoir reçu ce qu&#8217;on appelle le baptême dans l&#8217;Esprit.<br />
Nous voyons ici la nécessité de compter de plus en plus sur les laïcs, hommes et femmes, pour l&#8217;évangélisation. Ils sont davantage insérés dans les mailles de la vie où ces circonstances se produisent habituellement. En raison également de la rareté des effectifs, il nous est plus facile à nous, le clergé, d&#8217;être des bergers que des pêcheurs d&#8217;âmes ; il nous est plus facile de guider par la parole et les sacrements ceux qui viennent à l&#8217;église que de partir en haute mer pêcher ceux qui sont loin. Les laïcs peuvent nous compléter dans la tâche de pêcheurs. Beaucoup d&#8217;entre eux ont découvert ce que veut dire connaître un Jésus vivant et sont désireux de partager leur découverte avec d&#8217;autres.<br />
Les mouvements ecclésiaux, nés après le Concile, ont été pour beaucoup le lieu où ils ont fait cette découverte. Dans son homélie pour la messe chrismale du Jeudi Saint 2012, la dernière de son pontificat, Benoît XVI déclarait : « Celui qui regarde l’histoire de l’époque postconciliaire, peut reconnaître la dynamique du vrai renouvellement, qui a souvent pris des formes inattendues dans des mouvements pleins de vie et qui rend presque tangibles la vivacité inépuisable de la sainte Église, la présence et l’action efficace du Saint Esprit. » A côté des bons fruits, certains de ces mouvements ont aussi produit des fruits pourris. Il faut se souvenir du dicton : « Ne pas jeter le bébé avec l&#8217;eau du bain ».<br />
Je termine par les mots qui concluent « Itinéraire de l’âme à Dieu » de saint Bonaventure, car ils suggèrent par où commencer pour réaliser ou renouveler notre « relation personnelle avec le Christ » et en devenir les courageux hérauts :<br />
Mais c&#8217;est là une faveur mystérieuse et secrète que nul ne connaît si ce n&#8217;est celui qui la reçoit, que nul ne reçoit s&#8217;il ne la désire, et qu&#8217;on ne saurait désirer sans être embrasé jusqu&#8217;en ses profondeurs par le feu de l&#8217;Esprit-Saint que Jésus-Christ a envoyé à la terre .<br />
___________________________________<br />
© Traduction Française : Cathy Brenti</p>
<p>  1.Saint Augustin, De la nature et de la grâce, XX, 24.<br />
  2.Saint Thomas d’Aquin, S. Th. I-IIae, q. 113, a. 4.<br />
  3.Grégoire le Grand, Homélies sur Ezéchiel, II, 7 (PL 76, 1018).<br />
  4.2 Tm 4, 2.<br />
  5.Saint Bonaventure, Itinéraire de l’âme à Dieu, VII, 4. </p>
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		<title>“IPSA NOVITAS INNOVANDA EST” Renouveler la nouveauté  - Première prédication, Carême 2023</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Mar 2023 12:33:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>suorchiara</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>L&#8217;histoire de l&#8217;Église de la fin du XIXème et du début du XXème siècle nous a laissé une leçon amère que nous ne devrions pas oublier, pour ne pas répéter l&#8217;erreur qui en est à l&#8217;origine. Je parle du retard (ou plutôt du refus) de prendre acte des changements intervenus dans la société, et de la crise du Modernisme qui en fut la conséquence.<br />
Qui a étudié &#8211; même de manière superficielle &#8211; cette période, sait quels dommages en ont résulté pour les uns et les autres, c&#8217;est-à-dire aussi bien pour l&#8217;Église que pour les soi-disant « modernistes ». L&#8217;absence de dialogue, d&#8217;une part, a poussé certains des modernistes les plus notoires vers des positions de plus en plus extrêmes et pour finir clairement hérétiques ; d&#8217;autre part, elle a privé l&#8217;Église d&#8217;énergies énormes, provoquant en son sein des déchirures et des souffrances sans fin, la menant à se replier toujours plus sur elle-même et la faisant rester à la traîne de son temps.<br />
Le Concile Vatican II a été l&#8217;initiative prophétique permettant de rattraper le temps perdu. Il a entraîné un renouveau qu’il n&#8217;est certainement pas utile d&#8217;illustrer à nouveau ici. Plus que son contenu, ce qui nous intéresse aujourd&#8217;hui, c&#8217;est la méthode qu&#8217;il a inaugurée, qui consiste à marcher dans l&#8217;histoire, aux côtés de l&#8217;humanité, en cherchant à discerner les signes des temps.<br />
L&#8217;histoire et la vie de l&#8217;Église ne se sont pas arrêtées avec Vatican II. Veillons à ne pas en faire ce qui a été tenté avec le Concile de Trente, c’est-à-dire une ligne d&#8217;arrivée et un objectif inamovible. Si la vie de l&#8217;Église devait s&#8217;arrêter, ce serait pour elle comme une rivière arrivant à un barrage : elle se transforme inévitablement en bourbier ou en marais.<br />
« Ne pensez pas », écrivait Origène au IIIème siècle, « qu&#8217;il suffit de se renouveler une fois ; il faut renouveler la nouveauté elle-même : &laquo;&nbsp;Ipsa novitas innovanda est &nbsp;&raquo; ». Avant lui, le nouveau docteur de l&#8217;Église, saint Irénée, avait écrit : La vérité révélée « est telle un dépôt de grand prix renfermé dans un vase excellent, par l’action de l’Esprit Saint, elle rajeunit et fait rajeunir le vase même qui la contient  ». Le « vase » qui contient la vérité révélée est la tradition vivante de l&#8217;Église. Le « dépôt de grand prix » est avant tout l&#8217;Écriture, mais l&#8217;Écriture lue dans l&#8217;Église, qui est alors la définition la plus juste de la Tradition. L&#8217;Esprit est, par sa nature même, nouveauté. L&#8217;Apôtre exhorte les baptisés à servir Dieu « d’une façon nouvelle, celle de l’Esprit, et non plus à la façon ancienne, celle de la lettre de la Loi » (Rm 7, 6).<br />
Non seulement la société ne s&#8217;est pas arrêtée au moment de Vatican II, mais elle a connu une accélération vertigineuse. Les changements qui se produisaient auparavant en un ou deux siècles se produisent maintenant en une décennie. Ce besoin de renouveau continu n&#8217;est rien d&#8217;autre que le besoin de conversion continue, qui s’étend du croyant individuel à l&#8217;Église tout entière dans sa composante humaine et historique. L&#8217;Ecclesia semper reformanda. Le vrai problème ne réside donc pas dans la nouveauté, mais plutôt dans la manière de l&#8217;aborder. Je m’explique. Toute nouveauté, tout changement est à la croisée des chemins ; deux voies opposées peuvent se présenter, soit celle du monde, soit celle de Dieu : soit la voie de la mort, soit la voie de la vie. La Didaché, un écrit rédigé du vivant d&#8217;au moins un des douze apôtres, expliquait déjà ces deux voies aux croyants.<br />
Nous disposons désormais d&#8217;un moyen infaillible pour emprunter à chaque fois le chemin de la vie et de la lumière : l&#8217;Esprit Saint. C&#8217;est la certitude que Jésus a donnée aux apôtres avant de les quitter : « Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous » (Jn 14, 16). Et encore : « l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière » (Jn 16, 13). Il ne le fera pas en une fois, ni une fois pour toutes, mais au fur et à mesure des situations. Avant de les quitter définitivement, au moment de l&#8217;Ascension, le Ressuscité rassure à nouveau ses disciples sur l&#8217;assistance du Paraclet : « Vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1, 8)<br />
L&#8217;intention des cinq prédications de Carême que nous commençons aujourd&#8217;hui, en termes très simples, est précisément celle-ci : nous encourager à placer l&#8217;Esprit Saint au cœur de toute la vie de l&#8217;Église et, en particulier, en ce moment, au cœur des travaux synodaux. Reprendre, en d&#8217;autres termes, l&#8217;invitation pressante que le Ressuscité adresse, dans l&#8217;Apocalypse, à chacune des sept Églises d&#8217;Asie Mineure : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises ». (Ap 2, 7)<br />
C&#8217;est d&#8217;ailleurs le seul moyen que j&#8217;ai pour ne pas rester moi-même complètement étranger à l&#8217;engagement actuel pour le Synode. Dans l&#8217;une de mes premières prédications à la Maison pontificale, il y a 43 ans, je disais en présence de saint Jean-Paul II : « J&#8217;ai continué à faire toute ma vie l&#8217;humble travail que je faisais quand j&#8217;étais enfant ». Et j&#8217;ai expliqué dans quel sens. Mes grands-parents maternels cultivaient, en métayage, une grande parcelle de terre vallonnée. En juin ou juillet, il y avait la récolte, tout à la main, à la faux, courbés sous le soleil. C&#8217;était un effort énorme. Mes petits cousins et moi étions chargés d&#8217;apporter constamment de l&#8217;eau à boire aux moissonneurs. Et c’est, disais-je alors, ce que j’ai continué à faire toute la suite de ma vie. Les moissonneurs ont changé, ce sont maintenant les ouvriers à la vigne du Seigneur, et l&#8217;eau a changé, qui est maintenant la Parole de Dieu.  Un métier, le mien, beaucoup moins fatigant, à vrai dire, que celui des ouvriers des champs, mais aussi, je l&#8217;espère, utile et en quelque sorte nécessaire.<br />
Dans cette première prédication, je me contenterai de reprendre la leçon qui nous vient de l&#8217;Église naissante. Je voudrais montrer, en d&#8217;autres termes, comment l&#8217;Esprit Saint a conduit les apôtres et la communauté chrétienne dans leurs premiers pas dans l&#8217;histoire. Lorsque Jean mit par écrit les paroles de Jésus que je viens de rappeler sur l&#8217;assistance du Paraclet, l&#8217;Église en avait déjà fait l&#8217;expérience pratique, et c&#8217;est précisément cette expérience, nous disent les exégètes, qui se reflète dans les paroles de l&#8217;évangéliste.<br />
Les Actes des Apôtres nous montrent une Église qui est, pas à pas, « conduite par l&#8217;Esprit ». Cette conduite ne s&#8217;exerce pas seulement dans les grandes décisions, mais aussi dans les choses de moindre importance. Paul et Timothée veulent prêcher l&#8217;Évangile dans la province d&#8217;Asie, mais « le Saint-Esprit les en avait empêchés » ; ils se rendent en Bithynie, est-il écrit, « mais l’Esprit de Jésus s’y opposa » (Ac 16, 6 s.). On comprend, d&#8217;après ce qui suit, la raison de cette orientation pressante : l&#8217;Esprit Saint poussait ainsi l&#8217;Église naissante à quitter l&#8217;Asie et à entrer dans un nouveau continent, l&#8217;Europe (cf. Ac 16, 9). Paul va jusqu&#8217;à se qualifier, dans ses choix, de « prisonnier de l&#8217;Esprit » (Ac 20, 22).<br />
Ce n&#8217;est pas un chemin droit et lisse que celui de l&#8217;Église naissante. La première grande crise est celle de l&#8217;admission des païens dans l&#8217;Église. Il n&#8217;est pas nécessaire d’en évoquer de nouveau le développement. Ce qui nous intéresse, c&#8217;est seulement de rappeler comment la crise est résolue. Pierre va chez Corneille et les païens ? C’est l&#8217;Esprit qui lui ordonne de le faire (cf. Ac 10, 19 ; 11, 12). Et comment est motivée et communiquée la décision prise par les apôtres à Jérusalem d&#8217;accueillir les païens dans la communauté, sans les obliger à la circoncision et à toute la législation mosaïque ? Elle est résolue par ces mots d&#8217;ouverture extraordinaires : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de… » (Ac 15, 28)<br />
Il ne s&#8217;agit pas de faire de l&#8217;archéologie de l&#8217;Église, mais de remettre en lumière, encore et encore, le paradigme de tout choix ecclésial. Il n&#8217;est pas nécessaire de faire beaucoup d&#8217;efforts, en effet, pour voir l&#8217;analogie entre l&#8217;ouverture qui se fit vis-à-vis des païens à l&#8217;époque, et celle qui s’impose aujourd&#8217;hui aux laïcs, en particulier aux femmes, et à d&#8217;autres catégories de personnes. Cela vaut donc la peine de rappeler la motivation qui a poussé Pierre à surmonter sa perplexité et à baptiser Corneille et sa famille. Nous lisons dans les Actes :<br />
Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole. Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu. Pierre dit alors : « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? » (Ac 10, 44-47)<br />
Appelé à justifier sa conduite à Jérusalem, Pierre raconte ce qui s&#8217;est passé dans la maison de Corneille et conclut en disant :<br />
« Alors je me suis rappelé la parole que le Seigneur avait dite : “Jean a baptisé avec l’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés”. Et si Dieu leur a fait le même don qu’à nous, parce qu’ils ont cru au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi, pour empêcher l’action de Dieu ? » (Ac 11, 16-17)<br />
Si nous regardons de près, c&#8217;est la même motivation qui a poussé les Pères du Concile Vatican II à redéfinir le rôle des laïcs dans l&#8217;Église, à savoir la doctrine des charismes. Nous connaissons bien le texte, mais il est toujours utile de le rappeler à notre mémoire :<br />
Mais le même Esprit Saint ne se borne pas à sanctifier le Peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l’ornement des vertus, il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, « répartissant ses dons à son gré en chacun » (1 Co 12, 11), les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l’Église, suivant ce qu’il est dit : « C’est toujours pour le bien commun que le don de l’Esprit se manifeste dans un homme » (1 Co 12, 7). Ces grâces, des plus éclatantes aux plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec action de grâce et apporter consolation .<br />
Nous sommes devant la redécouverte de la nature non seulement hiérarchique, mais aussi charismatique de l&#8217;Église. Saint Jean-Paul II, dans Novo millennio ineunte (n° 45), l&#8217;a rendu encore plus explicite en définissant l&#8217;Église comme hiérarchie et comme koinonia. Dans une première lecture, la récente constitution sur la réforme de la Curie, Praedicate Evangelium (au-delà de tous les aspects juridiques et techniques sur lesquels je suis un parfait ignorant) m&#8217;a donné l&#8217;impression d&#8217;un pas en avant dans cette même direction, c&#8217;est-à-dire dans l&#8217;application du principe sanctionné par le Concile à un secteur particulier de l&#8217;Eglise qui est son gouvernement et à une plus grande implication dans celui-ci des laïcs et des femmes.<br />
Mais nous devons maintenant faire un pas de plus. L&#8217;exemple de l&#8217;Église apostolique nous éclaire, non seulement sur les principes directeurs, c&#8217;est-à-dire sur la doctrine, mais aussi sur la pratique ecclésiale. Il nous dit que tout ne se résout pas par des décisions prises lors d&#8217;un synode, ou par un décret. Il est nécessaire de traduire ces décisions dans la pratique, ce que l&#8217;on appelle la « réception » des dogmes. Et cela requiert du temps, de la patience, du dialogue, de la tolérance ; parfois même des compromis. Lorsqu&#8217;il est fait dans l&#8217;Esprit Saint, le compromis n&#8217;est pas une capitulation, ou une réduction de la vérité, mais il est charité et obéissance aux situations. Que de patience et de tolérance Dieu a-t-il eu, après avoir donné le Décalogue à son peuple ! Que de temps a-t-il dû &#8211; et doit encore &#8211; attendre sa réception !<br />
Dans toute l&#8217;affaire que nous venons de rappeler, Pierre apparaît clairement comme le médiateur entre Jacques et Paul, c&#8217;est-à-dire entre le souci de la continuité et celui de la nouveauté. Dans cette médiation, nous sommes témoins d&#8217;un incident qui peut nous être utile aussi aujourd&#8217;hui. L&#8217;incident est celui de Paul reprochant à Pierre à Antioche de faire preuve d&#8217;hypocrisie en évitant de s&#8217;asseoir à table avec des païens convertis. Nous entendons l&#8217;incident de sa voix vivante :<br />
Mais quand Pierre est venu à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il était dans son tort. En effet, avant l’arrivée de quelques personnes de l’entourage de Jacques, Pierre prenait ses repas avec les fidèles d’origine païenne. Mais après leur arrivée, il prit l’habitude de se retirer et de se tenir à l’écart, par crainte de ceux qui étaient d’origine juive. (Ga 2, 11-12)<br />
Les « conservateurs » de l&#8217;époque reprochaient à Pierre d&#8217;être allé trop loin en se rendant chez le païen Corneille ; Paul, lui, lui reproche de ne pas être allé assez loin. Paul est le saint que j&#8217;admire et que j&#8217;aime le plus. Mais dans ce cas, je suis convaincu qu&#8217;il s&#8217;est laissé emporter (ce n&#8217;est pas la seule fois !) par son tempérament de feu. Pierre n&#8217;a pas du tout péché par hypocrisie. La preuve en est que, à une autre occasion, Paul fera lui-même exactement ce que Pierre a fait à Antioche. À Lystre, il fait circoncire son compagnon Timothée « à cause » &#8211; est-il écrit – « des Juifs de la région » (Ac 16, 3), c&#8217;est-à-dire pour ne scandaliser personne. Aux Corinthiens, il écrit : « avec les Juifs, j’ai été comme un Juif, pour gagner les Juifs » (1 Co 9, 20) et dans l&#8217;Epître aux Romains, il recommande « d’aller à la rencontre de ceux qui ne sont pas encore arrivés à la liberté dont il jouit » (cf. Rm 14, 1s).<br />
Le rôle de médiateur que Pierre a exercé entre les tendances opposées de Jacques et de Paul se poursuit chez ses successeurs. Certainement pas (et c&#8217;est un bien pour l&#8217;Église) de manière uniforme chez chacun d&#8217;entre eux, mais selon le charisme propre de chacun que l&#8217;Esprit Saint &#8211; et on suppose, les cardinaux sous sa conduite &#8211; ont jugé le plus nécessaire à un moment donné de l&#8217;histoire de l&#8217;Église.<br />
Face aux événements et aux réalités politiques, sociales et ecclésiales, nous sommes enclins à nous aligner tout de suite d’un côté et à diaboliser l&#8217;autre, à désirer le triomphe de notre choix sur celui de nos adversaires. (Si une guerre éclate, chacun prie le même Dieu de donner la victoire à ses propres armées et d&#8217;anéantir celles de l&#8217;ennemi !). Je ne dis pas qu&#8217;il est interdit d&#8217;avoir des préférences, dans le domaine politique, social, théologique et ainsi de suite, ou qu&#8217;il est possible de ne pas en avoir. Nous ne devrions cependant jamais attendre de Dieu qu&#8217;il s’aligne de notre côté contre l&#8217;adversaire. Nous ne devrions pas non plus le demander à ceux qui nous gouvernent. C&#8217;est comme demander à un père de choisir entre deux de ses enfants ; comme si nous lui disions : « Choisis : soit moi, soit mon adversaire ; montre clairement de quel côté tu es ! » Dieu est avec tout le monde et n&#8217;est donc contre personne ! Il est le père de tous.<br />
L&#8217;action de Pierre à Antioche &#8211; comme celle de Paul à Lystre &#8211; n&#8217;était pas une hypocrisie, mais une adaptation aux situations, c&#8217;est-à-dire le choix de ce qui, dans une situation donnée, favorise le plus grand bien de la communion. C&#8217;est sur ce point que je voudrais poursuivre et conclure cette première méditation, également parce que cela nous permet de passer de ce qui concerne l&#8217;Église universelle à ce qui concerne l&#8217;Église locale, voire sa propre communauté, famille, et la vie spirituelle de chacun de nous. (C&#8217;est ce que l&#8217;on attend, je pense, d&#8217;une méditation de Carême !).<br />
Il y a une prérogative de Dieu dans la Bible que les Pères aimaient souligner : la synkatabasis, c&#8217;est-à-dire la condescendance. Pour saint Jean Chrysostome, c&#8217;est une sorte de clé de lecture de toute la Bible. Dans le Nouveau Testament, cette même prérogative de Dieu est exprimée par le terme de bénignité (chrestotes). La venue de Dieu dans la chair est considérée comme la manifestation suprême de la bonté de Dieu : « lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes » (Tite 3, 4).<br />
La bénignité &#8211; aujourd&#8217;hui nous dirions aussi la courtoisie &#8211; est quelque chose de différent de la simple bonté ; c&#8217;est le fait d’être bon envers les autres. Dieu est bon en lui-même et il est bénin envers nous. C&#8217;est l&#8217;un des fruits de l&#8217;Esprit (Ga 5, 22) ; c&#8217;est une composante essentielle de la charité (1 Co 13, 4) et c&#8217;est l&#8217;indice d&#8217;une âme noble et supérieure. Il occupe une place centrale dans la parénèse apostolique. Nous lisons, par exemple, dans l&#8217;épître aux Colossiens :<br />
Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. Le Seigneur vous a pardonnés : faites de même. (Col 3, 12-13)<br />
Cette année, nous célébrons le quatrième centenaire de la mort d&#8217;un saint qui a été un modèle exceptionnel de cette vertu, à une époque également marquée par d&#8217;âpres controverses, saint François de Sales. Nous devrions tous, dans l&#8217;Église, devenir « des salesiens » : un peu plus condescendants et tolérants, moins retranchés dans nos certitudes personnelles, conscients du nombre de fois où nous avons dû reconnaître que nous nous étions trompés sur une personne ou une situation, et combien de fois nous avons dû, nous aussi, nous adapter aux situations. Heureusement, dans nos relations ecclésiales, il n&#8217;y a pas &#8211; et il ne devrait jamais y avoir &#8211; cette propension à insulter et à vilipender l&#8217;adversaire que l&#8217;on voit dans certains débats politiques et qui fait tant de mal à la coexistence civile pacifique.<br />
 Il y a bien quelqu&#8217;un envers qui il est juste et approprié d&#8217;être intransigeant, mais ce quelqu&#8217;un, c&#8217;est moi-même. Nous sommes par nature enclins à être intransigeants avec les autres et indulgents avec nous-mêmes, alors que nous devrions nous proposer de faire exactement le contraire : stricts avec nous-mêmes, indulgents avec les autres. Cette proposition, si nous la prenons au sérieux, suffirait à elle seule à sanctifier notre Carême. Elle nous dispenserait de tout autre type de jeûne et nous disposerait à travailler plus fructueusement et plus sereinement dans tous les domaines de la vie de l&#8217;Église.<br />
Un excellent exercice en ce sens consiste à être honnête, au tribunal de son propre cœur, avec la personne avec laquelle on est en désaccord. Lorsque je me rends compte que j&#8217;accuse quelqu&#8217;un en mon for intérieur, je dois faire attention à ne pas prendre immédiatement mon parti. Je dois arrêter de ressasser mes raisons comme quelqu&#8217;un qui mâche un chewing-gum, et essayer plutôt de me mettre à la place de l&#8217;autre personne pour comprendre ses raisons et ce qu&#8217;elle aurait aussi à me dire.<br />
Cet exercice doit se faire non seulement vis-à-vis de la personne, mais aussi du courant de pensée avec lequel je suis en désaccord et de la solution qu&#8217;elle propose à un certain problème en discussion (au Synode ou ailleurs). Saint Thomas d&#8217;Aquin nous en donne un exemple : il fait précéder chacune de ses thèses des raisons de son adversaire, qu&#8217;il ne banalise ou ne ridiculise jamais, mais qu&#8217;il prend au sérieux et y répond par son « Sed contra », c&#8217;est-à-dire par les raisons qu&#8217;il considère les plus conformes à la foi et à la morale. Demandons-nous (et moi en premier) : faisons-nous ainsi nous aussi ?<br />
Jésus dit : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés […] Quoi ! tu regardes la paille dans l’œil de ton frère ; et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? » (Mt 7, 1-3) Peut-on vivre, se demande-t-on, sans jamais juger ? La capacité de juger ne fait-elle pas partie de notre structure mentale et n&#8217;est-elle pas un don de Dieu ? Dans l&#8217;écriture de Luc, le commandement de Jésus : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » est immédiatement suivi, comme pour rendre explicite le sens de ces paroles, par le commandement : « Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés » (Lc 6, 37). Il ne s&#8217;agit donc pas d&#8217;éliminer le jugement de notre cœur, mais plutôt d&#8217;enlever le poison de notre jugement ! C&#8217;est-à-dire la rancœur, la condamnation, l&#8217;ostracisme.<br />
Un parent, un supérieur, un confesseur, un juge, toute personne qui a une quelconque responsabilité sur les autres, doit juger. Parfois, en effet, juger est précisément le type de service que l&#8217;on est appelé à exercer dans la société ou dans l&#8217;Église. La force de l&#8217;amour chrétien réside dans le fait qu&#8217;il est capable de changer le signe même du jugement et, d&#8217;un acte de non-amour, faire un acte d&#8217;amour. Non par nos propres forces, mais grâce à l&#8217;amour qui « a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5, 5)<br />
Faisons nôtre, en conclusion, la très belle prière attribuée à saint François d&#8217;Assise. (Elle n&#8217;est peut-être pas sienne, mais elle reflète parfaitement son esprit) :<br />
« Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix,<br />
Là où est la haine, que je mette l’amour.<br />
Là où est l’offense, que je mette le pardon.<br />
Là où est la discorde, que je mette l’union.<br />
Là où est le doute, que je mette la foi.<br />
Là où est l’erreur, que je mette la vérité.<br />
Là où est le désespoir, que je mette l’espérance.<br />
Là où est la tristesse, que je mette la joie.<br />
Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière. »</p>
<p>Et nous ajoutons :<br />
Là où est la malignité, que je mette la bénignité.<br />
Là où est l&#8217;amertume, que je mette la bonté !</p>
<p>Traduction Française de Cathy Brenti, de la Communauté des Béatitudes.</p>
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